‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 42 sur 64 · IL · texte numérisé non relu

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sons a été envoyé par moi au Prêtre Johnson et à Thomas Pound. » :

Johnson et Pound étaient depuis longtemps prisonniers : Campian n’apprenait donc rien aux inquisiteurs anglicans. Le chevalet était dressé; on l'y appliquat. Campian subit deux fois ce supplice à huit jours d'intervalle? ; il l’endura sans proférer une plainte.

Lorsque les Césars appelaient les premiers confesseurs de la Foi chrétienne à discuter avec les prêtres des faux dieux, les Césars ne cherchaient point, par des tourments anticipés, à affaiblir l'intelligence des adversaires du Paganisme. Ils réservaient le martyre à la sincérité de leurs convictions, mais ils les laissaient dans toute l'énergie de leur volonté défendre leurs croyances et produire leurs arguments. L'Anglicanisme ne fut pas aussi généreux que les empereurs romains. Quand on crut le Jésuite épuisé par les tortures, les ministres attestérent sous serment qu'il n'avait pas été soumis à la question. Aussitôt il fut tiré de son cachot et conduit à l'église paroissiale, faisant partie des bâtiments de la Tour. Alexandre Nowell, doyen de Saint-Paul de Londres, avait voulu se ménager un triomphe facile. Le docteur Day, recteur du collége d'Eton, l'assistait. Tous deux avaient de longue main préparé leur acte d'accusation contre le Papisme et contre la Compagnie de Jésus, arrangé leurs textes et sondé le terrain de la discussion. Les rôles étaient distribués avec tant de partialité que, selon Le Journal de la Tour de Londres du 94 août 1581, Campian n'avait pas le droit de prendre l'offensive, il ne devait que parer les coups. Rodolphe Sherwin, parti de Rome avec les Pères, lui avait été destiné pour second; | avait pénétré le dernier en Angleterre, et, le 14 novembre 1580, il était tombé le premier au pouvoir des agents d’Elisabeth.

Campian fut amené demi-mort devant une assemblée complétement hostile. Ce n’était pas un lutteur qu'on présentait

1 Le chevalet, chez les Anglais, était le même que chez les amiens. On atlachait le palient, étendu tout de son long, soit par les poignets, soit par les doigts des pieds et des mains : alors il éait tiré en sens opposé, de manière à lui dislo-

quer les os. Ce supplice était souvent la mort. 2 Journab-de la Tour de Londres, sous la date du 34 août 1584.

à cette réunion, mais ua catholique qu'on espérait écraser. Quand il parut à la tribune ‘ montra, sans proférer une parole, ses membres meurtris, témoignage éloquent de ses douleurs et de sa faiblesse. Opton était là : cette muette accusation rejaillissait sur lui et sur ses chefs ; pour la repousser, il s'é- -cria : « On ne vous a touché qu'à peine. — Je puis'en parler plus sciemment que vous, reprit le Jésuite d'un ton calme, car vous n'avez fait que le commander! » Et, sans s'occuper plus longtemps de ses souffrances, il ne songea plus qu’à la discussion.

Elle fut vive : Campian et Sherwin la soutinrent avec tant

d'éloquence que Nowell et Day, après avoir annoncé qu'elle durerait quatre jours, se récusèrent à la première épreuve. Le -Jésuite avait vaincu; Opton essaya de transformer la victoire en apostasie. Sur sa foi de chrétien et de gentilhomme, il affirma, en prodiguant au Père Edmond les plus perfides éloges, que, soumis à l'action du chevalet, le Jésuite avait révélé tout -ce qu'on désirait de lui. Ainsi, Campian, au fond d’un cachot, était accusé, même par ses interrogateurs, de divulguer les secrets de la confession et ceux de l'hospitalité. Ce fait est mentionné dans les annales du Protestant Hollingshead; mais le baron Hundson, qui fut le témoin des tortures infligées au Jésuite, déclare dans ses Mémoires qu'en sortant de ce spectacle il ne put s'empêcher de dire : « Cet homme s2 laissera plutôt arracher le cœur tsut vif que de commettre une indiscrétion que la charité ou la conscience réprouverait. » Mais pen après cette époque, Louis de Grenade écrivait ! : « Ils tourmentérent aussi les autres prêtres, de sorte que, s'ils eussent réussi à leur faire dénoncer quelque catholique marquant, ils auraient pu mettre la dénonciation sur le compte de Campian pour le rendre odieux aux Catholiques. Tous furent martyrs de la Religion et de la Charité. »

