‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 21 sur 64 · WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

WEBSTER, N.Y

L'Université ne leur pardonnait pas leurs succès; ils voulurent encore accroître sa jalousie. En 1565, le Père Perpinien reçut ordre de venir professer dans la capitale du royaume. « Perpinien, selon Etienne Pasquier, était versé et nourri en toutes sortes de langues et disciplines, grand théologien et philosophe. » Doué d'une éloquence entrainante, il avait toutes les qualités que Cicéron exige dans un orateur. Ses premières conférences, roulant sur la nécessité de conserver l'ancienne Foi catholique, produisirent une telle impression sur la jeunesse des écoles, que les Calvinistes et les Universitaires se liguérent pour en contre-balancer l'effet. Une émeute fut organisée. Par des cris ou par des sifflets, elle devait couvrir cette parole qui avait quelque chose d'inspiré. Perpinien paraît dans sa chaire ; il est accueilli par les clameurs que l'Université a soudoyées. L'orateur ne s’intimide point; mais la foule de ses disciples ne veut pas être troublée dans le calme de ses admirations. Les Universitaires faisaient l'émeute ; les Catholiques la dispersent, et Perpinien reprend son cours, que peu d'années après la mort vint interrompre. .

Les choses étaient dans cet état de sourde inquiétude précé-

Ce fut au milieu d’une de ces leçons, le 4er octobre 1565, que ce Jésuite, se à mellant au-dessus de toutes les petites jalousies, fit entendre, du haut de sa chaire, ; l’un des plus beaux éloges de l'Université, Le sujet de son discours était :

De humana divinaque philosophia discenda ad Parisienses , et Perpinien disait :

« La multitude des sages qui dans tous les siècles sont sortis de l’Université de Paris comme du sanctuaire de la science, a propagé dans l'univers la connaissance des lettres et des beaux-arts, Depuis huit siècles enviren qu’elle fut fondée par Charlemagne, parcourez la suite des àges, et vous verrez toujours les étrangers arcourir vers elle comme à la source de la sagesse. Et, afin que l’on sache que c’est ii l’amour de la vérité plutôt que celui de la patrie qui nous inspire, un étranger va exaller la gloire de cette Université plus que ue l’a peut ètre jamais fait un Francais.

11 y a peu de savantes, de fortes académies qui ne doivent rapporter à celle de Paris leur naissance ctleu"s progrès. Faut-il donc s'étonner de voir tous les honunes élevés dans l'étude des sciences remplis du désir de visiter cette Université, leur mère commune? Îls ne goütent pas de repos avant de l'avoir admirée, et, si ce bonheur leur est refusé, ils se croient maltrailés par la fortune. Plus grande est cette gloire, plus vous devez vous efforcer de la mériter, Sa perte vous serait d’au- v tant plus sensible que cet honneur a été jusqu'ici pour vous un plus beau titre à l'élévation. 11 n’y a donc pas à redouter que vous laissiez échapper ce patrimoine de gioire que vos ancètres vous ont légué, Cette Université renferme en son sein un concours d'hommes éminents, dignes de la grandeur de cette cité, dignes du nom francais, dignes de la majesté de cet antique empire. L'amour de l'étude, l’ardeur du travail, les rares talents qui distinguent tous ses membres, font concevoir l'espérance que les générations suivantes ajouteront encore à la célébrité de leurs prédécesseurs, »

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ulu- dant toujours les crises, lorsque, en 1567, le roi Charles IX rien faillit être enlevé dans la: ville de Meaux par un corps de Prome ; testants que commandait le prince de Condé. La cour n'avait

h | pas cru devoir obtempérer à toutes leurs exigences ; ils conspihi- raient les armes à la main, ils conspiraient encore dans l'ombre. te Tandis que les Huguenots espéraient à l’improviste s'emparer hd de la personne du roi, d’autres allaient mettre à exécution Foi | dans Paris un complot dont le but était l'incendie de la capitale. Fse : Le jour et l'heure de l'exécution étaient désignés, lorsqu'un ent î Calviniste avertit Pierre Kostka! de veiller à sa sûreté personnelle. Par 4 Selon le témoignage de l'historien Sacchini, le Polonais qui 1 communiqua au Père Olivier Manare, Provincial de France, re ;

