‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 44 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

‘Début d’Aquaviva dans le Généralat. — Sa lettre sur l'heureux accroissement de la Société, — L'église du Gesu et ia Maison-Professe à Rome. — Mort du Pére Maldouat. — Le Père André Spiuula, — Seconde lettre d’Aquaviva sur la révovation de l'esprit. — Le calendrier grégorien et ie Père Clavius. — Le Ratio studiorum. — Mort de Salineron. — Sédition à Naples apaisce par les Jésuites, — Sixte-Quiut Pape, — Son portrait, — On suppose qu'il sera hostile à la Compagnie, — Les Jésuites déuoncés à l'Inquisition d'Espagne par un Jésuite. — Le Saint-Office fait arrêter le Provincial et plusieurs lèvres, — L'inquisition se décide à faire l'examen des Constitutions, —- Les Jésuites espagnols et le Père Denis Vasquez demandent une réforme de l'Institut, — Sixte-Quint évoque l'affaire à Rome. — Philippe 11 se méle à toutes ces discussions el nomme un visiteur royal. — Les Jésuites refusent de le recevoir, — Mission dn Père Parsons auprès «du roi. — Succès de sa mission. — Sixte-Quint publie deux décrets sur la Société. — Le Jésuite Vincent lui défère la lettre d'Iguace de Loyola comme eutachée d’hérésie. = Jugement des examinateurs pontificaux, — Bellarmin prend la défense de cetle lettre. — Sixte- Quint se propose de réformer l'Ordre te Jésus. — Points sur lesquels porte cette réforme, — Le Pape et le Général, — Les princes du Nord demandent au Pontife de renoncer à ses projets. — Lettre de Maximilien de Bavière, — Le sacré collége s'oppose au dessein du Pape. -- Sixte-Quint met à l'index l’ouvrage de Bellurmin, De Pontificis romani potestute. — 1 ordonne de supprimer le nom de Compagnie de Jésus. — Aquavyiva rédige lui-mème le décret. — Mort de Siste-Quint, — Son successeur et ie srcré coliége annulent tout ce qu'il a fait contre les Jésuites, — Congrégation des Procureurs. -: Mort de Louis de Gonzague. — Le Fère Totet cardinal. — La Contr:-réforme établie cn Allemagne par les Jésuites. — Légation de Possevin . * Russie. — fwan Basilowicz et le roi de Pologne. — Victoires des Polonais 11r les Musses, — Causes de celle gucrre. — Possevin choisi vomme médiateur entre le ezar et le roi Bathori. — Entrée du Jésuite en Russie. — Caractère d’lwan. — Projet de Possevin pour Ja réunion de l’Eglisa

recque à la Communion romaine. — Le czar charge Possevin de sauver Ja Russie, mise en danger par les Polonais. — Possevin au comp de Bathori, — lwan nomme des ambassadeurs pour (raiter de la paix avec ceux de Pologne sous la présidence du Jésuite. — Conférences de Chiveroua Horca, — Interveution de Possevin. — Les Polonais refusent de reconnaitre à lwan le titre de ezar. — Conclusion de la paix. — Possevin est reçu à Moscou avec tous les honneurs dus à sa dignité. — Les Anglicans à Moscou. — Possevin explique au séuot les demandes du Saint-Siége. — Réponse d’Iwan. — Iwan s’emporte contre Possevin, — Possevin obtient ce que ia cour romaine demandait, — Letire d’Iwau au Pape, — Possevin est choisi comme médiateur par l’empereur d'Allemagne et le roi de Pologne. — Aquaviva le rappelle. — Progrès des Jésuites en Allemagne. — Les Protestants et Sigismond, roi de Pologne, — Les Jésuites expulsés de Transylvanie. — La Diète de Pologne les conserve, — Accusration contre la Compagnie. — Les Protestants ne veulent pas accepter le calendrier grégorien. — Émeutes coutre les Jésuites. — Les bouchers d'Augsboury et les Luthériens de Riga. — Les Jésuites à Liége. — Guillaume d'Orange est assassiné. — Philippe 11 et Alexandre Farnèse accardent aux Jésuites le droit de posséder en Belgique. — Les Jésuites à Luxembourg. — Baïus dénonce au Pape des propositions thévlogiques du Père Lessius.— Le Pape les approuve.—Mort de Baïus. —Le Père Delrio et Juste Lipse, — Juste Lipse penche vers le Protestantisme, — Delrio le ramène à la vérité, — Lettre de Juste Lipse.

