‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 43 sur 64 · EE · texte numérisé non relu

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! Leth'e du 4 décembre 1584 \

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Campian voyait autour de lui une multitude de Catholiques venus avec les comtes de Warwick, d'Arundel et de Hertford pour recueillir un dernier témoignage de sa Foi. Il commençait à developper ce texte : « Nous sommes données en spectacle au monde, aux anges et aux hommes, » lorsque le conseiller Knolly l’interrompt : « Au lieu de prècher, lui dit-il, confessez votre trahison et demandez pardon à la reine. — Si être eatholique est un crime, s'écrie le Jésuite, je me proclame traître; mais je prends à témoin Dieu qui scrute tes reins et les cœurs, Dieu qui dans un instant me verra paraître à son terrible tribunal, je le prends à témoin que je n’ai jamais conspiré contre la reine, jamais contre la patrie, jamais contre qui que ce soit : je ne mérite donc ni le nom ni la mort d’un traître. » Des ministres calvinistes le somment d’abjurer l’obéissance envers le Saint-Siége, Campian répond : « Je suis Catholique. » Le docteur Kern s'approche du Père : « Au moins, lui dit-il, priez avec nous, et dites seulement : Christe, miserere mei. — Je ne défends à personne de prier, reprend le Jésuite ; mais souvenez-vous que nous ne professons pas la même religion. — Eh bien! priez tout seul pour la reine, continue un autre. — Oh! oui, et très-volontiers, s’écrie Campian; j'ai si souvent adressé des vœux au ciel pour le salut de son âme, que je puis bien ici en adresser encore pour la dernière fois. »

Un grand nombre de courtisans entouraient le tombereau sur lequel le patient, la corde au cou, était placé, non loin de la potence. Parmi eux on distinguait Charles Howard, grandamiral d'Angleterre. « Pour quelle reine priez-vous? demandet-il au désuite. — Pour Sa Majesté Elisabeth, votre reine et la mienne, » ajoute Campian.

Le tombereau se met en mouvement et laisse le Père suspendu. Le supplice ordinaire des criminels de lèse-majesté ne s'arrêtait pas là. À peine étaient-ils attachés au gibet que le bourreau coupait la corde, étendait sur une table la victime encore vivante, lui plongeait un couteau dans le ventre, ouvrait sa poitrine, en arrachait le cœur, et, après avoir montré au peuple en disant : Voilà le cœur d’un traître ! il jetait dans le fou ces dépouilles sanglantes. Les exécuteurs allaient remplir leur

office, lorsque Charles Howard, pour donner sans doute une marque de sympathie à l’innocence avérée du Jésuite, enjoint aux exécuteurs de ne toucher à Campian qu'après qu'il aura rendu le dernier soupir : il ne fut donc pas écartelé vivant !.

Sherwin et Briant déployërent le même courage ; ils subirent le même supplice.

Don Bernardin de Mendoza mandat trois jours après à dona Anna, sa sœur : « Puisque je réside dans un pays d'où il ne me siérait pas de narrer en ma qualité d’ambassadeur ce qui a rapport aux martyrs, vous l'aurez dans une lettre de Serrano. Je vous prie de tirer copie de cette dépêche et de l'envoyer en mon nom aux Pères de la Compagnie de Jésus, afin qu'elle soit promulguée dans toutes leurs maisons. Ajoutez que, comme tous ceux qui sont ici, je puis en faire foi, la manière dont le Père Campian a souffert, le place au nombre des plus illustres martyrs de l'Eglise de Dieu : son ordre peut le regarder comme tel. »

Le 1° mars 1582, Parsons, dont cette triple mort n'effraie point la prudente audace, écrivait de Londres même au Père Agazzari, recteur du Collége anglais de Rome : « Les Protestants modérés, presque tous, nous montrent de bons sentiments ; ils avouent que notre cause a baucoup gagné, tant par la mort, réputée tout à-fait injuste, de ces trois prêtres, qu'à raison de nos défis à nos adversaires et de leurs continuc!s refus d'en venir à la dispute. On ne saurait décrire ni le concevoir, sans l'avoir vu, le bien qui en est résulté. On a compté quatre mille personnes ramenées à l'Eglise ; des sectaires sans nombre ont conçu des doutes sur leur foi. Tous les Catholiques en butte à la persécution souffrent dans les prisons, triomphent et se livrent à la joie. Jamais à Londres les messes n'ont été

* Schæll, l'historien protestant, au tome xvirt, page 24 de son Cours d'histoire des Etats européens, vend ainsi une espèce de justice aux Jésuites, « Enfin, dit-il, par le moyen d’une de ces conspiralions que l'esprit de parti a toujours été habile à inventer, on trouva moyen de condamner Campian et douze de ses prétendus complices, pour crime de haute trahison, Campian et quelques-uns de ses compagnons, qu'Ün peut accuser d’avoir recherché avec fanatisme l'honneur du martyre, mais qui certainement étaient innocents de tout délit politique, furent exécutés le 44 décembre 1581; le supplice des autres fut retardé, afin qu'on put vériodiquement réjouir le peuple du spectacle de quelque exécution. »

aussi nombreuses; on en dit pour ainsi parler dans tous les carrefours; et si l'approche des inquisiteurs vient à être annoncée, on se réfugie dans une autre maison, où sur-le-champ on offre le saint sacrifice. Jusque dans les prisons on est parvenu à le célébrer; les persécuteurs le savent, cela se passe presque sous leurs-yeux, et ils ne peuvent l'empêcher! ils en sèchent de dépit. Les écrits de toute sorte fourmillent sur le supplice des trois martyrs : on les porte aux nues, et l’on traîne dans la boue ceux qui les ont condamnés : les adversaires en frémissent. Des enfants même leur reprochent la cruauté dont on a usé envers les serviteurs de Dieu. Le gardien de Campian à la Tour de Londres, de Calviniste opiniâtre qu'il était, est devenu trèszélé catholique. Le grand-amiral Howard, à son retour au palais aprés l'exécution, interrogé par la reine en pleine cour, répos : qu'il venait de Tiburn voir mettre à mort trois Papist:«. : :t que vous en semble? dit la reine. — Madame, ils m'ont paru très-savants, d'une grande fermeté, et innocents ; ils priaient Dieu pour Votre Majesté; ils pardonnaient à tous ; et, sous peine de la damnation éternelle, ils ont protesté qu'ils n'avaient jamais eu la pensée de faire aucun mal ni au royaume ni à Votre Majesté. » La reine parut surprise. « Est-il vrai? » dit-elle; puis incontinent elle ajouta : « Mais , quoi qu'il en soit, cela ne me regarde pas; que ceux qui les ont condamnés y pourvoient.'»