les détails qu'il avait appris par un hasard providentiel. A la fa-

se veur du feu propagé dans différents quartiéts, les Calvinistes ne prétendaient se rendre maîtres de la ville et dominer la situave tion. De vagues rumeurs, comme il en surgit à la veille de tout nt,

| événement sinistre, rumeurs dues à des indiscrétions, à des pressentiments populaires peut-être, s'étaient répandues. Manare en avait connaissance. Elles le disposèrent à ajouter plus de foi aux révélations que Kostka lui faisait. Sur-le-champ il le conse duisit auprès des magistrats dont la surveillance n’était point il : ! éveillée. Aux détails précis du Jésuite, que l’étranger confirme, leu d'énergiques mesures sont immédiatement adoptées. Un courrier de | est dépêché vers le roi; bientôt les Parisiens apprennent le ps danger auxquels ils sont exposés. La nuit tombait, et c'était o- cette nuit-là même qui avait été choisie pour brûler la ville.

4 Les habitants illuminent leurs demeures; de noribreuses na-is. trouilles circulent dans les rues. Enfin, à force de recherches, de l'autorité parvint à découvrir le lieu servant d’entrepôt aux arut mes et aux matières incendiaires. Paris était sauvé. Le courrier, à envoyé au roi, arriva assez à temps pour que Charles IX, ps * malgré l'avis de quelques courtisans calvinistes, pût se tirer des 1e mains du prince de Condé et de Coligny. Charles IX et sa mère d avaient la mémoire des injures. Ils n’oublièrent jamais la « traite 1 que, comme dit Montluce, l’on fit faire au roi de Meaux à Paris,

plus vite que le pas. »

1 Ce seigneur polonais, parent de S, Stanislas Kostka, mourut Evèque de Culm.

Le Père Manare venait de rendre à la Monarchie et aux Parisiens un service signalé ; les Parisiens ne furent point ingrats.

Tandis que les Jésuites de la capitale combattaient par l'éloquence contre l'Université, et par la fidélité contre le Calvinisme, d'autres Jésuites ‘emplissaient les provinces du bruit de leur nom et de la grandeur de leurs œuvres.

Dans cette même année 1567, le Père Émond Auger préservait la ville de Lyon d'un autre complot protestant. Les magistrats s'endormaient sur la foi des Huguenots. Ils ne cherchaient point à savoir jusqu'à quelles extrémités peuvent, sous l'apparence du bien public, se porter les partis contrecarrés dans leurs espérances. Bercés par des rêves de triomphe futur, les partis se font des théories dont, comme individus, ils repousseraient avec horreur l'application, et dont, en masse, ils adoptent les plus sangtantes conséquences. Alors le crime n’est plus qu'un accident, que couvrira une révolution dont dépend le sonheur de tous, Les Calvinistes avaient adopté ce principe, et ICS magistrats peu clairvoyants laissaient faire. À Paris, Olivier Manare dessillait leurs yeux ; à Lyon, le Père Auger agissait de la même manière.

‘ Après avoir mis à la tête du collège de cette ville le Jésuite William Creitton, de la famille des Hamilton, le Père Auger

s'était rendu à Toulouse. Cet insigne prédicateur, comme l’appelle Étienne Pasquier, avait produit dans le Mi ne telle réaction en faveur du Catholicisme, que les églises dent pas assez vastes pour contenir la foule de ses auditeurs. A Paris, le Parlement se voyait obligé de céder au lésuite la grand'salle du Palais ; à Toulouse la multitude était encore plus compacte et plus impressionnable. De retour à Lyon vers le milieu de septembre, il apprend par des voies détournées ? que les Huguenots se sontménagés des intelligences deus la cité, et qu'avant la fin du mois ils seront en mesure d'y pénétrer. Auger fait part de ces avis au président de Birague, gouverneur de la Province. Birague, craignant d'alarmer les Catholiques par la défiance qu’il témoignerait aux Dévoyés, néglige d’abord les conseils que

1 Le récit de cette conspiration est apienent détaillé dans l'Histoire de Lyon. gar de Rubys, dans Moreri, Bailly et Saint-Aubin.