Du fond de son cachot, Pound veillait à l'honneur de la Compagnie de Jésus. Le bruit que Campian s'est fait délateur parvient à ses oreilles ; il découvre un moyen de lui communiquer ses inquiétudes. Le Père lui répond : « Je me sens le courage et j'espère avoir la force de ne pas me laisser tirer de la bou-

1 ‘Introduction au Symbole, ve partie,

che, par n'importe quels tourments, une seule parole qui puisse préjudicier à l'Eglise de Dieu. »

Elisabeth voulait Campian hérétique ou mort. Opton avait intercepté cette lettre; les secrétaires d'Etat s'emparent de la phrase citée pour prouver que le Jésuite a trempé dans un complot. Le 18 septembre, cependant, Campian était appelé à entrer en lice contre de nouveaux adversaires. Nowell et Day disparassaient pour faire place aux docteurs Folke et Good. Les écrivains anglicans se taisent sur le résultat de cette controverse. Camden seul, plus véridique, avoue la torture et se contente de dire! : « Mis au chevalet, et traîné ensuite à la discussion, Carapian soutint avec peine l'attente qu'il avait excitée. » Le comte d’Arundel, fils aîné du duc de Norfolk, assistait à cette séance; la parole du Jésuite lui parut si irrésistible qu'à l'instant même H se proclama catholique. Campian avait encore triomphé de ses adversaires, et le docteur Allen, qui suivait pas à pas les progrès de la Foi en Angleterre, dans une lettre datée de Reims, le 48 octobre 1581, confirme le.fait en es termes :

« Nous nous lamentions tous tant que nous sommes ici de l'arrestation du Père Edmord ; mais, en vérité, au jugement de tout le monde, il ne pouvait rien arriver de plus heureux, de plus admirable pour la propagation de l'unité catholique. On a appelé les plus savants professeurs des Académies pour disputer avec lui et ses compagnons; il a toujours été vainqueur, ses adversaires eux-mêmes en font presque l'aveu. »

Du champ-clos de la controverse le Jésuite passait à la tor-

‘ture. Les boutreaux d'Élisabeth Ini faisaient expier dans les ‘ supplices ses triomphes théologiques ; mais les douleurs les plus aiguës n'arrachaïent pas un cri au martyr, n’enlevaient

rien à la sérénité de son âme. Il chantait le 7e Deum lorsque la question disloquait ses membres. Aux archives de l’Escurial on lit, dans une lettre adressée à Philippe IT par don Bernardin de Mendoza, son ambassadeur à Londres ? : « Plusieurs ont

* Equulco admotus et postva ad disputandom promotus, exspectationem conci-

tatam ægre sustinuit, (#nnales regni Elisabetlæ.) 2 Lettres de Pierre Serrano, à décembre 1584.

vu les doigts du Père Edmond dont les ongles avaient été arrachés. » Et c'était le chef de l'Inquisition qui recevait de parcilles dépêches du pays de la liberté par excellence! Les Anglais accusèrent le roi d'Espagne de lése-humanité, et son ministre en Angleterre Alétrissait leur cruauté dans ses lettres. Philippe IE, en les lisant, dut bien prendre en pitié ces inconséquences qu'un grave historien, Henri de Sponde, fait ressortir : « Les tourments de l'Inquisition, dit-il‘, dont les Protestants font tant de bruit, comparés à ceux qu'ils faisaient endurer aux prêtres catholiques, étaient des fleurs, des roses. »

Il faut pourtant rendre justice à la loi anglaise : le mode de procédure criminelle était bon en soi ; mais, comme dans toutes les institutions humaines, de graves abus s'y introduisirent. Le jury ne fut plus, ‘en matière religieuse et politique, qu'une commission choisie par le gouvrnement, et qui, forte de ses passions ou de ses calculs, rendait un verdict convenu d'avance. La forme légale était sauvegardée, le jugement par la conscience : n'existait plus.