Pilate s'était lavé les mains devant le peuple, et il avait dit : « Je suis innocent de la mort du juste; pour vous, c’est votre affaire. » Elisabeth, au rapport de Parsons, voulait en présence de sa cour jouer ce rôle, mais elle n'était pas seulement coupable de faiblesse. Ceux qui sortaient de condamner les prêtres catholiques n'avaient agi qu'à son instigation : comme le nom de tant de juges criminels, le leur est oublié, mais celui d'Elisabeth surnage encore; c'est donc à sa mémoire qu’il faut renvoyer et celte honte et ce sang. Les Anglais catholiques, les Protestants éclairés ne s'en cachaient pas. La clameur fut si générale que, pour la faire cesser, les ministres firent rendre à la reine, le 4° avril 1582 , un décret par lequel on enjoignait à chacun de croire que Campian, Sherwin et Briant

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avaient été mis à mort pour une cause légitime. On interdisait toute recherche sur cette affaire, parce que, y lit-on, il faut se reposer aveuglément sur la parole de la reine. L'ordonnance ne produisit «8 l'effet attendu : la mort de Campian était le sujet des cuuversations et de l'admiration de tous. Des exemples de sévérité furent jugés nécessaires ; on chassa des Universités, on bannit du royaume les jeunes gens qui ne pouvaient contenir leurs sentiments. Le poète Walsinger avait chanté le courage du Jésuite : la reine lui fit couper les oreilles par la main du bourreau. Les lords Paget, Catesby, de Southampton et d'Arundel furent jetés dans les cachots. Ces mesures, loin de comprimer le mouvement, ne tendirent qu'à le précipiter. Fra Diego Yepès, Hiéronymite, confesseur de Phihippe Il et Evêque de Taraçona, écrivait alors son Histoire particulière d'Angleterre, et il disait' : » De tant de choses dignes d'admiration dans cette persécution d'Angleterre, il n’en est aucune qui me frappe autant que le grand courage de ceitr jeunesse et le zèle et la foi de ces fervents Catholiques, nouveaux Abraham se soumettant au sacrifice de leurs enfaits. »

La Compagnie de Jésus était en guerre ouverte avec les Anglicans. Parsons devenait redoutable, car jamais homme peutêtre n’a couru autant de dangers et n’a su y échapper avec plus de bonheur. Sa vie était chaque jour mise à prix; on le traquait dans toutes les habitations, on ne le dépistait nulle part ; mais ces investigations faisaient découvrir d’autres prêtres catholiques qu'on arrêtait afin d’entretenir dans l'esprit de la reine la pensée que chacun ourdissait une trame contre elle. Le Jésuite prit le parti d'abandonner momentanément la Mission d'Angleterre, et il s'arrêta en France. À Rouen, cet homme infatigable établit une imprimerie en caractères anglais ;

à Eu, il fonda, avec le duc de Guise, un Collége destiné à re-

cevoir de jeunes Catholiques; puis, après avoir publié son ou vrage intitulé : le Directeur chrétien. 1 songea à réveiller la Foi dans le cœur de l'Ecosse.

Les passions de Marie Stuart, ses erreurs que grossissaient

LS ‘Livreu, chap. x, n. 13 el 44.

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l'ambition des uns et le zèle calviniste des autres, n'avaient abouti qu’à laisser la :ouronne sur la tête d’un enfant. Marie comptait parmi ses sujets de norubreux adhérents, prêts à sacrifier leur vie pour une princesse qui excitait au plus haut degré l'enthousiasme. Elle avait combattu ; mais, la victoire désertant son drapeau, Marie s'était vue dans la nécessité de solliciter, en 1568, un refuge sur le territoire anglais. Elisabeth offrit une prison à sa parente et à sa rivale, et Jacques Stuart au berceau fut placé sur un trône que minait le déchirement des partis. Du fond de sa prison, Marie, qui, par ses infurtunes et sa grandeur d'âme, expiait si cruellement les fautes de son cœur et de sa politique, veillait sur cet enfant. Le sentiment maternel avait remplacé tous les rêves de la reine, toutes ies voluptés de la femme. Catholique, elle désirait que son fils füt élevé dans la même Foi. Les Jésuites lui avaient si souvent donné de salutaires conseils qu’elle voulut les rapprocher du jeune prince. Pour lui complaire et pour veiller au salut de l'Ecosse, Parsons, en 1581, avait envoyé dans ce pays le Père Guiliaume Walsh. Jacques, comte de Morton, régent du royaume, venait d’être mis à mort, et le duc de Lenox lui succédait. Lenox était catholique; le moment ne pouvait donc être micux choisi. Wash étudia l’état des choses et les dispositions du roi; puis, sur la demande du Pape, le Général des Jésuites fit passer à Édimbourg les Pères Edmond Hay et Creitton. Le due de Lenox avait la main trop faible pour résister aux empiétements des hérétiques, dont Elisabeth était la protert-ice. Creitton retourne à Paris : il expose la situation au nonce Jules Castelli, à l'évêque ve Glasgow, au duc de Guise, à l'ambassadeur d’Espagne, au dorteur Allen et au Père Claude Matthieu. Dans cette réunion, il fut décidé que Creitton partirait pour Rome et Parsons pour Madrid, afin d'implorer des secours efficaces en faveur des Catholiques écossais et de la sûreté du jeune roi, à qui l’on espérait faire épouser une princesse catholique. Ces deux ambassadeurs n’obtinrent pas de résultats satisfaisants. Creitton et Parsons déterminérent bien Grégoire XIII et Philippe IL à accorder des troupes et des subsides, mais Elisabeth avait le bras étendu sur l'Ecosse. Elle y soudoya une nouvelle

insurrection. Le duc de lenox fut enlevé dans une partie de chasse et jeté sur la côte de France. En 1584, malgré les périls qui menaçaient les Jésuites, Creitton et le Père Gordon prennent la mer; ils sont livrés aux Hollandais par le capitaine dû navire. Élisabeth s connait Creitton d'être son ennemi ; elle l'achète à ses ged’ s our le faire figurer dans le ‘procès politique; néanmoins Gordon trouve moyen d'échapper à la captivité, il évangélise le nord de l'Écosse. Hay et John Durie viennent à son secours. Leur mission prospérait; mais, en 1585, Élisabeth écrit à Jacques Stuart de bannir ou d'emprisonner les prêtres et surtout les Jésuites ; le roi d'Écosse obéit.