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lui donne Auger; mais de nouveaux renseignements le forcent à prendre des précautions. Il découvre des traces de complot et une liste de victimes. Pendant ce temps, les Huguenots occupaient Mâcon. Auger est averti que Lanoue, un de leurs chefs, doit, cette nuit-là même fondre sur Lyon, dont ses coreligionnaires s'engagent à lui ouvrir les portes au moment où l'horloge de l’église de Saint-Nizier sonnera minuit. Birague n'avait pas de troupes à sa disposition, et il était trop tard pour prévenir et armer les bourgeoïs. Cependant es chaînes sont tendues dans les rues ; on s'empare des postes sur lesquels on sait que seront dirigés les premiers efforts des Calvinistes de la ville. Tous ces soins du gouverneur ne pouvaient que retarder de quelques moments la chute de l'autorité royale, quand une ruse de guerre s'offre à l'esprit inventif du Jésuite. On lui a dit que c’est au moment où minuit sonnera à Saint-Nizier que les Huguenots sont convenus d'agir. Le Père réunit les horlogers chez Birague. Ordre leur est intimé de déranger toutes les sonneries de la: ville, afin que, attentifs au signal, les rebelles ne puissent se reconnaître dans la coï‘usion des horloges. Au milieu de cette irrégularité sur laquelle ils n’ont pas compté, les Calvinistes s’étonnent, prennent la fuite ou tombent entre les mains des Catholiques. Lanoue, qui, sous les murs de Lyon, attend en vain l'heure désignée, et qui ne peut la saisir au milieu du earillon, comprend enfin que ses mesures ont été déjouées. À travers champs, il se retire sur Vienne et sur Valence.

Ainsi, et par un singulier concours de circonstances, ies Provinciaux de la Société de Jésus de France et de Guyenne faisaient échouer un complot habilement tramé. Les Catholiques n'avaient pas d'expressions assez éloquentes pour peindre leur reconnaissance envers les Pères ; la cour les comblait de nouvelles faveurs ; le roi décrétait que les legs faits à la Société seraient dorénavant regardés comme légitimes, et il ordonnait de rejeter toute espèce d'opposition; les Évêques les appelaient dans leurs diocèses pour entretenir le feu sacré. La guerre était partout, au sein des villes, comme dans les campagnes : guerre terrible, car elle s’éparpillait, elle s’individualisait, pour ainsi dire, et ne s’apaisait jamais, ni à la suite d'une victoire ni par le désenchantement d’une défaite.

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Au milieu de ces réactions, que la victoire de Saint-Denis n'avait pu conjurer, et qui présageaient de nouvelles tempêtes, les Jésuites parcouraient la France. Possevin évangélisait Marseille et Avignon; Auger, qui allait à Metz s'opposer aux efforts du Protestantisme, était arrêté à Paris pour annoncer la parole de Dieu devant la cour; Jérôme Natal visitait les Collèges de la Compagnie ; il inspirait partout le zèle dont l’Institut animait ses membres. Sous la tente, les Jésuites disposaient les gens d’armes à se rendre dignes de faire les combats du Seigneur ; dans cette difficile mission Auger n'avait pas de rival. Possevin et lui avaient composé chacun un opuscule sur les devoirs du Soldat Chrétien : les princes le distribuaient dans les villes de guerre, comme le meilleur moyen d'entretenir la valeur et la foi.