Le 14 novembre, Campian*? et ses coaccusés, Sherwin Bosgrave, Risthon, Kirby, Thomas Cottam, Jonhson et Henri Hottam furent traînés à la première enquête faite contre eux. Tous se proclamérent innocents des crimes de félonie et de ré-

: bellion ; Campian ajouta : « Se trouvera-t-il done à Londres ou

en Angleterre douze hommes d'une probité assez désespérée pour nous juger, nous, les huit accusés qui sommes ici, pour nous déclarer coupables d’une conspiration ourdie entre nous, nous qui ne nous étions jamais rencontrés dans le même lieu auparavant, nous qui, pour la plupart, ne nous étions jamais vus ? »

Puis, avec la vivacité de son caractère et l’ardeur de sa Foi, Sherwin ajouta : C’est pour la Religion catholique, et non pour des crimes d'Etat, que l’on veut nous condamner. »

Deux jours après, le 16, six autres prêtres, Eriant, Short, Richardson, Filby, Colington, et Jean Hart, comparurent de-

\ Annales ceclesiast. ad annum 1581, n° 40.

2 Campian Briant, Cotiam, Bosgrave et Jean Hart étaient Jésuites; 14 autres étaient des prêtres séculiers.

vant le jury d'enquête. Le 20 novembre, la grande salle de Westminster s'ouvrit pour la dernière enquête et pour le jugement. Six questions étaient posées aux accusés ; les voici :

4° La séntence fulminée dans la bulle de Pie V contre la reine doit-elle être considérée comme juridique et valable ?

2 Elisabeth est-elle la légitime reine à laquelle les Anglais sont tenus d'obéir nonobstant la bulle de Pie V, ou n'importe quelle autre que le Pape ait donnée ou puisse rendre contre elle ?

3° Le Pape at-il autorité pour exciter les sujets de la reine à prendre les armes contre elle, et, en obéissant à un pareil ordfe, les sujets sont-ils coupables ou innocents ?

4 Le Pape, pour quelque cause que ce soit, a-t-il.le pouvoir de délier du serment d'obéissance les sujets de la reine, ct, en général, les sujets d'aucun prince chrétien ?

5° Le docteur Nicolas Sanders, dans son livre De visibil; monarchia Ecclesiæw , et le docteur Richard Bistow, dans l'ouvrage De rationibus ad fidem catholicam amplectendam moventibus, enseignent-ils, défendent-ils la vérité ou l'erreur ?

6e Si le Pape, soit par une bulle, soit par une sentence, déclarait la reine déchue de sa royauté et les Anglais déliés de leur serment de fidélité, et si ensuite le Pape venait, par lui ou par d'autres, attaquer le royaume, quel parti prendrait l'accusé ? quel parti devrait embrasser un loyal sujet anglais?

Au nom de tous Campian répondit :

« Ce ne sont pas là des questions à proposer devant ce tribunal. Il est institué pour prononcer sur des faits matériels, et non pour sonder la pensée; # doit procéder par voie juridique de témoins, et non par inquisition. C'est dans les Universités, de maître à maître, qu'il fut soulever ces discussions et les soutenir avec des arguments tirés de l’Ecriture ou des Pères. Parmi ceux qui devraient me juger sur mes réponses, je n'en vois pas un seul qui soit théologien, pas un seul qui soit homme de lettres : je n'ai donc rien à expliquer. »

L'un des jurés et l’accusateur insistent pour qu’au moins il déclare si Elisabeth æst la véritable, la légitime reine d’Angleterre; Campian réplique : « Je lelmi ai dit à elle-même lors-

que j'ai êté appelé devant elle chez le comte de Leicester. » Et, reprenant son discours, il ajoute :

« Si, à toute force, vous désirez de nous trouver criminels de lèse-majesté, pourquoi ne nous examinez-vous point sur les actes, sur les fonctions du sacerdoce, qui, par des édits récents, sont reconnus crimes d'Etat? il n’est pas un de nous qui alors ne s'empressera de s'avouer coupable. »