La mort de Campian, de Sherwin et de Briant n'avait point détourné de son br‘ la fille de Henri VII ; elle aspirait à protestantiser l'Angleterre : il fallait donc à tout prix fermer aux disciples de l’Institut l'entrée de ce royaume. Elle espéra les intimider en les faisant calomnier ou en les soumettant à l'action des tortures. Le 30 mai 1582, le Père Thomas Cottam et trois autres prêtres parurent sur l'échafaud. Comme-les martyrs qui les y précédèrent, ces Jésuites avaient souffert la question : on les avait livrés à Za fille de Scavinger. C'étun un supplice auquel les bourreaux attachèrent le nom de l'inventeur. Il consistait en deux arcs de fer, joints ensemble à l'une de leurs extrémités; l’autre extrémité était recourbée en dehors, et au moyen d'un anneau elles formaient un cercle que l'on resserrait à volonté. Le patient se mettait à genoux sur la partie où les deux arcs se réunissaient; le bourreau affaissait la tête et la poitrine; il pesait de tout son poids sur ce corps, il le refoulait aussi bas que possible, et tout-à-coup il fermait les arcs par leur extrémité recourbée. Le patient devenait à l'instant même une espèce de houle qui ne trahissait l’humanité que par le sang jaillissant de ses narines, de ses mains et de ses pieds. La fille de Scavinger était le passe-temps le plus doux de la reine-vierge, celui que ses panégyristes ont oublié de mentionner, parce que, aux yeux de certains hommes, la tyrannie est toujours excusable quand elle ne s'adresse qu'aux Catholiques.

LU D . « . 2 Le Pére Cottam avait, à deux reprises, supporté cette tor-

ture que l'on n'infligeait qu'aux scélérats les plus endurcis et qu'Élisabeth réservait à des Jésuites ; il en était sorti vainqueur. On le traîna sur la claie au supplice que sa foi avait mérité. On lui dit en face de l'échafauc de confesser au peuple sa trahison envers la reine et d'en impiorer le pardon : « Je ne ferai ni l’un ni l’autre, répond le Jésuite, parce que je n'ai jamais êté coupable de pareils crimes. Vous paraît-il croyable que tant de prêtres, auxquels vous avez fait souffrir une mort affreuse, aient tous été complices de rébellion, et que pas un seul n'ait avoue que la pensée même lui en fût venue? A cette potence, prêts à paraître devant le redoutable tribunal de Dieu, et hier encore, horriblement tourmentés par la lille de Scavinger, tous,

sans exception, nous protestons que vos supplices n’atteignent que des innocents. »

Ils moururent comme ils avaient vê

Les Jésuites étaient, en Angleterre, sous le coup des persécutions ; elles en attirèrent de nouveaux. Haywood accourut à cette même époque, et le comte d'Arundel, et Henr: Percy, comte de Northumberland, expirèrent dans les cachots d'Elisabeth en proclamant l'unité Catholique. A York, dans l’année 1583, Lacy, Kirkman, Thompson, Hart, Tyrlke et Labourn périrent sur l'échafaud, léguant aux fidèles ‘exemple de leur mort, exemple que tous ambitionnaient de suivre. Elisabeth et ses ministres, voyant que les supplices activaient le progrès du Catholiciime au lieu de le comprimer, se contentérent d'emprisonner, de poursuivre les autres et de les ruiner tous par des amendes ou des confiscations. Cependant, le 42 février 4584, Elisabeth éprouva une recrudescence de soif de sang catholique. Plus de soixante-dix prêtres languissaient dans la captivité. Six sont dévoués à la mort; mais la fille de Henri VIII tenait autant à sa renommée de virginité qu'à sa réputation de reine clémente. Le bruit de ses échafauds avait retenti en Europe, et, même dans ce siècle de révolutions, où l'équité naturelle était comptée pour si peu, ce bruit avait ému les cours du continent. On apprenait enfin qu'Élisabeth et ses ministres employaient tour à tour la sincérité et la déception, la vérité et le mensonge, la douceur et la violence. Pour se disculper aux

yeux des générations futures, cette femme chargea son plus intime conseiller de mettre son honneur à couvert. Céuill, aidé de Camden, fit paraître en anglais et en latin sa Justitia Britannica. Dans cet vuvrage, l'écrivain officiel affirme, mais se garde bien de prouver, que les Jésuites et les prêtres exécutés ont été convaincus de complots, de trahisons et d'attentats contre la vie de la reine.

Parsons et le docteur Allen répondirent à ce livre de la Justice Britannique. Ils accusérent avec tant de force Leicester et Cécill, que, pour se défendre des imputations dont ils étaient l'objet, ils se mirent tous deux à se reprocher publiquement et par écrit leurs crimes et leur sanglant passé. Le Jésuite Parsons et le docteur Allen avaient tout dit. Camden, le Pausanias anglican, dont Elisabeth récompensa le talent en le nommant roi d'armes d'Angleterre, vint à son tour fournir des preuves que l'histoire doit consigner comme une des hontes du Protestantisme.

« À dire vrai, c'est Camden qui parle ', on avait recours à la fraude pour espioaner les cœurs. On fabriquait des lettres que l'on faisait passer pour être venues furtivement de la reine d’Ecosse et des Catholiques en fuite. On les jetait dans les maisons des Papistes, afin de les y retrouver et de s’en prévaloir contre eux. Une foule d'espions pénétraient partout, recueillaient tout ce qui se disait, et quiconque pouvait rapporter la moindre bagatelle était admis à déposer. De nombreuses arrestations s’etfectuérent sur de simples soupçons, entre autres celle de Henri, comte de Northumberland et de son fils, de Philippe comte d’Arundel et de William Howard, frère du comte. On avait une manière d'interroger, d'examiner, si insidieuse, que l'innocence jointe à une extrême prudence pouvait à peine ne pas s'y laisser prendre. »

Telle est la version de Camden. Que devait donc être la réalité, puisque l’histoire écrite sous la dictée d'Élisabeth enregistre de pareils aveux? Ce fut dans ce temps que quelques esprits timides conseillèrens au Père Matthieu, Provincial de France, de cesser les envois de prêtres et de livres pour l’Angleterre, sous le spéçieux prétexte qu'il ne fillait pas offrir de nouveanx ali-

1 Annales regni Elisabethæ, ad annum 1584.

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ments à la persécution. On demandait surtout le rappel de Parsons en Jtalie. Matthieu allait en écrire au Général de la Compagnie de Jésus; Parsons le prévient, et il sollicite Aquaviva de faire partir pour l'Angleterre les Pères Weston et Henri Garnett. Le docteur Allen, cet homme d'une sagesse si éminente et que Sixte-Quint élèvera bientôt à la dignité de cardinal de la sainte Eglise romaine, écrivit à cette mêrae époque une lettre qui doit être méditée par tous les partis comme un traité de persévérance. Elle tranche ainsi la question dont les Jésuites français s'occupaient :

