‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 22 sur 64 · RATE · texte numérisé non relu

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Après avoir étudié les annalistes du Galvinisme, contemporains des événements, telle est l'opinion que nous nous sommes faite sur la pensée première de la Saint-Barthélemy. La Reli gion ne s’y associa d'abord sous aucune forme. Au moment de l'exécution, elle ne fut même pas appelée à sanctionner le forfait. Danse conseil qui, au Louvre, précéda le massacre, on voit bien figurer les sommités du parti militaire : Henri, duc d'Anjou, Catherine, le duc de Nevers, le comte d’Angoulème, le chancelier Birague, les maréchaux de Retz et de Tavannes; mais il ne s’y rencontre aucun cardinal, aucun évêque, aucun prêtre, pas même un religieux. Ce sont la vengeance, l'intérêt personnel, la sûreté mal comprise de l'État, celle du roi peutêtre, qui poussent ces gentilshommes à de nouvelles Vépres- Siciliennes. Ils égorgent parce qu’ils craignent d'être égorgés, parce que, affirme-t-on, les sectaires ont projeté le même coup pour les premiers jours de septembre.

Charles IX avait été échauffé dans un bain de sang. On attentait à son trône, il attenta à la vie de ses sujets. Les Parisiens ne furent pas consultés, mais on était bien sûr qu'ils ne manqueraient pas au signal donné. « C'était, dit Mézeray, être Huguenot que d'avoir de l'argent, ou des charges enviées, ou des héritiers affamés. » Dans ce jour de deuil, la masse réalisa encore une fois cette parole si profonde de Brantôme : « Il ne fait pas bon d'acharner le peuple; car il est assez prêt, plus qu'on ne veut. »

Le peuple, comme toujours, prit goût au sang et il massacra tout ce qui tomba sous sa main. Dès lors il n’y eut plus de Catholiques ou de Protestants; ce fut la satisfaction des haines privées, la guerre de toutes les passions humaines ‘se développant sur le terrain politique et se couvrant du manteau de la Religion. « Les courtisans, lit-on dans le Martyrologe des Calvinistes *, riaient à gorge déployée, disant que la guerre était vraiment finie et qu'ils vivraient en paix à l'avenir; qu’il fallait faire ainsi les édits de pacification, non pas avec du papier et des députés. » Ainsi, de l’aveu même des Dévoyés, c'était pour ob-

1 Histoire des Martyrs persécutés et mis à mort pour la vérité jusqu’en 4574, page 4413 (édit. de 1582).

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tenir une paix politique et non pas une paix religieuse qu'on assassinait. Cependant, au dire même de La Popelinière, écrivain protestant, les Catholiques, après la mort des principaux chefs du Calvinisme, réunirent leurs efforts pour sauver les sectairés. « Entre les seigneurs français qui, raconte-t-il!, furent remarqués avoir garanti la vie à plus de Confédérés, les ducs de Guise, d’Aumale, de Biron, Bellièvre, ct Walsingham ambassadeur anglais, les obligèrent plus, après même qu'on eut fait entendre au peuple que les Huguenots, pour tuer le roi, avoient voulu forcer les corps-de-garde et que jà ils avoient tué

plus de vingt soldats catholiques ; alors ce peuple, guidé d'un désir

de religion joint à l'affection qu'il porte à son prince, en eût montré beaucoup davantage, si quelques seigneurs, contents de la mort des chefs, ne l'eussent souvent détourné. Plusieurs Italiens même, courant montés et armés par les rues, avoient ouvert leur maisons à la seule retraite des plus heurellX. »

La cour n'avait songé qu’à frapper ses ennemis ; la multitude profitait de l’occasion pour faire comme la cour.

La Saint-Barthélemy est un crime envers l'humanité c comme les journées de septembre 1792, comme les noyades de Nantes, comme les exécutions révolutionnaires. Îl y a presque parité entre ces forfaits : partout et toujours ne prétendait-on pas qu'il fallait laisser passer la justice du peuple ? La Religion est aussi innocente de la Saint-Barthélemy que la Liberté doit l'être de cette série d’attentats républicains qui a duré plus de trente mois. Comme la Liberté, la Foi n'a pas besoin de s'élever un trône de cadavres pour affermir sa puissance.

On a varié sur les causes déterminantes ? de la Saint-Barthé-

t Histoire de France, par La Popelinière, liv. xx1X, page 67 (édit, de 4584),

2[ly eit si peu d'accord dans les mesures qu’on suppose avoir élé prises par la eour pour faire, à la même heure, main basse sur tous les Protestants du royaume, que les dates des massacres dans les provinces sont en partie plus ou moins éloignées de ce fatal jour. La réaction semble avoir été locale et plutôt l'effet de haines particulières que l'exécution d’ordres venus de Paris. En général la province se conforme plus strictement à ceux que la capitale lui adresse; à Meaux, l’on tua le 2% août; à La Charité, le 26; à Orkans, le 27 ; à Saumur et à Angers, le 29 : à Lyon, le 40; à Troyes, le 2 septembre; à Rourges, le 44 ; à Rouen, le 47 ; à Romans,

le 20; à Toulouse, le 23 ; a Bordeaux, le 3 octobre, Cette différence de dntes w’exclut-elle pas toute idée de complot tramé d'avance !