Aquaviva était venu dans un moment où les Jésuites, pour résister à l'enivrement des succés, avaient plus que jamais besoin d'un guide circonspect et hardi. Les prospérités de la

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Compagnie pouvaient à la longue lui être plus funestes que la persécution. Le bonheur endort le zèle : à l'activité il fait succéder une quiétude qui, peu à peu, est la mort pour toutes les corporations. L'Ordre de désus se trouvait garanti de cette douce somnolence par l'impétuosité des haines qu'il avait soulevées ; mais Aquaviva ne songeait pas seulement au présent. Un vaste horizon s’ouvrait devant sa jeunesse; il voulait asseoir sur une base imp#:issable l'œuvre à laquelle ses quatre prédécesseurs avaient travaillé, chacun dans la mesure de ses forces et selon les temps. La Société n'avait plus besoin d'attendre des hommes apostoliques, d'éminents théologiens, des savants et des martyrs : Ignace de Loyola, Laynès, François de Borgia et Mereurian en avaient élevé; leur tradition ne se perdait pas. Mais le nouveau Général sentait que pour donner ! impulsion à tant de dévouements préparés à l’obéissance, il fallait créer l'autorité et former de bons supérieurs. À ses yeux, ce n'était pas assez de choisir le plus digne ; il pensa que le développement des facultés exigées dans le commandement devait fixer l’attention de tous, parce que le bien de toute agrégation dépend de la manière de gouverner.

Sous cette impression, il composa sa lettre de L'Heureux accroissement de la Société, que, le 28 juillet 4581, il adressa aux Provinciaux et à tous ceux qui entraient dans le partage de l'autori.é. Cette lettre est divisée en trois points. Le premier définit et règle les vertus que doit acquérir un supérieur : la vigilance, la douceur et la fermeté. Le second point s'attache à recommander l’oraison et à conseiller le soin des choses spirigieux. Le troisième point récapitule les moyens de faire observer et de faire respecter les statuts. Aquaviva propose deux manières de gouverner : l’une, qui s'appuie sur les maximes dela sagesse humaine, et qu'il appelle politique; l'autre, qui se dirige par des principes surnaturels, puisés dans l'Evangile et dans l'esprit même de Loyola. C'est à celle-là qu'il s'attache ; et, tout en répudiant la première, cornme contraire à l'essence des Constitutions, il montre, dans l'explication de la seconde, une rare connaissance des hommes.

De tous les points sur lesquels les Jésuites- étaient dispersés, de l'Espagne principalement, où de tristes dissensions éclataient, il surgissait un vœu qu'Aquaviva était prié de réaliser. On le pressait de visiter par lui-même les diverses provinces de la Compagnie. Ce voyage avait ses inconvénients et ses avantages. Au commencement de 1582, Aquaviva résolut de l’entreprendre. Laurent Maggio fut désigné comme Vicaire-Général. Le Pape accorda la permission ; mais. les guerres civiles dans le midi de la France et la situation de l'Europe firent ajourner le voyage à l'automne. De nouvelles complications le rendirent alors encore plus difficile ; il fut abandonné. La présence du Général à Rome est presque toujours indispensable ; car c'est là qu'auprès du Souverain - Pontife, entouré de ses assistants, il peut donner l'impulsion au grand corps dont il est le chef. Rome est le centre de la Catholicité : cette ville doit, par cela même, être la capitale de l'Ordre de Jésus.

Cependant de nouvelles églises, de nouvelles missions ac croissaient en Italie la puissance de la Société. Le cardinal Lontarini à Tivoli, le célèbre architecte Barthélemi Ammanato à Florence, lui construisaient à leurs frais deux maisons. A {ènes, l'église. de. Saint-Ambroise lui était accordée; et, le 15 août 1583, le Pape Grégoire XII inaugurait à Rome celle dont le cardinal Alexandre Farnèse dotait les Jésuites. Héritier de Paul IL, qui, quarante-trois ans auparavant , fonda leur Compagnie, Farnèse avait désiré que le temple ft digne de son nom. La basilique de Saint-Pierre s’achevait; celle du Gesü s’éleva sur des proportions moins gigantesques, mais avec cette magnificence de bon goût, avec cette profusion de marbres et de peintures qui semble faire un musée de chaque église. A Rome, la Religion a quelque chose de plus expansif, de plus brillant par {és arts que dans les autres contrées catholiques. Le caractère des peuples diffère comme les mœurs et le climat. Cette différence se remarque même dans les édifices qu'ils consacrent à Dieu.