« Quant aux doutes de quelques individus relativement à la mission d'Angleterre, je ne trouve point nouveau ni surprenant que tel qui vit dans des lieux où l'Eglise jouit d'une paix pro-

fonde, ne sache pas quelles mesures il convient de prendre là

où elle a une guerre à soutenir. Dans ces dernières années nous avons perdu, je ne le nie pas, trente prêtres mis à mort; mais, à bien voir les choses, ce n’est pas une perte, puisque nous avons gagné plus de cent mille âmes, et amené nos adversaires, les uns à désespérer de pouvoir défendre l'hérésie, ;-1 autres à concevoir une meilleure opinion de ce qui nous concerne. Si la frayeur du danger nous faisait céder une palme de terrai à l'ennemi, si l’on croyait apercevoir en nous la plus légère apparence d’épouvante, c'en serait fait de la Religion et de nous-mêmes. Ce à quoi nos adversaires s’attendaient, ce qui les a préoccupés jusqu'à présent, c'est de voir que, intimidés par la grandeur du péril et l’atrocité des tourments, nous nous serions ün peu ralentis dans nos efforts, dans nos travaux pour la Religion. S'ils s'étaient aperçus qu'en effet leurs manëges et leurs violences nous ébranlaient et menaçaient de nous faire tomber, ils auraient soulevé une bien plus terrible persécution. À la moindre espérance pour eux qu'on se disposât à abandonner le combat, que de nouveaux prêtres ne dussent pas entrer en lice, ils auraient exterminé tous ceux qu'ils avaient en leur pouvoir. Au lieu de cela, maintenant, ils se résignent à tenir ces prètres cn prison, sachant bien que, pour faire déserter l'entreprise, les tuer ne servirait à rien, et déplairait grandement au peuple anglais de même qu'au monde entier. »

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Le docteur Allen était dans le vrai. Quelques mois plus tard, Elisabeth, affaissée sous le poids de la lutte, s'arrêtait ‘dans la voie des assassinats juridiques. Elle se contentait de proscrire par l'intermédiaire de son Parlement. Tout Jésuite ou prêtre devait sortir du royaume dans l'intervalle de quarante jours. Il était défendu, sous peine de confiscation. et de prison perpétuelle, de fournir des secours pécuniaires aux jeunes gens qui étudiaient hors des domaines de la couronne ; mais, par une dernière clause, Elisabeth faisait clairement voir que les conspirations si sévérement punies n'étaient à ses propres yeux qu'une fiction. Le décret portait que « ces dispositifs ne s'appliqueraient point à tout Jésuite, tout prêtre. quelconque, tout diacre, tout religieux ou ecclésiastique qui, durant ces quarante Jours, consentiraicnt à se soumettre à un archevêque ou à un évêque du royaume, ou bien aux magistrats ; qui feraient le serment requis et s'engageraient à obéir aux lois et statuts de Sa Majesté, tant ceux déjà faits que ceux à faire, touchant les matières religieuses. » .

C'est évidemment donner gain de cause aux Jésuites et prouver qu'ils n'ourdissaient point la mort'd'Elisabeth ou la ruine de son autorité, puisqu'on leur ,propose de rester en Angleterre, à la seule condition d'abjurer leur culte. Si la Compagnie de Jésus avait été aussi politique, aussi perfide que Cécill et les Calvinistes l'ont peinte, jamais plus favorable: occasion ne s'était offerte pour conspirer à son aise. Il n’y avait qu'un serment à faire; personne ne le prêta. Elisabeth, pourtant, songeait à se montrer clémente. Elle fit partir pour la France vingt-un Jésuites ou prêtres détenus dans ses geôles. D'autres convois suivirent à quelques jours de distance; mais, dans son Jourral de la Tour de Londres, le prêtre Edouard Risthon offre sous un aspect moins favorable que nous cet acte d'humanité. U'est un proscrit, il est vrai, qui parle de ses proscriptions :

« Toutes les prisons, dit-il, étaient pleines de Confesseurs. On fit parmi eux un choix arbitraire, d’abord dans celles de Londres. Toujours étroitement renfermés et n'ayant la faculté d'entretenir personne qu’en présence du gardien, ce fut pour nous une nouvelle et dure épreuve. Le jour venu, on nous fit

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embarquer de la Tour de Londres, qui est baignée par la Tamise, Au moment de l'embarquement, plusieurs d'entre nous, et principalement le révérend Père Haywood, se plaignirent, au nom de tous, de ce que nous nous voyions chassés de notre patrie sans raison, sans qu'il y eût de notre faute, sans avoir été jugés et condamnés. Ils protestèrent que nous ne consentirions jamais à nous éloigner ainsi, à abandonner notre nation, nos Catholiques, mais nue nous serions heureux de mourir en leur présence pour la Foi.

» Le Père Haywood, voyant qu'on ne [les écoutait pas, demanda qu'au moins on nous exhibât le décret de la reine qui nous condamnait à l'exil perpétuel. Tout fut inutile. Nous partimes accompagnés de mille saluts, de mille témoignages de sympathie de nos amis. Au bout de deux jours de traversée, le * révérend Père Gaspard, ainsi que plusieurs autres, avec de nouvelles instances, supplièrent les officiers de la reine de nous faire voir la sentence, l’ordre donné à notre égard; ce à quoi enfin ils consentirent. Cet ordre portait ce qui suit : « Ces individus, de leur propre aveu cet par les dépositions d'autrui, convaincus de rébellion et de trames contre S. M. et contre l'Etat, avaient mérité la mort. La reine, voulant pour cette fois procéder avec indulgence envers eux, ordonne par ces présentes qu'ils soient seulement déportés en exil. » Ces paroles entendues, il s'éleva parmi nous un cri général de plainte que nous étions victimes des plus fausses, des plus injustes imputations. Le révérend Père Gaspard, de la manière la plus pressante, demanda qu’on nous ramenût en Angleterre, afin que nous pussions plaider notre cause devant le tribunal publie, et que nous fussions là égorgés pour Jésus-Christ plutôt que de paraître à létranger avec un pareil bandeau d'infamie sur le front. Les officiers répondirent qu'ils n'étaient que les exécuteurs des ordres de la reine. Nous abordâmes à Boulogne, d'où, chacun prenant de son côté et se tirant d'affaire comme il put, nous nous mîmes en route pour aller nous réunir à Reims, auprès de notre père commun, le docteur Allen. Chemin faisant, nous trouvâmes que es nôtres étaien. fort inquiets à notre sujet. Soit astuce des hérétiques, soit pure malveillance de quelques autres indivi-

dus, le bruit avait cireulé que nous avions nous-mêmes désiré et obtenu d'être exilés; que nous abandonnions lë champ de bataille, et, ce qui est bien pis, que nous avions, en quelque chose, prêté la main à ce qu'exigeaient les hérétiques. Mais, mformés de la vérité et recueillant de nos lèvres l'assurance que nous étions prêts à repasser en Angleterre, n'importe à quel prix, si nos supérieurs y consentaient, leur sollicitude se changea en une grande allégresse dans le Seigneur. On transporta ensuite en France, avec la même cruauté et la même perfidie, vingt-deux autres ecelésiastiques, dont vingt-un prétres et un diacre, sortis des prisons d'York et de Hull, tous dans le plus déplorable état de misère et de souffrance; consumés quelques-uns, non-seulement par la détention et les chat-