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lemy, rie encore sur le nombre des Calvinistes qui périvent à Paris et dans les provinces. Les uns fixent le chiffre à cent mille, les autres à dix mille. D'après le Martyrologe, que les hérétiques publièrent en 1582, et auquel l’histoire ne peut ajouter qu'une confiance relative, le nombre des morts, dans toutes les villes où la réaction se fit sentir, ne s'élève qu’à quinze mille cent soixante-huit. Sur ce chiffre, exagéré sans doute, car les partis, qui sont toujours sans pitié dans leurs vengeances, grossissent inévitablement leurs calamités pour frapper davantage l'esprit des masses, il n'y a que sept cent quatre-vingt-six victimes désignées par leurs noms. Les autres ne sont pas connues. La Révolution française, à laquelle les Calvinistes travaillérent avec tant d’ardeur, a fait pts grandement les choses : clle a porté l’ordre jusque dans les égorgements, elle a enregistré ses victimes.

Nous n'avons pas à raconter en détail cette lugubre journée, qui ne se lie que par un seul épisode à l'histoire de la Compagnie de Jésus. Le nom du Pére Maldonat seul y fut impliqué ; voici à quelle occasion :

Henri de Navarre, qui, deux jours auparavant, avait épousé la sœur de Charles IX, était, par ordre du roi, retenu dans le Louvre avec Île prince de Condé. Le roi voulait le forcer à abjurer : pour prêter à cette contrainte morale une apparence de libre arbitre, il fit appeler Maldonat et Du Rosier, ministre protestant converti. Le désuite se présenta dans ce Louvre où ne retentissæient que des cris de vengeance. Il était pâle ct tremblant ; ne venait-il pas, lui, l'homme d'étude et de discussion, de traverser cette ville toute fumante encore des excès commis ? Henri et le prince de Condé l’écoutaient sans répondre, lorsque Charles IX, dns le paroxysme de sa colère, s'écria : « Messe, mort, prison perpétuelle ; choisissez dans la minute. »

Le jeune roi de Navarre n'avait pas la vocation du martyre. Sous le coup d'une menace qui, en pareille circonstance, pouvait si facilement se transformer en réalité, il n'hésita plus. H abjura des lèvres pour conserver une vie qui, plus tard, sauva la France des convulsions de l'anarchie.

Dans ee temps-là, la position des Pays-Bas avait déjà plus

100 CHAP. I. — HISTOIRE d'un point d'aflinité avec ce royaume. Contrée toujours le théâtre des guerres, toujours dominée, mais souvent prète à la

révolte, la Belgique avait accepté sans regrets le gouvernement de Charles-Quiat; celui de Philippe, son fils, lui était odieux.

: Dans Charles-Quint, la Belgique voyait encore un prince alle-

mand ; dans son héritier, elle n’apercevait qu'un Espagnol. Ce titre seul était pour elle un motif de répugnance. Philippe connaissait cette aversion, il ne fit rien pour la conjurer. Roi dont les mœurs et le caractère cadraient admirablement avec les mœurs et le caractère des habitants de la Péninsule, il ne s'occupa des provinces annexées que pour les soumettre au joug dont les Espagnols acceptaient avec orgueil les bénéfices et les charges. Philippe avait la force en main; il menaça. Sur des esprits aussi mal disposés que ceux des Pays-Bas, ces menaces ne devaient point produire de résultats favorables.

Il existait alors un homme doué de toutes les facultés qui font les grands politiques. Aux yeux de cet homme, dont la vie entière ne fut qu'un calcul, s'opposer par le raisonnement ou par des prises d'armes sans unanimité à l'omnipotence de Philippe If, c'était, à la longue, épuiser les Belges et assurer la: domination étrangère. Guillaume de Nassau, prince d'Orange, s'était préparé un rôle plus ardu. Il conspirait pour l’affranchissement de sa patrie en provoquant l'arbitraire. Catholique en Espagne, Luthérien ou Calviniste selon les circonstances, il exagérait les mesures prises par Marguerite d'Autriche ou par le cardinal de Granvelle. Il obéissait le premier, demandant à tous la même obéissance. Brutus intelligent, il savait avec un art si profond dissimuler ses desseins, que le peuple l'avait surnommé le Taciturne, et que, malgré les adulations dont il entourait la puissance souveraine , il était encore plus populaire en Flandre que le comte d'Egmont.

Vainqueur dans les combats de Saint-Quentin et de Gravelines, le comte d'Egmont fut une de ces natures expansives qui se jettent: dans les partis sans arrière-pensée, et qui ramassent une couronne à la pointe de leur épée ou meurent sur un échafaud avec la grâce chevaleresque d’un héros. D'Egmont séduisait par le charme de ses manières. Inconséquent dans ses

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amitiés ainsi qüe dans ses haines, il pouvait exciter un mouvement, il n'aurait pas eu assez de suite dans les idées pour le régulariser.