Chez les peuples du nord, le Moyen-Age a jeté de vieilles cathédrales sombres et nues, monuments admirables d’architecture, où le ciseau du. sculpteur -a seul taillé dans la pierre les statues” parfois informes des saints quo la piété vénére. Là

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tout est grave comme la pensée, tout inspire ce respect mêlé de terreur que les légendes ont porté dans le culte. En Italie, la Religion a fait comme le soleil, elle a inondé de sa lumière ; riche de tous les dons du ciel, elle les a tous consacrés à la Divinité. Rome a bâti encore plus de temples que de palais; mais ces temples, majestueux par la forme et par l'ensemble, sont privés de cette harmonieuse nudité qui fait la richesse des basiliques d'Allemagne et de France. Les Italiens ne comprennent pas ainsi la poésie des églises. Pour eux, il leur faut partout le marbre et l'or, les chefs-d'œuvre de la peinture le disputant aux chefs-d'œuvre de la statuaire.

L'église du Gest, sous la main du cardinal Alexandre Farnèse, se revêtit de ce luxe picux. Les Jésuites, en acceptant-un monument aussi splendide, se conformaient aux mœurs et aux saintes passions de cette époque, où l’art conspirait pour imimortaliser les souvenirs chrétiens ; mais dans la Maison-Professé vontiguë au temple, ils refusérent tous les ornements, toutes les magnificences. Ils avaient laissé prodiguer à Dieu l'éclat et les somptuosités de la terre : eux ne s’entourérent que de silence et de pauvreté.

Dans cette année 1583, Jean Maldonat mourut à Rome. Il n'était âgé que de cinquante-six ans. Lorsque le président de Thou arrive à cette mort, un sentiment de reconnaissance, que les Pères ont inspiré à tous leurs élèves, s'empare de l'historien, et il dit? : « La plus grande perte qu’eut à déplorer la république chrétienne fut celle du Père Maldonat, Jésuite, issu d’une noble famille d'Espagne, et nourri dès son enfance dans la culture assidue des belles-lettres. IL apporta à tout son cours de théologie et de philosophie une piété Singuliére, une candeur de mœurs admirable et une admirable pénétration de jugement. Il enseigna ensuite à Paris durant dix ans, au Collège de Clermont, où nous l’entendimes au milieu d’un immense concours et d'une approbation universelle. »

La Compagnie perdait un savant ; elle le remplaça par un saint. André Spinoïa, de l'illustre famille génoise de ce nom,

t Histoire tniverselle, Liv. 79, année 1383.

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était déjà dans les honneurs de la prélature ; aimé du Souverain Pontife, il allait être revêtu de la pourpre romaine, lorsqu'il renonça à toutes les dignités pour se faire Jésuite. Il périt six ans après, à la fleur de l'âge, en se dévouant à Naples pour soigner les malades dans les hospices.

Tandis que les Jésuites se livraient ainsi à des travaux de tout genre, le Père Christophe Clavius, né à Bamberg en Bavière, s’occupait à réformer le vieux calendrier. Ce Jésuite, qui a mérité le surnom de l'Euclide catholique, était déjà célèbre par ses études astronomiques et mathématiques, lorsque te Souverain-Pontife le désigna comme membre d'une Congrégation nommée pour examiner la réforme que le docteur Lilio, de Vérone, tentait dans le calendrier. Cette Congrégation se composait du cardinal Sirlet, du Patriarche d'Antioche, de Clavius, d'Antoine Lilio, frère de l'auteur, d’Ignace Dante, de Ciaconi, et de plusieurs autres savants. Clavius fut chargé spécialement de l'exécution de l’idée. Pour expliquer sa manière de procéder, il écrivit son Comput ecclésiastique 1. Clavius modifia le plan de Lilio, et il établit ainsr son travail.