‘nes, mais encore par les années ; l’un d'eux octogénaire, plu-

sieurs; sepluagénaires : on en citait qui étaient restés vingt-six ans en prison. Enfin, peu après, trente autres prêtres, avec deux laïques, choisis dans diverses prisons, furent transportés en exil avec la même dureté de procédé. »

Walsingham, Cécill et les autres conseillers de la couronne aimaient à tenir en éveil l'esprit de la rene. Dans un temps où l'Europe se voyait livrée à l'incendie des révolutions, il fallait montrer à Elisabeth le Catholicisme sans cesse prêt à l'assassinat, et les Jésuites toujours les instigateurs de ces crimes. Les premiers essais n'avaient guëre réussi; Walsingham espéra enfin être plus heureux, et William Parr fut chargé de passer sur le continent. C'était un ancien officier de la maison d’Elisabeth ; il arrive à Lyon, se réconcilie avec l'Eglise par l'intermédiaire du Jésuite Creitton ; puis, pour racheter ses erreurs, il déclare à ce Père qu'il est dans l'intention de retourner en Angleterre et d'y mettre à mort Elisabeth. Creitton lui réplique avec les saintes Ecritures : « Il ne faut pas faire de mal, même dans l'intention de provoquer le bien‘. » Une réponse aussi sage ne remplissait pas les vues de Parr : il cherche des Jésuites plus accommodants. À Venise il entretient le Père Palmio d'un projet qu'il a conçu dans l'intérêt de l'Eglise; mais il faudrait que

s Uolliughsewl, f 1328, Camden, anuo 1583

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ce plam eût l'approbation écrite de quelques théologiens de la Compagnie. Le Père Palmio l'éconduit, et cet homme se rend à Paris, où fermentaient toutes les passions. Il voit le docteur Allen, il s'ouvre au Père Waytes. Sans hésiter, Waytes condamne ce crime en germe, et dont Parr colportait l'idée pour s'assurer des complices que Walsingham et Cécill auraient bien su transformer en principaux auteurs. Un gentilhomme anglais le conduit chez le Nonce apostolique Ragazzoni ; Parr lui remet une supplique pour le Pape. Cette supplique, que nous avons eue sous les yeux, se bornait à demander la bénédiction du Saint-Père, l'indulgence plénière et la rémission des péchés du signataire.

Parr alors retourne à Londres ; présenté par Cécill à la reine, il lui déclare que les Jésuites, que le Pape, que les partisans de Marie Stuart l'ont engagé à assassiner sa souveraire. En preuve de cette mission, il annonce que la cour de Rome lui enverra bientôt l'absolution de ses péchés passés et futurs. Au témoignage d'Hollingshead et de Camden, Elisabeth, par courage, par artifice, ou plutôt par répulsion pour un tel homme, ne prononça que ces mots : « Pourvu que les Catholiques soient de fidèles sujets, de bons citoyens, ma volonté n'est point qu'on les mette en jugement pour matière de religion, ni à raison de ce qu'ils soutiennent la suprématie du Pontife romain. »

Par cette réponse Elisabeth revenait à des sentiments plus dignes d’une reine ; elle semblait laisser à ses ministres l'odieux des vexations et des crimes. L'histoire n'a noit en cela suivi les intentions de la fille d'Henri VIII.

Cependant la lettre d'indulgence que Parr attendait de Rome arriva; elle était datée du 30 janvier 1585, et le cardinal de Como lui disait que la bénédiction du Pape et l'indulgence pléaière lui étaient accordées. ;

Quelque grandes que soient ces faveurs aux yeux de la piété et de la foi, il faut pourtant bien avouer que tout le monde peut les obtenir, et qu’il n'est pas besoin pour cela d'assassiner une princesse hérétique.

Elisabeth était clairvoyante; cette lettre ne fut à ses “yeux qu'une picuse menue-monnaie du Saint-Siége. Elle ne prouvait

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qu’une chose : le mensonge de Parr et la participation de Cécill dans une intrigue ourdie pour l'eflrayer; la reine le gon-. gédia. Parr se fit ‘solliciteur; au bout d'une 5..née, la misère ct le désespoir lui inspirérent la pensée d'exécuter en réalité le crime imaginaire qu'il prétendait avoir médité avec les Jésuites. Edmond Névill, un des courtisans d’Elisabeth, se plaignait de voir ses services méconnus; Parr lui communique son plan : Névill en a horreur, il le dénonce. Après avoir été condamné à mort, Parr déclare spontanément et par écrit que les Jésuites et les prêtres anglais ne lui ont donné aucun conseil en désaccord avec le service d’un bon et loyal sujet.

En regard de semblables faits, attestés par les écrivains protestants, par l'accusé lui-même, ïl s'est néanmoins rencontré des historiens qui n’ont pas voulu imposer silence à leurs préventions. Le Janséniste Coudrette écrivit en 1741 ! :

« Dès 1584, on avait exécuté un fanatique nommé Parri, lequel avoua qu'il avait été encouragé à assassiner la reine d'abord par les exhortations du Père Palmio, de Venise, ensuite par les Jésuites de Lyon, enfin par Hannibal Coldretto et autres Jésuites de Paris, où sur cette dévotion il avait été confessé et communié. »

Tant de révélations éclairaient bien Elisabeth sur la portée des complots dont ses ministres l’entouraient; elle n'ignorait pas que la plupart de ces trames n'étaient qu'un tissu de mensonges ; mais, suprème arbitre d’un culte arrangé par elle, mais ennemie jurée du Catholicisme, $e résumant à ses yeux en Philippe Il, son adversaire, et en Marie Stuart, sa rivale et sa captive, il lui fallait sans cesse avoir quelques prêtres catholiques à persécuter. Elle occupait ainsi la passion que les Anglais avaient conçue pour elle, elle flattait leur instinct national, elle les conduisait à l’hérésie en les faisant passer sur les cadavres des Jésuites. Les Jésuites étaient le mot d'ordre, le cri de ralliement donné aux haines populaires ; les Jésuites personnifiaient le Papisme. Chaque année on brûlait en grande pompe l'effigie de l'iddle de Rome; chaque jour on torturait en réalité les mis-

* Histo.re générale de la naissance et des progrès de lu Compagnie de Jésus, par Coudritle, ter vol. pag. 304.