Afin d'alimenter l'insurrection, il fallait déconsidérer l’autorité; elle se trouvait déposée entre les mains du cardinal de Granvelle; les Protestants le prirent à partie. Granvelle était actif, éloquent, plein de pénétration et de fermeté; mais une houteur poussée jusqu'à la rudesse ternissait l'éclat de tant d'heureux avantages et le rendait odieux aux sectaires. Fils de ses œuvres, le cardinal ne tenait compte ni du rang ni de la naissance ; il appliquait au gouvernement des provinces belges le principe d'égalité qui l'avait élevé à la pourpre. Ce principe froissait les idées de ces puissants seigneurs qui, avee les souvenirs encore récents de la féodalité, ne voulaient pas accepter la loi dont ils n'étaient ni les auteurs ni les protecteurs. Granvelle succomba sous leur coalition. Philippe Il avait essayé d’introduire dans les Pays-Bas un système mixte d’Inquisition. Par un décret daté de Ségovie le 17 octobre 1565, il avait ordonné « que l'Inquisition se feroit par les inquisiteurs, en la forme et manière que jusques ores a été faict et leur dbpartient de droits humain et divin *. » Les Catholiques, ët à leur tête Viglius de Zuichem d’Aytta, président du conseil d'État, vont en appeler à Philippe lui-même. Guillaume de Nassau est contraire à ce sage avis ; il entraîne le monarque dans les voies de la sévérité.

Peu de semaines après, la guerre des Gueux commençait ?.

Les passions étaient déchaînées ; Philippe IL crut devoir leur faire quelques concessions. Mais le prince d'Orange ne se con-

Vander Vynckt, ne partie, v.

2 Le 5 avril 4566, l’archiduchesse gouvernante donnait audience aux seigneurs ligués contre le roi d’Espagne. Ils défilèrent, deux à deux, devant elle, au nombre de quatre cents. Quand les comtes de Brederode et Louis de Nassau, qui fermaient la marche, furent en présence de Marguerite, ils protestèrent an nom de tous contre l'inquisition et la rigueur des édits. Ce jour-là, Marguerite s’était effrayée de cette réunion de confédérés, et le comte de Berlaimont lui avait dit: « Rassurez-vous, Madame, ce n’est qu’une troupe de gueux. » L’injufe fut acceptée comme mot de ralliement. L'on vit parattre dans les rues les mécontents avec un costuine en rapport avec ce titre. Ils étaient vètus d’une souquenille; la besace du mendiant chargeait leurs épaules, et ils portaient au cou une médaille avec cette inscription. Fidèles au roi jusqu’à la besace C’est là l'origine de ce nom de Gucux, qui retentit si. souvent dans l'histoire.

tentait point de ces palliatifs. Indifférent à toute religion, il se servait du mobile religieux pour arriver à ses fins. Il conseil- Jait la persécution afin que les persécutés eussent recours aux armes, et qu'alors il pût apparaître en toute sécurité comme le chef d’une révolution qu'il aurait évoquée. Les Luthériens des Pays-Bas s’allinient aux Calvinistes de France et aux Anglicans. Comme ceux de France, ils avaient des idées républicaines ; le doctrine du libre examen y conduit inévitablement, et, dans les Mémoires de Sully, la trace de ces pensées se voit très clairement indiquée. « On à cru, y est-il dit, que c'est par l'effet des conseils qu'il (Coligny) donna au prince d'Orange, que les Pays-Bas se soulevèrent contre l'Espagne, soutinrent la guerre dix ans durant, et formérent le plan d’une république qui a eu du moins une partie de: son effet; mais on croit aussi, avec assez d'apparence, qu’il auroit tenté la même chose en France !. »

La république était la conséquence de ces pactes secrets entre les Dévoyés des différents royaumes. La Saint-Barthélemy fit ajourner imdéfiniment ce projet, auquel travaillaient toutes les têtes en ébullition, toutes les imaginations vagabondes, tous les créateurs d’utopies. La guerre au Catholicisme était le crr de ralliement des passions. Elles se eoalisaient en Europe contre le principe d'unité dans la Foi; on les découvre à la même époque armant le Ture et l'excitant à essayer une diversion en faveur des sectaires.

Il y avait au fond du sérail de Constantinople un Juif qui, après avoir pressuré tous les Etats de l'Europe et préparé l’incendie de l'arsenal de’ Venise, s'était retiré sur le Bosphore comme dans un lieu d'asile. Ce Juif se nommait Jean Mich. En devenant le courtier des plaisirs de Sélim, il s’avança tellement dans sa confiance que le sultan l'initia aux secrets du Divan. Jean Mich avait eu, dans beaucoup de villes, des complices de ses exactions; ces complices étaient Luthériens ou Anabaptistes. Ils formaient avec lui une association pour l'usure et pour le crime ; ils la continuèrent contre la société reh-

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