Il retrancha dix jours après le quatrième d'octobre, de sorte que le cinquième fut considéré comme le quinzième. L'année était en avance de dix jours sur l’équinoxe du printemps. Cette erreur s'était introduite dans tous les ealculs astronomiques. L'année contenant trois cent soixante-cinq jours et six heures, ces six heures réunies forment un jour au bout de quatre ans, jour qui se trouvait ajouté d'aprés ka réforme du calendrier de Jules-César établie par Scsigène. Mais ces six heures, jointes aux trois cent soixante- cinq jours de l'année, ne sont pas entières dans la révolution du soleil, il ÿ manque à peu près onze minutes. Au bout de cent trois ans, ces minutes réunies donnent un jour de trop dans le calcul de Jules-César. L'équinoxe du printemps qui, l'an 325 de l’êre chrétienne, tombait le 21 mars; l'an 468, le 20 mars; arrivait le 5 des ides, c’est-à-dire le

à Computus ecclesiasticus per digitorum articulos mira facilitute traditus. Moguntiæ, 1599

« Ce savant et important ouvrage, dit Montucla, est digne de grandes louanges, ct

mérite à son auteur une place honorable dans la mémoire de la postérité, » (His foire des Mathématiques, LA, pare 682).

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1 mars, en 1582. Clavius supprima ces dix jours, afin que l'équinoxe du printemps revint au point dont il s'était écarté ; et pour que l'équinoxe füt fixé au 21 mars, on omit le jour intercalaire des années bissextiles trois fois tous les quatre siècles, parce que dans cet espace, selon le système de César, l'année tropique ou céleste était dépassée de trois jours.

Cette découverte, à laquelle le Souverain-Pontife Grégoire XI attacha son nom, était l'œuvre d’un Pape et d'un Jésuite, elle fut done attaquée par les Protestants. Joseph Scaliger, Michel Mœæstlin, Georges Germain la combattirent; elle triompha de toutes les préventions. Trois ans plus tard, lorsque Grégoire XIII mourut, on plaça sur son mausolée le Pêre Clavius offrant au Souverain-Pontife le calendrier grégorien. Un autre hommage, peut-être plus flatteur, mais à coup sûr beaucoup plus rare, fut décerné au désuite. Ses compatriotes voulurent qu'il devint prophète dans son pays. Ils lui proposèrent de lui ériger de son vivant une statue de bronze, s’il consentait à enseigner les sciences exactes dans la cité de Bamberg. Clavius était aussi modeste que savant. Il refusa, préférant son observatoire du Collége Romain et sa cellule du Gesû à toutes les gloires que lui promettait sa ville natale. Il les fuyait; elles vinreni le chercher jusque dans la solitude, et la bulle, Quæcumque a Romanis l'ontificibus , publiée le 27 mars 1603, en est un éclatant témoignage |.

La première lettre d’Aquaviva produisit de salutaires effets; «quelques Pères l'engagèrent à en composer une seconde, et il

‘ Cette Buile de Clément VILE, qui a pour objet de répondre aux atlaques auxquelles fut exposé le calendrier de son prédécesseur sur lu Chaire apostolique, s'exprime en ces termes : « Nous avons ordonné à notre bien aimé fils Christophe Clavius de Bamberg, Religieux de la Compagnie de Jésus, homme très-versé dans celle matière, et qui, sous le Pontificat du mème Grégoire, a pris une part insigne aux travaux de la réforme du calendrier... de publier des explicsiions..… Après de dougs travaux, il nous a offert ce livre longtemps désiré... où il est prouvé que ce calendrier sera perpétuel, en sorte qu’il ne soit jamais susceptible du plus léger changement eu ce qui touche la disposition des épactes, bien qu’il puisse arriver après ie laps de plusieurs siècles qu’il faille établir une autre équation des années solaire et lunaire. Voulant donc pourvoi: à ce qu’on ne puisse rien attenter contre ledit calendrier, nous approuvons par les présentes l'explication publiée par ledit Christophe Clavius, el nous abrageons à perpétuité tous les autres calendriers éttous ceux qui, à Pavenir seraient publiés dans le monde catholique, et qui seraient cottdraires à celui-ci, quels qu'en soient les auteurs. »