Condé et l'amiral de Coligny avaient pendant ce temps réuni une armée. Les Catholiques étaient commandés par le duc d'Anjou, frère du roi. Ce jeune homme, dont le règne énervé trompera toutes les prévisions, était l’un des plus hardis capitaines de l'époque. Le 14 mars 1569, il vint camper en face des Huguenots, et, armé par les mains d'Emond Auger, il livra la bataille de Jarnac. Zwingle était mort dans un combat; Théodore de Bèze avait assisté à l'affaire de Dreux. Le Jésuite crut devoir encourager var son exemple les Catholiques que ses prédications avaient préparés au martyre ou à la victoire. L’impétuosité du duc d'Anjou triompha de la sagesse de l'amiral de Coligny et de la bravoure du prince de Condé, qui périt les armes à la main. Le duc d'Anjou était au plus fort de la mêlée, combattant de la tête et de la main. À côté de lui, parfois même ävant lui, Auger affronta la mort pour apprendre aux autres à mourir.

Les Huguenots sont vaincus, les Catholiques se reposent dans leur succès : le Jésuite court à de nouveaux combats. Il prèche à Limoges. De cette ville il écrit aux Toulousains une lettre! « pour consoler messieurs les Catholiques et bourgeois de la ville de Toulouse en leurs afllictions causées par les gucrres

‘ Cette épitre fut imprimée en 1569, par les habitants de Toulouse, sous le nom de Sucre spirituel propre à adoucir l’amertume des désastres de leur temps cet encore de ceux qui nous affiigent.

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enis | civiles et soulèvements des Huguenots. » Nous en citons un , les fragment dans la naïveté de son vieux style : aille « Si nous étions nous autres, qui sur tous les hommes mordu telz avons ce privilege d’estre domestiques et familiers de Dieu, e de par le droit à nous acquis au sang de Jésus-Christ son filz, aussi > la soigneux de prendre si gré, et doucement, les calamités, et ses troubles, qui nous sont ou souvent, ou peu, envoyés d'en haut mes pour nostre profit; comme nous sommes promptz, et presque ette | importuns, à nous en plaindre et lamenter, nous en rapporteent | rions, au lieu de l’aigreur d'esprit qui nous tourmente, double ré - 1 gain, et deux fruictz bien fort avantageux. L'un seroit que, par re, nostre patience et modestie, nous servirions de preuve à tout le monde que notre foy et religion n'est pas un allechement de uni * commodités terriennes, telles que pourchassent les Epicuriens luc et Atheistes nourris en leurs folles opinions, mais bien une rude rvé 1 et aspre eschole de vertu, et d'espérance de ce qui est le meilleur pi- Ë après la mort. L'autre, que les consolations qui par après nous ce 4 seroient renduës par la main de celui qui les tient en son poura À voir, nous sembleroient d'autant plus douces et savoureuses, que it ; ‘ nostre esprit seroit mieux composé, et recueilly en soy mesme, te È pour les recevoir, ne s’estant esgaré en des plaintes, discours, es À regrets, et autres telles passions, qui le transportent souvent 1 \ plus loin de Dieu et de ses douces visites que nostre affliction , à mesme.

» Finalement j'ay opinion que ce qui nous consolera autant ou plus que tout ce nous ne sçaurions désirer et discourir, Ti sera la bonne conscience : d'autant que c’est la meilleure piece à de nostre harnoïis, quoi que nous fassions ou endurions, laquelle consiste toute en ce que nous ne nous réputions devant Dieu autres que pécheurs, dignes de tout supplice : et neantmoins

S e | nous nous gardions, selon nos petites forces, appuyés sur sa 1 \ sainte grâce, d'enfreindre ses divins commandementz, ne faisant a tort à nostre prochain, ni oubliant s’il est possible de tout ce S que l'estat, où nous sommes, requiert de nous. A qnoi ser-

viront de beaucoup les requestes que nous fairons tous les jours plus d’une fois à Dieu, qu'il efface nos iniquitez vieilles et journaliéres, et de ceux qui, comme ou plus que nous, l'offensent,