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siônnaires anglais que le ‘plus impéaieux de tous les de voirs ra menait sur le sol natal. REA

Les Jésuites militants en Angleterre n'étaient pas les seuls adversaires d'Elisabeth; une voix éloquente sortait de Rome pour prendre corps à corps les doctrines des sectaires. Cette voix, qui retentissait dans toute l'Europe, écrasait l'Anglicanisme

‘sous la puissance de ses démonstrations : c'était celle du Père

Bellarmin, que les cardinaux de Sourdis, d’Ascoli et Ubaldini surnommaient le plus ferme appui de la Religion, le marteau des hérétiques, le boulevard de l'Eglise. Bellarmin publiait ses Controverses théologiques, et, dans l'Allèmagne protestante, Bellarmin fut le principal athlète contre lequel se dirigèrent tous les coups. En Angleterre, les docteurs des Académies, les maîtres les plus exercés ‘’attachérent à réfuter cet ouvrage universel ; leurs réponses ne détruisirent pas les arguments sur lesquels le Père s’étayait. Elles les confirmaient au contraire, et le nom de Bellarmin devint en peu de temps si célèbre que, du centre même de l’Anglicanisme, les théologiens chargés de le combattre ne pouvaient que le louer et l’admirer.

« d'estime Bellarmin, écrivait Wittacker à Cécill, grand-trésorier d'Angleterre *, comme un homme d’un:profond savoir, d'un génie heureux, d’un jugement subtit et d’une grande lecture, agissant plus nettement et plus franchement que n'agissent d'ordinaire les Papistes, poussant l'argument avec plus de vivacité que tout autre, et ne s’écartant jamais de son sujet. Ses écrits, depuis qu’ils ont paru, nous ont fait voir plus clairement quelle est pour ainsi dire toute la moelle du Papisme, que nous ne pensions pas être plus intimement dans le cœur du Pape luimême que dans celui des Jésuites. » Thomas Morton, évêque anglican, se fait gloire d’avoir à réfuter un homme qu'il est assuré de ne pouvoir vaincre. « Accoraons-lui, dit-il ?, la solidité de l'esprit, la connaissance des langues, une vaste érudition, et, si l'on veut même, la parfaite intelligence de ‘la théologie scolastique ; nous ne nous y opposons pas. »

Les docteurs anglais ne remplissaient pas l'attente d’Elisabeth ;

* Witlaker, Epist. dedic., lib. De Vexbo Dei, contra Bellarminum. # Thomas Morton, vi, Causa regiu.

le Jésuite était invincible dans la lettre morte de ses écrits ; David Paré conseille à la reine d’ériger un collége spécial pour former les jeunes gens à soutenir des thèses contre le Jésuite. Ce collége fut établi à Oxford, et Elisabeth lui donna le nom d'Académie anti-Bellarminienne '. Un autre s'éleva bientôt à Cambridge, car Bellarmin était devenu l’antagoniste d’Elisabeth et de tous ses courtisans.

Cependant Leieester, Walsingham et Cécilk, voyant l'inutilitéde leurs efforts, essayèrent de reportes au sein même de la capitale catholique la guerre que les Pères. déclaraient à l'Anglieanisme. En semant la discorde dans le Séminaire anglais. de Rome, ils espéraient affaiblir le zèle et enrayer le mouvement religieux; ik s'y créa donc un parti qui-demanda au Saint- Siége le rappel des Jésuites. Selon ce parti, il était prudent de: ne plus faire passer de prêtres et de livres dans les Etats britanniques, au moins jusqu'à des jours plus calmes; la tempête était soulevée contre les Jésuites, il fallait apaiser ; on avise-rait après,

Sixte-Quint régnait alors, et ce grand homme, qui, sorti de la plus profonde obscurité, avait en lui toutes les qualités qui constituent le prince, répondait aux injures, aux proscriptions d'Elisabeth, en couvrant son nom royal de la’ protection même de la Tiare. La reine d'Angleterre tenait à sa solde des pamphlétaires qui, non contents de la diviniser, déversaient l'opprobre sur la tête des Pontifes romains. Sixte voulait bien faire k guerre à Elisabeth, il lui suscitait des ennemis; mais cette guerre, il la demandait loyale comme il la croyait juste. A Londres ou outrageait le Pape : à Rome le Pape ordonna, sous. peine des galères, de respecter la majesté d'Elisabeth et d’a,oir égard à ses mérites.

La diviston fomentée dans le Collège anglais pouvait avoir de ficheux résultats ; le Pape n’eut pas de peine à comprendre d’où partait le coup. Il prescrivit une enquête : les. cardinaux Borghèse et Cajétan en furent chargés. Ils pestrent les motifs qu'alléguaient les ecclésiastiques, dont d'habiles émissaires

* Collegium anti-bellarmintunt, KE, coll. « Contsen,.

avaient surpris la bonne foi; et, par un écrit qui existe encore en original aux archives du Vatican, ils déclarèrent que des intrigants du dehors avaient formé un complot perturbateur dans l'intérieur du Séminaire. Pour rétablir la paix ils proposaient d'expulser ceux qui s'étaient prêtés à cette trame sacerdotale, dont Cécill tenait les fils. Le Pape adhéra aux conclusions de l'enquête, et le calme se rétablit.

Ces événements se passaient en 1586. La même année, Île Père Weston tombait dans le piège que la police de Londres avait tendu à sa charité. Weston était le digne successeur de Campian. Prisonnier, on mêla son nom au complot dont Antoine Babington et treize de ses amis furent les victimes. Babington était jeune, riche et catholique, son audace pouvait devenir dangereuse. Cécill et Walsingham résolurent de le perdre, et, en le perdant, de rompromettre Marie Stuart, qui grandissait dans la prison de tous ses malheurs supportés avec une résignaltion chrétienne. Selon un historien anglais !, Babington fut trompé par de fausses lettres qu'on lui adressa comme émanant de Marie Stuart, dont l'écriture avait été parfaitement imitée. Elle l’encourageait dans son dessein, elle lui promettait qu'une fois libre elle reconnaîtrait ses services par tous les honneurs, par le don de sa main peut-être. Le prestige qui s’attachait au nom, à la beauté, à l'esprit et aux infortunes de la reine d'Écosse séduisit Babington ; il tent: de briser ses fers. D'autres écrivains protestants affirment que la conspiration ne s'arrêta point à la délivrance de Marie, et qu’elle devait assassiner Elisabeth pour faire asseoir la captive sur le trône ensanglanté. Babington fut saisi, jugé, condamné et exécuté avec ses treize complices. Le Père Weston n’était pour rien dans cette trame, dont l’histoire n'a pas encore approfondi le mystère; mais il convenait à Cécill de mêler le nom des Jésuites à tous les événements que son astucieuse politique exploitait contre l'Eglise romaine. Weston s’y trouva donc enveloppé, et pendant plus d’un mois il entendit autour de son cachot rugir l'éineute protestante, que le pouvoir façonnait à l'insalte et au blasphème. Un désuite

1 Robert John ton, Histoire de la Grande Bretagne, ve, année 1586,

D Po in

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livré en pâture à la populace anglaise, un Jésuite accusé de pitié envers Marie Stuart, c'était, pour cette pléoe que flattan Elisabeth, une jouissance que rien n'aurait pu égaler. Weston était au moins l’instigateur de l’horrible complot; mais dans le secret de l'instruction erimirelle, il n’en était. pas ainsi : Babington et ses amis déchargeaient le Père de toute participation à leur œuvre. Après les investigations les plus minutieuses, les magistrats se virent forcés de.proclamer l'innocence du Père.