Les conseillers de la couronne reculaient sur un pareil terrain : condamner des prêtres catholiques pour avoir exercé leur ministère n'allait point à la tolérance d'Élisabeth. La reinevierge n'avait pas soif du sang des martyrs; eHe se drapait pour l'histoire ; elle se résignait à faire mourir les conspirateurs qui attentaient à sa vie. Le prêtre était juridiquement effacé ou n'offrait à l'Angleterre et au monde que l'assassin. Subterfuge cruel, misérable calomnie, qui peut abuser les contemporains, mais qui ne trompera pas la postérité. Le Jésuite et ses coaccusés n'avaient tramé aucun complot ni contre les jours ni contre le trône d'Élisabeth. Après avoir étudié toute l'instruction de ce procès célèbre, après avoir même suivi les écrivains qui composaient les annales du rgne d'Élisabeth sous ses inspirations !, on arrive à a conviction que les Catholiques furent frappés comme wegieules présumés, parce qu'ils étaient prêtres. Dans les dépositions des témoins il est parlé de conjuration papiste ourdie à Rome, à Reims et à Madrid ; mais la preuve matérielle fait partout défaut, mais il n'y a pas la plus légère apparence d'argument moral contre Campian et les autres prêtres.

Le jury cependant prononça sentence de mort. On ne peut l'excuser pour cause d'erreur : l'erreur n’était pas possible. Il condamna, parce que dans les révolutions il n'y a chez ces magistrats d'un jour que des hommes de passion ou des lâches. En matière politique le jugement par jury ne prouve qu'une chose : s’il déclare coupable, il est l'adversaire de l'accusé; s’il acquitte, il est ou son ami où son complice. Quant au fait en lui-même, pour en établir la réalité, il ne suffit pas à l'histoire

Raphaël Hollingsead, le 13235 (édition de 1587). Chronique de Jean Slow, F 696 cedisen de 1651).

d'un de ces verdicts que tous les gouvernements, que tous les partis peuvent faire rendre. Ce n’est pas assez de dire : Le fait existe ; il faut que la conviction soit produite, qu'elle s'appuie sur la vérité : ici il n’y a pas même présomption. 1

Les martyrs, — car, à dater de cette heure-là, Campian et les prêtres jugés avec lui méritent ce titre glorieux, — les martyrs ont entendu lire leur arrêt. Au même instant ils se lévent tous, et, dans les élans de leur joie chrétienne, ils chantent : « Triomphons et réjouissons-nous dans ce jour que le Seigneur afait. »

L'arrivée de Jean Bodin, avocat et diplomate français, qui accompagnait en Angleterre le duc d'Anjou venant solliciter la main de la reine, coïncidait avec le jugement. Parsons fit faire des démarches auprès de cet écrivain, dont les ouvrages avaient cours à l'Université de Cambrigde. On le pria de s’employer auprès d'Élisabeth afin d'obtenir une commutation de peine. Bodin se contenta de répliquer : « Je suis à Londres pour négocier un mariage, et non pour me mêler d’affaires de Religion. » Les conseillers de la couronne apprirent cette infructueuse démarche : ils résolurent de faire mourir des prêtres catholiques sous les yeux mêmes d'un prince catholique. Campian, Sherwin et Briant furent exécutés le vendredi 1e" décembre 1581.

Ce jour-là, on les attacha sur des claies traînées par des chevaux, et on les conduisit à Tiburn. Mendoza, ambassadeur d'Espagne, fut témoin de cette triple mort; c'est à sa correspondance officielle avec Philippe Il que nous en empruntons les détails‘. Le maintien du Jésuite était grave et digne. Les bras croisés sur la poitrine autant que le permettaient les soubresauts de la claie, tantôt il avait les yeux élevés vers le ciel, tantôt il les tournait sur ceux qui le chargeaient d'outrages ; il les remerciait du regard et de la voix. Un prédicant s'approche, la menace à la bouche : « Songez à bien mourir, » dit-il au Jésuite; et le Jésuite répond : « Et vous, songez à bien vivre. «

En Angleterre, le patient, à son heure suprême, a le droit toujours inçontesté de haranguer la foule du haut de l'échafaud.

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