et aigrissent davantage, si nous donnons ordre de faire tous les jours, ou chaque semaine, quelque jeûne, ou quelque aumosne ou chose semblable, en contreschange des communes iniquitez de nos freres chrestiens, et particulièrement s1 nous prenons à cœur d'effacer, par larmes et pénitence, les péchés de blasphème, de paillardize et d’avarice qui maintenant infectent plus le monde, et induisent à couroux le Créateur, que les autres; en usant bien souvent des sacrementz de confession et du précieux corps de Jésus-Christ, en lui faisant de nostre part pour le moins autant de révérences pour l’apaiser, que ses ennemis luy font de deshonneur pour l'irriter, mettant aussi peine à nous rallier, et revenir ensemble en amour et dilection chrestienne, supportant les imperfections réciproquement les uns des autres, et taschant, par toutes les voys à nous possibles, de bien et saintement conduire ceux qui sont sous nostre charge ; réduire au pare de l'Eglize ceux qui, à leur dernière ruine, s’en sont malheureusement séparés, s'ils veulent entendre ; asseurant tous ceux qui marcheront en cette affaire, par connoissance, ou dissimulation, soient gendarmes ou magistratz, de ne voir jamais la face de Dieu, sans reparation des excès qui seront perpetrés par leur faute : car le pasteur, qui, ou de propos délibéré, ou par négligence, laisse les loups parquer avec les brebis, sous couleur qu'ils s'adouciront et changeront de complexion, sont redevables à leur maistre de tout le carnage qui se commet dedans le troupeau des pauvres et innocentes brebiettes. »

Songeant que sa présence serait pour les habitants du Midi une consolation plus efficace que ses épîtres, Auger arrive à Toulouse, le 28 juin. En ce moment, la ville de Bordeaux, par l'organe de ses Jurats et de son Parlement, offrait son Collége { à la Compagnie; le cardinal de Bourbon lui en fondait un à à Rouen, dans sa cité archiépiscopale; le duc de Nevers les introduisait dans sa principauté. Le Père Émond avait le projet de visiter Toulouse et de s'entendre avec les citoyens de Marseille et de Pamiers ; mais à peine est-il arrivé dans la capitale du Languedoc qu'on lui annonce qu'un orage violent éclate à Avignon contre l'Institut. Possevin, recteur du Collége de cette

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ville, était à Rome, pour faire sa profession des Quatre-Vœux ; Auger part à l'instant même.

Le Comtat Venaissin et la ville d'Avignon faisaient partie du patrimoine de saint Pierre, et les principaux habitants avaient chargé Possevin de remettre au Pape des dépèches par lesquelles ils le suppliaient de leur continuer ses bontés, dans un temps surtout où la Religion était si vivement menacée. Ce départ, ces lettres et la situation des provinces voisines servirent de prétexte pour répandre le bruit que Possevin avait entrepris son voyage dans un but hostile. Il $'agissait, disait-on, d'établir dans la ville le système d'inquisition qui régnait en Espagne, et de supprimer les quatre confréries de Pénitents. On ajoutait que Possevin portait au Souverain-Pontife le nom des personnes qui, de près ou de loin, inelinaient vers l'hérésie, et que le Pape avait déjà enjoint de sévir contre plusieurs.

À cette nouvelle, les têtes toujours incandescentes de cette population se montent et s’exaltent ; l'on ne prend ni le soin ni le temps de réfléchir. L’Inquisition, telle que Philippe IE la concevait, va être promulguée par les Jésuites et appliquée sous un Pape qui a été lui-même un terrible justicier : il n’en faut pas davantage. L'élection des Consuls arrive pendant ce temps. On était au mois de juin 1569; la multitude envahit les salles du Sénat, elle demande à grands cris qu’on détruise le Collège des Jésuites et qu’on en punisse de mort les habitants. Les magistrats hésitaient à se rendre à un pareil vœu : la multitude se met en devoir de le réaliser par elle-même ; elle se précipite vers le Collége dont les portes sont fermées, elle en commence le siége. Son irritation était au comble. Pour lapaiser, le Sénat, par une délibération prise sous le coup de l'insurrection, déclare que tout ce qui a été fait en faveur de la Société est annulé, que la maison et les revenus dont elle jouit lui sont retirés.