Ce complot hâta la fin de Marie Stuart. Elisabeth la fit condamner par des juges qui osèrent lui dire : « Votre vie serait la mort de notre religion, et votre mort Sera la vie pour notre religion! » La reine d’Ecosse fut décapitée le 18 février 1587. La persécution contre les Catholiques, et surtout contre les Jésuites, prit après cet attentat de plus larges développements. [ne fut pas permis de mettre le pied sur le sol britannique sans prêter à la reine le serment de suprématie, sans confesser qu'elle était la régulatrice de la Foi et des mœurs. Elisabeth avait vieilli, mais ses passions étaient toujours jeunes; l'âge même donnait à ses haines une vivacité nouvelle. Les Purilains s’agitaient; par des prédications insensées, ils déclaraient la guerre à toute espèce d'autorité. On faisait mourir les plus ardents de ces conspirateurs à plein soleil, qui, comme Guillaume Hackett, prophétisaient la venue d’un Messie républicain; mais Elisabeth, ainsi placée entre deux partis extrêmes, sans accorder à de pareils niveleurs toute latitude, n’appesantissait pourtant son bras que sur les Catholiques. Trois mois après la mort de Hackett, la reine, afin d'offrir une consolation aux Puritains, lançait de Richmond un édit encore plus terrible que les précédents ‘. Je sais trèscertainement, dit-elle dans ce décret, que les Colléges des Jésuites sont les nids et les antres où se retirent les rebelles. » Pour détruire ces nids dont parle Elisabeth, on entassait les Jésuites et les prêtres dans le château de Wisbich. On les déclarait en masse espions et complices de Philippe Il d'Espagne ; puis, dans les horreurs d’une captivité que la cruauté des agents subalternes s'attachait à rendre toujours nouvelles, ils succom-

" Cut édit fut signé par Elisabeth Je 48 octobre 4591,

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baient, comme le Père Darbishir et John Brushford, ignoiés de tous et mourant au fond du carcere duro anglais.

Jacques Stuart, en apprenant la mort tragique de sa mère, Marie d'Ecosse, avait rompu toute relation avec l'Angleterre. C'était le devoir du fils et du roi. Pour témoigner publiquement cette rupture, Jacaues laissait aux Jésuites l'entrée libre de ses Etats ; illes y appelait méme. Le Père Creitton revint à Edimbourg, et avec lui les Pères John Durie, Robert Abercromby et John Ogilbay. 4 la faveur d’un complot tramé par quelques seigneurs catholiques que les intrigues d’Elisabeth avaient eu l'art d'éloigner de la cour, la reine d’Angleterre avait su reprendre son ascendant sur l'esprit timide de Jacques, qui, dans ce siècle de tempêtes, s’effrayait du moindre nuage. Le complot était avéré, Elisabeth y mêla les Jésuites ; mais le roi d'Ecosse ne savait jamais prendre un parti décisif. Selon le gré d'Élisabeth, il expulsait ostensiblement tous les Pères; en secret il pria Gordon, Ogilbay et Abercromby de regarder comme non avenue sa loi de proscription. Il fit plus : Abercromby était un théologien dont le mode de discussion allait à ses goûts; il cacha dans son palais d’'Holyrood, sous le tit de fauconnier. En 1590, Jacques épouse une princesse de Norwége. Elle était luthérienne, Abercromby la convertit au Catholicisme. Trois ans après, le roi donnait mission au Pére Gordon d'aller à Rome pour traiter avec le Saint-Siége du rétablissement de la Foi dans ses Etats. Gordon avait levé tous les obstacles ; mais Elisabeth, qui gardait en tutelle ce prince, héritier présomptif de sa couronne, se jette à la traverse d'une réconciliation dont ses intérêts sont aussi froissés que ses préventions. Au fond de ce r°-"vement catholique tout écossais, elle montre la main de Philipse Il excitant les troubles, agitant les esprits pour s'emparer plus sûrement de l'Angleterre et de l'Écosse. L'invincible Armada a été dispersée par les orages ; ce n'est plus sur une flotte espagnole que compte le sembre adversaire du Protestantisme, c'est sur les Catholiques de l'intérieur. Des secousses religieuses, des discordes intestines se faisaient chaque jour ressentir ; elles inquiétaient cc pauvre roi, qui pâlissait à la vue d'une épée nue et qui ne savait mème pas

tenir son sceptre d’une main ferme. Elisabeth, pour le rassurer, lui envoya l'anée suivante des troupes anglaises. Ces troupes sont battues par les Catloliques. Il ne restait plus qu'à atti. buer ce revers des armes britanniques à des causes indépendantes de la valeur écossaise. Le Jésuite Gordon est accusé d'a. voir fanatisé les Papistes. Avec un seul mensonge, c'était frapper à la fois deux coups qui retentissaient au même instant en Angleterre et en Ecosse. La reine avait bien calculé: le Père Gordon fut chassé du royaume. Cette expulsion eolorait la défaite des Anglais ; elle leur offrait un nouveau prétexte de tourmenter les Catholiques. Elisabeth le saisit aussi bien pour son royaume que pour l'Irlande.

En Ecoxie, les deux partis étaient à peu près d'égale force; en Irlande, Heuri VIT et sa fille avaient procédé par des moyens si lortiuunaires, que la persécution et la spolation consérvérent la Foi par le martyre. Le peuple tout entier était resté catholique ; sublime protestation qui s’est renouvelée pendant trois cents ans d’esclavage, et que le temps, qui use tout, vivilie encore sous la parole inspirée d'U'Connel. Le Jésuite Donall était mort dans les tourments. Son sang, versé pour la Religion, devait faire naître d’autres Jésuites en Irlande. Quelques années plus tard, en 1595, les Catholiques, poussés à bout, prennent les armes ; ils occupent les provinces de Connaught et d'Ulster; ils sont vainqueurs. Pour sanctifier leurs succès, ils réclament des Jésuites; les Pères Jacques Archer et Henri Fitzsimon sont chargés de cette mission. Le Pére Richard Field les suit bientôt. Peu à peu, en trompant la vigilance des satellites d'Elisabeth, ils voient s’angmenter jusqu'au nombre de vingt leur colonie naissante, que la mort décimait sans jamais pouvoir l’affaiblir.