prit pour texte la Rénovation de l'esprit. Le Général avait des sollicitudes de toute sorte; les Jésuites étaient engagés dans tous les combats de la Foi; pourtant cela ne suffisait point à son activité. H apprend qu'à Constantinople un certain nombre d'esclaves chrétiens gémissent dans les fers; le lendemain, le Père Jules Mancinelli et quatre autres Jésuites s’embarquent pour l'Orient. Ils trouveront appui dans les consuls de France et de Venise; ils périront peut-être, Aquaviva ne veut pas que la crainte de la mort puisse empêcher de porter à des esclaves les consolations et les secours de la Foi. Le Pape Grégoire XIII était témoin de ces labeurs, il les encourageait, il les admirait ; mais ce Pontife, qui avait accompli tant de grandes choses, sentait sa fin prochaine. Aquaviva achevait alors le Ratio studiorum ou la méthode des études que la Compagnie de Jésus doit suivre dans ses colléges ; l'Ordre entier travaillait sur tout le globe à la défrnse de la Religion catholique : le Pape ne voulut pas mourir sans travailler lui-même à consolider l’œuvre de ses prédécesseurs. Dès l'année 1579, il avait publié sa bulle, Quanto fructuosius, par laquelle il approuve de nouveau et protége contre les détracteurs de l'Institut les vœux simples, tels que les Scolastiques ‘les prononcent. En 1584, par la bulle Ascendente Domino, il confirme de nouveau les Constitutions d'Ignace de Loyola, comme si, dans toute la force de sa pensée, quoique aux portes de la tombe, ce vieillard eût eu le pressentiment de ce qui arriverait après lui. Le 10 avril 1585, il expirait; et le 24, Felix Peretti, Cardinal de Montalte, lui succédait sous le nom de Sixte-Quint.

Le 14 février de cette même année 1585, le Pére Salmeron était mort à Naples. Quelques mois après, Louis de Gonzague et Jean-Baptiste Lambertini de Bologne entraient dans la Société. Salmeron, auquel quarante-cinq ans passés en religion donnérent une rare expérience des affaires, s'était depuis longtemps retiré à Naples, où il avait établi et gouverné la Compagnie. Naples dépendait de l'Espagne, et, conmme tous les peuples qui ne s’appartiennént pas, les Napolitains ne cherchaient qu'un prétexte pour se soulever. La cherté des vivres leur en offrait un : ils le prirent. Les séditieux se répandent par la ville; le

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prihcipal magistrat, Vincent Staraci, s’oppose à leurs progrès : il est déchiré, mis en pièce par cette multitude quis'enivre si vite de ses faciles colères. Le désordre était grand ; il allait devenir immense, lorsqu'un Jésuite s’élance seul, sans armes, au milieu de la foule : c'était le Père Charles Mastrilli. Sa voix domine toutes ces voix populaires ; il fait entendre des reproches et des conseils; il calme les uns; il ément les autres. Quand il est parvenu à dominer ia sédition, les Jésuites du Collége et de la Maison-Professe s’avancent processionnellement en chantant d'un ton lugubre Îles litanies des Saints.

Le courage de Mastrilli les avait touchés ; à ce spectacle auquel ils ne s’attendaient pas, les Napolitains sentent leur fureur s'évanouir. Ils auraient résisté à la violence, ils sont sans force devant les Pères, qui, se groupant autour de chacun d'eux, apaisent l'effervescence de la foule. Ils en dirigent une partie sur la ‘cathédrale, l’autre se laisse conduire à l'église de l'Annonciation. Les Jésuites les avaient séparés, les avaient domptés ; il ne restait plus qu’à les arracher au désespoir en les rämenant à l’obéissance : les Jésuites obtinrent cette dernière victoire.

De même que Pie V, Sixte-Quint ne devait la tiare qu'à son mérite ; il prouvait comme lui que ce n’est pas le trône, mais le caractère, qui donne les vertus royales. Félix Peretti, pauvre pâtre que l'Eglise avait recueilli, avait élevé dans un couvent de Cordeliers, après avoir glorieusement obéi, aïiait encore plus glorieusement commander. Les générations de Papes tirés de l'obscurité et déployant sur la Chaire de Saint-Pierre la vigueur de l'esprit, la maturité du jugement et l'éclat de l’omnipotence, ont quelque chose qui éveille et remue profondément l'orgueil populaire. Pontife terrible par son inflexibilité, grand prince par sa prudente audace, magnifique et économe, justicier sévére et protecteur des arts, enfant du peuple par son origine et par ses goûts, roi par la noblesse de ses pensées, Sixte-Quint réunissait tous les contrastes. C'était la force alliée au génie, à ce génie qui, ne se condamnant pas à la stérilité, exécute avec réflexion les plans qu'il improvise d'enthousiasme. À une époque où tant d'hommes célébres apparaissaient, où Philippe Il et Élisabeth