Cetle condascendance du Sénat devant une colère sans motifs pouvait avoir de déplorable résultats. Les Avignonais cependant se calmérent un peu; mais l'élan qu’ils avaient donné allait se communiquer à toute la France, qui n’a jamais pu s’habituer à l'Inquisition, même en idée. C'était inévitablement ce que désiraient les propagateurs du mensonge ; ce fut aussi ce qu'Au-

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ger pressenti! et ce qui le poussa vers le Comtat. A sa voix, les sénateurs se réunissent ; le cardinal d'Armagnac, légat du Pape, préside l'assemblée. Le Jésuite parle avec tant de fermeté et de modération ; il annonce d'une manière si positive qu'à l'instant même il va retirer d'Avignon les Pères si souvent demandés par la cité, que le Sénat le prie de ne pas écouter son ressentiment. Le Sénat se montrait convaincu de l'innocence de Possevin. Le peuple, qui passe si rapidement de la fureur à l'amour, y crut parce qu'Auger lui affirmait cette innocence d'un ton d'autorité qui frappait son imagination. Possevin fut en toute hâte rappelé de Rome, et, le 11 septembre 1569, Pie V adressa quatre brefs en France, l’un à l'évêque de Catala, son nonce, l'autre au cardinal d’Armagnac, les deux derniers à l'Archevêèque et aux magistrats d'Avignon. Sous sa foi pontificale, le Pape assurait que les bruits d’Inquisition répandus contre Possevin et les Jésuites étaient faux et dénués de toute espèce de fondement. Plus tard, quand les esprits furent calmés, un Dominicain déclara que c'était lui qui avait conseillé au Saint-Siège les actes dont les hérétiques prirent texte pour accuser les Jésuites.

Pie V était un Pontife d’une ardeur sans égale. La Chrétienté était menacée sur mer par les Turcs, sur le continent par toutes les sectes qui se divisaient entre elles, mais qui se liguaient toujours pour abattre l'Eglise. Il fallait tenir tête à ces orages, et, chose plus difficile peut-être, savoir maintenir la concorde entre les princes catholiques. Afin de parvenir à ce double but, les sacrifices d'orgueil et d'argent ne coûtaient rien au Pape. Il y avait dans l’armée protestante des auxiliaires de toutes les nations, car alors ce n'était pas une honte pour un parti d'employer à son triomphe le courage de ses alliés ou de ses adhérents. Pie V ordonne au comte de Santa-Fiore de conduire son.armée en France et de la mettre à la disposition des Catholiques. Le 2 octobre 1569, les Royalistes et les Pontificaux, réunis sous le commandement du vainqueur de Jarnac, attaquaient les Dévoyés de l'Eglise dans les plan es de Moncontour. Le Père Auger était encore à cette bataille, affrontant tous les périls.

Catherine de Médicis avait façonné Charles IX aux principes

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de cette politique d'astuce italienne qui, au lieu de braver le danger, ne sait que le tourner ou l'envelopper d'un réseau d'intrigues. Elle avait torturé l'intelligence de son fils, la générosité de ses instincts, la droiture de son esprit, pour soumettre à la dissimulation ces brillantes qualités en germe. Catherine prètait de la force aux faibles afin de dominer les forts ; et, subjugué par sa mère, Charles IX se laissait aller à une aussi dangereuse tactique. Quand les passions sont épuisées et que les caractéres ne se sentent plus l'audace de se retremper dans la lutte, cette tactique peut avoir ses avantages ; mais lorsque tout fermente autour du trône, lorsque les populations enthousiastes battent en brèche avec une nouvelle foi la vieille Église et l’antique Monarchie, ce n’est point par des palliatifs ou par des concessions que l’on doit procéder. Deux grands succès militaires dans une même année avaient couronné les armes catholiques ; il importait au bonheur de la France de poursuivre ces triomphes et d'en finir avec les Calvinistes plutôt par la victoire que par le crime.

Charles IX ne jugea point ainsi la position qui lui était faite, et que les Jésuites avaient conseillée au duc d'Anjou. La paix fut conclue le 45 août 1570, paix boiteuse, ainsi que le peuple la nomma, et où tous les articles sont favorables aux vaincus. Cette paix cachait un piége. Coligny, que la perte de'quatre batailles n'avait rendu que plus intraitable, alla en Languedoc rejoindre le comte de Montgommery. Les Catholiques de ces contrées, dévastées chaque jour par les Huguenots, n'avaient aucun chef capable de tenir la campagne contre l'amiral; ils opposent à ses armes !a parole du Père Auger.