Parmi ces Jésuites se trouvait le Frère coadjuteur Dominique Collins. Ancien officier au service de France et d'Espagne, ce gentilhomme était renommé pour sa valeur. Après avoir versé son sang pour les rois de la terre, il en consacra le reste au Roi du ciel. Il fut admis dans l’Institut ; puis il sollicita son retour dans l'Irlande, sa patrie, afin de souflrir avec ses concitoyens, Les troupes espagnoles que Philippe IL avait fait passer

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comme auxiliaires des Irlandais oecnpaient le fort de Dunboyne, La citadelle est cernée rar les Anglais; on lui propose de capituler. Collins se charge de traiter avec les &ssiégeants. C'était un Jésuite ; les Anglais, au mépris du droit des gens, le retiennent prisonnier ; ils le dirigeni sur Cork. On l’applique à la torture des bottines de fer; le 21 octobre 160%, il périt à l âge de trente-cinq ans, en voyant ses entrailles et ses membres servir, avant son trépas, de jouer: aux bourreaux.

Vers la même époque, le fils de l'archevêque protestant de Dublin renonça à l'Anglicanisme. Le tableau de l'union qui régnait entre les fidèles avait si vivement frappé ce jeune homme que, sous la direction des Jésuites, il rentra dans le sein de l'Eglise. Il faisait profession publique de Catholicisme, il est traduit devant une cour de justice. « Pourquoi, lui demandet-on, ne suivez-vous pas le même culte que votre père? — Et pourquoi mon père a-{-il abandonné la religion de ses aïeux ? » répondit-il.

Il est impossible de raconter une à une toutes les tortures, toutes les condamnations que les ministres d’Elisabeth infligeaient aux Jésuites. La reine les poursuivait en Ecosse et en Irlande, dans son royaume elle les frappait sans relâche. Ce n'était plus la princessse qui se vengeait de ses ennemis, la femme qui tâchait de s’arracher à des complots imaginaires; il y avait en elle quelque chose de l'hérésiarque qui, sentant venir la vieillesse, n'aspire plus qu'à dominer les croyances, comme jadis ses poètes ont chanté qu'elle régnait sur les cœurs. L'âge ne lui donna ni la tolérance ni l'apathie, dernier attribut des souverains qui voient l'existence leur échapper. Le sang des Jésuites était pour elle une source où elle rajeunissait son pouvoir. Les Pères Jean Cornélius, Robert Southwell, Henri Walpole! ; Thomas Bosgrave, Roger Filcack, Francis Page, et cent autres périrent dans les supplices qu'elle inventa, supplices dont l'horreur, selon une parole de Condorcet, aurait effrayé l'imagination d’un cannibale.

\ Henri Walpole avait trois frères et un cousin-germain portant tous ce nom, devenu célèbre dans les fastes de l’Angleterre constilutionnelle. Richard, Christophe, Michel et Edouard Walpole suivirent l'exemple de Henri, leur atné, Ils entrèrens daus La Compagnie de Jésus,

954 CIIAP. V. — HISTOIRE

Eusabeth et ses Anglais se prenaient d'une généreuse indignation lorsque les Protestants traçaient le tableau des crimes de lèse-humanité commis par l'Inquisition ; et eux, dans leur île, où les cris arrachés à la douleur étaient emportés comme l'écume à la surface de la mer et ne retentissaient que de loin en loin sur le continent, eux se montraient encore plus cruels dans les tortures, plus iniques dans les jugements, plus barbares dans les raffinements de leurs geôles. Philippe Il et le Saint-Office tuaient pour cause de religion : ils tuaient parce que, avant tout, ils désiraient de conserver intact le dépôt ile la Foi, parce qu'ils savaient qu’en effrayant l'hérésie par les tourments ils avaient à moitié sauvé leur patrie de ses manœuvres. Cette politique peut être sévèrement appréciée; mais on ne trouve jamais Philippe Il et l’Inquisition mentant à la postérité et calomniant leurs victimes jusque dans la tombe. La reine d'Angleterre n’a fait grâce à aucune des siennes. Tous les Jésuites, tous les Catholiques qu’elle égorgea, et le nombre en est considérable! tous, d'aprés ces magistrats, ont payé de leur vie d'improbables, d'impossibles attentats contre sa personne. Croire en Dieu et en l'Eglise catholique, apostolique romaine, oser le proclamer sur une terre de liberté, et y venir encourager le petit troupeau resté fidèle au milieu des apostasies, c'était conspirer la mort de cette princesse.

La mort vint enfin, mais Elisabeth n’en avait pas fini avec le bourreau. Les Jésuites commençaient à lui manquer; il fallut que cette vieille femme, dans un ridicule accès de jalousie, fit tomber sur l’échafaud la tête de son jeune et dernier favori, Robert Devereux, comte d’Essex. Henri VIIE son père, assassinait juridiquc.nent les concubines qu’il n'aimait plus ; il les accusait de crimes contre la sûreté de l'Etat.Elisabeth le suivit à la trace du sang. Elle chargea Robert d'Essex du même forfait. Il périt comme Anne de Boleyn et comme Catherine Howard; puis lorsque la reine se sentit atteinte au cœur, elle repoussa tous les secours de l’art, et elle dit aux médecins : « Laissez-moi, je veux mourir, la vie m’est insupportable. »

Le 3 avril 1603, cette souveraine gouvernante de l'Eglise d'Angleterre, qui avait autant d'hypocrites vertus que de grandes

ndimes leur mme Join ruels bares t-Ofavant parce ts ils e porouve, et cad'Ansuites, consid'imire en ser le e petit ispirer

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qualités royales, expira. Elle avait façonné les Anglais de ce siècle à son image, essayant d'être redoutée par le continent, sans se préoccuper des misères ou des hontes de l'intérieur. Afin de séduire l'étranger par la gloire et par l'éclat des richesses, elle su para avec coquetterie du manteau de la liberté religieuse et commerciale; mais cette double liberté r'arrêta point la persécution. On étouffait les cris des victimes sous le bruit des fêtes, et si un gémissement parvenait à se faire entendre, on le niait. Elisabeth développa l'orgueil britannique, elle le résuma dans sa personne, et le peuple anglais, protestant, la salue encore comme l'expression la plus vraie du caractère national. Des vertus mensongères au dehors, üus vices ou des crimes au dedans, de magnifiques paroles servant à voiler les turpitudes les plus étranges, et la duplicité s’asseyant sur le trône pour tromper les nations, telle fut la politique qu'elle légua en héritage à ses sujets. Fatale et puissante politique, que les gouvernements faibles ou lâches se laissent imposer et qui corrompt tout sous la variité de sa philanthropie marchande.

Le trépas d’Elisabeth ne devait apporter aucune modification au système suivi contre les Jésuites. La conspiration des Poudres viendra, deux ans après sa mort, en manifester toute la cruauié .

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