En 1570, le Jésuite Louis Coudret défendait la Foi dans les chaires d'Aix; le Père Annibal Coudret évangélisait la ville d’Auch; Possevin se faisait entendre à Tours, à Paris, à Rouen, à Dieppe. Claüde de La Baume, archevèque de Besançon, le priait d'assister à son synode. Dans cette assemblée où se trouvérent les Evêques de la province, les docteurs de l’Académie de Dôle, et plus de treise cents ecclésiastiques, Possevin, avec la supériorité de son talent, expliqua les décrets du Concile de Trente ; le synode les adopta.

v4 CHAP, IL. — HISTOIRE

Auger concourait à l'établissement de l'hôpital-général de Lyon ; il était à Reims, à Metz, à Bordeaux, faisant partout entendre sa voix, partout entrainant les populations. Les troupes pontificales rentraient dans leur patrie, victorieuses, mais dénuées de tout. Les Jésuites de Lyon acquittérent à leurs frais la dette que la France catholique avait contractée envers ses alliés. Ils les habillèrent ; ils se chargérent de leur entretien pendant la route. Le Père’ Maldonat, dont Crévier a dit t : « Ce fut l'un des plus savants hommes d'un siècle où il ÿ en a eu beaucoup, » abandonnait sa chaire de Paris, et, sur l'ordre du roi, il partait avec cinq Jésuites pour une mission dans le Poitou. Les uns annonçaient la parole de Dieu à Saint-Maixent, les autres à Niort; Maldonat s'était réservé la ville de Poitiers. Afin de ne pas effaroucher les Huguenots, il tint d'abord ses conférences dans un lieu profane ; mais quand il eut subjugué son auditoire par le charme de son élocution, le Père voulut continuer son apostolat dans la cathédrale de Saint-Pierre. Les Calvinistes l'y suivirent, et plus de quatre cents d’entre eux, en abjurant l'hérésie, témoignérent de l'impression que Maldonat avait faite sur

leurs cœurs. À Verdun, pendant le carème de 1571, Olivier Ma-

nare, par une ingénieuse adresse, chargeait les enfants du rôle de missionnaires. Formés en Congrégation, ils se partageaient les divers quartiers de la ville; ils devaient empêcher, par leurs priéres ou par leurs remontrances, les disputes et les blasphèmes. Partout ils recrutaient pieusement pour le tribunal de la pénitence; et il n'était pas rare de voir ces jeunes gens rentrer au Collége, conduisant, chacun sous la garde de sa charité, cinquante ou soixante individus de tout âge, ouvriers ou soldats, qu'ils présentaient au confessionnal.

Dans la cour de Charles IX, où sous le voile de l'intrigue ct du plaisir s’agitaient des pensées de vengeance et de meurtre, l’arrivée du Général des Jésuites produisit une vive impression. Les Pères avaient rendu à la Monarchie et à la Catholicité tant de services, qu'en dehors même des vertus personnelles de Borgia, tous les seigneurs cherchaient, par de respectueux hommages, à lui marquer leur gratitude. Mais lorsqu'il parla de

{Histoire de l'Université de Paris, {. \1, p. 168. Ù LS

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l'objet spécial de la légation du cardinal Alexandrin et du mariage désiré par le Pape *, on lui exposa que ce double projet était impraticable. La situation du royaurne état telle qu'il fallait d'un côté contenir les Protestants et de l’autre leur offrir des garanties. 11 devenait donc impossible de disposer d'une partie de l'armée pour des conquêtes sur le Croissant, et l'union de Marguerite avec Henri de Béarn était résolue, comme un gage de paix accordé aux deux partis.

Ces raisons étaient plausibles; le cardinal Alexandrin et le Pêre François furent obligés de s’en contenter. Ils ne prévoyaient pas que sous ces démonstrations de paix, que sous ce langage de conciliation, on pôt cacher la pensée de la Saint-Barthélemy. Le cardinal était Italien, le Jésuite avait été l'ami de Charles- Quint et de Philippe Il. Ils furent tous deux trompés par la duplicité de Catherine de Médicis. Le cardinal fut rappelé en toute hâte à Rome, afin de recevoir le dernier soupir de son oncle Pie V. François de Borgia, agonisant, se mit en route pour mourir, comme ses prédécesseurs, au siége même de l'Eglise; et ces deux hommes, que la nature de leur caractère ou de leur talent portait à la réflexion, ne purent rien saisir de la trame qui, au témoignage des historiens, s’ourdissait déjà, trame qui aboutit à un attentat! « Nous ne devons pas oublier, dit un écrivain protestant ? en parlant de Borgia, que, malgré ses rapports assez intimes avec Charles IX et Catherine de Médicis, et bien qu’il fût en haute faveur auprès d'eux, on n’a aucun motif de supposer qu'il eût reçu la confidence de leur odieux projet. Nous ne devons pas oublier non plus que, durant son séjour sur les domaines de l’Inquisition, il refusa constamment de prêter l'autorité de son nom à ce tribunal sanguinaire. »

Le 24 août 1572, Catherine de Médicis et Charles IX, son fils, rachetaient dans le sang des Huguenots les concessions qu'ils avaient eu la faiblesse de leur faire. Triste rachat, qui ne compensait pas les fautes commises et qui jetait à leurs noms une exécration que la partialité des Protestants et la pusillani-

* Entre Marguerite de Valois et Sébastién roi de Portugal, # Edoiburg retieic, AS42 5 LES PREMIERS JÉSUITES.

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mité des auteurs catholiques laissérent peser plutôt sur la royauté que sur les personnes.

Il ne nous convient pas plus d’amoindrir le crime des uns que de glorifier les erreurs dont les autres tombèrent victimes. Ces événements sont loin de nous, qui en avons vu de plus cruels. Les causes mêmes qui les produisirent ne sont plus que des points historiques ; on peut donc faire à chacun la part qui lui revient. Les Dévoyés de l'Eglise étaient intolérants, comme toute secte en progrès. Ils persécutaient, ils étaient persécutés. Cet état de surexcitation leur inoculait une fièvre de prosélytisme et de martyre qui portait un coup mortel au Catholicisme. Trois ans auparavant, le 24 août encore, les Calvinistes avaient massacré à Pau un grand nombre de gentilshommes catholiques qui résidaient dans la ville sur la foi des traités.

Selon l'historien de la Navarre, « leroi avait résolu de faire une seconde Saint-Barthélemy, en expiation de la première, comme mémoratif encore, ajoute le vieux chroniqueur, des seigneurs ‘dagués de sang-froid en Béarn par Montgommery, lequel pom-

ipeusement se pannadoit à Paris. Toutes ces choses firent ré-.

soudre le roi à faire une saignée, et à ôter par icelle toutes les humeurs corrompues de partie du corps de la France *. »

Charles IX, jeune homme voluptueux et colère; Catherine, plus calme, plus profonde dans ses calculs, montraient peu d’empressement, parfois même de la tiédeur, à défendre les droits de la Religion. Ce qu'ils accordaient d’une main, ils le retiraient de l’autre; mais lorsque, après la conclusion de la paix, le roi, par les grands officiers et par les ministres de la couronne, fut enfin mis au courant des projets de l’hérésie; lorsqu'il vit qu’elle ne tendait pas seulement à la destruction du culte catholique, mais encore au renversement du trône ; lors que l'alliance des sectaires de la Grande-Bretagne et des Pays- Bas avec ceux de France ne fut plus pour lui un mystère, Charles IX et sa mère changèrent de plan. On se détermina à faire main basse sur les chefs du Protestantisme, bien persuadés qu'une fois privé de sa tête, ce parti se dissoudrait par la force même des choses.

ü Jlistoire de Navarre, iv, xIV.

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