régnaent, lorsque He’: IV remportait des victoires, Sixté-{Juint, au milieu de ces majestés de la gloire, sut, en cinq années de pontificat, se créer une position qui les domine toutes. Il n'a fait que passer sur le trône du prince des Apôtres, mais chaque trace de ses pas est empreinte dans Rome. Son souvenir, sa physionomie si !-teruent accentuée y vivent comme une de ces images de puissance que la faiblesse elle-même ne peut effacer de sa mémoire. {et homme, dont la ve'onté faisait loi, car sa volonté était presque toujours l'expression la plus exacte de la justicc ei de l’autoniiè, cet homme avait conçu de vastes desseins pour la grandeur de la Ville-Eternelle et pour la prospérité du Catholicisme ; il se sentait vieux, et il aspirait à les réaliser. Il était pour ainsi dire né dans l'Ordre des Conventuels ; on le soupçonna d'être hostile aux Jésuites : on crut qu'à l'exemple de ses prédècesseurs qui avaient embrassé la vie religieuse avant de ceindre la liare, il chercherait à modifier l'Institut de Jésus en ce qu'il avait d'exceptionnel ou de peu conforme aux autres Sociétés religieuses. Le Pape, dans les preiniers jours de son pontificat, ne se montra point disposé à justifier ces soupçons.

Aquaviva était digne de lutter avec Sixte-Quint; il avait la même énergie, les mêmes talents, un plus long avenir devant lui; mais il s'était voué à l’obéissance. L’obéissance pouvait briser Aquaviva et la Compagrie : ce fut l'obéissance qui les sauva tous deux. Le combat ne s’engageait pas encore ; mais les esprits elairvoyants, toute la cour romaine par conséquent, signalaient l'orage ; ils devinaient mème sur quels points des Constitutions il porterait. Aquaviva étudiait Sixte-Quint ; il jugea à propos de sauver le navire par quelque sacrifice. Pour l'exécution de ses plans, il fallait de l'argent au Pape ; il résolut de retirer aux séminaires les subsides que leur accordait le trésor de l'Eglise. Des représentations lui furent adressées; elles étaient justes, Sixte-Quint les écouta; mais pour Aquaviva ce dut être un avertissement. Le Général des Jésuites vint done prier le Pape de les décharger du soin du Séminaire romain. Sixte-Quint consulte le sacré, collége : la prière d'Aquaviva n'est pas exaucée, parce que, dit le Pontife, les Italiens ne doivent pas être mois bien traités que les autres nations avant à Roine leur séminaire

Aquaviva a douné pour prétexte que la Société de Jésus est dans l'impossibilité de fournir à cet établissement tous les professeurs qu'il exige. Le Pape ne tient aucun compte de ce motif; ila créé un collége pour les Maronites du Mont-Liban, dont les Pères Élian et Bruni ont fait la conquête; il assigne mille écus d'or à l'entretien de cette maison, et il la confie aux Jésuites. Un jubilé ieur est accordé à l’occasion de l'entrée des Missionnaires dans la Chine. Mais cette heureuse union ne devait pas durer : ce fui d'Espagne que partirent les premiers éclairs de la tempête.

L'Institut n'avait pas à combattre dans la Péninsule l'hérésie ou. l'impiété; le Christianisme y régnait sous l'œil vigilant de Philippe IL. Ce prince, dont les années n'affaiblissaient point l'ambition raisonnée, marchait vers son but sans éclat, sans passion. Appuyé sur l'épée du duc de Parme, il ajoutait à tous ses domaines la couronne de Portugal, et, monarque le plus puissant de l'Europe, il en était aussi le roi le plus catholique. Il connaissait les services que les Jésuites avaient rendus et pouvaient rendre au monde; cependant, comme pour laisser à chacun la liberté de discussion, Philippe ne sévissait pas contre les auteurs d'œuvres théologiques où la base de l'Institut était attaquée. On eût dit que ce prince ne voyait point sans plaisir de pareilles attaques, qui, en déployant la force de la Compagnie de Jésus, semblaient mettre l'Ordre entier à sa discrétion. La politique de Philippe IT était double ; elle tendait à glorifier et à dominer les Jésuites. Les Jésuites n'acceptérent pas la position que le roi leur faisait tacitement : le Portugai et l'Espagne leur fondaient de nouvelles maisons, ils acquéraient dans ces deux empires réunis sous un mème sceptre une prépondérance extraordinaire ; mais, en s'étendant, ils ne consentaient ni à se laisser asservir ni à devenir des instruments d’asservissement. [ls voulaient leur liberté d'action; et, quand Philippe Il se montrait contraire à ce désir, ils n'en poursuivaient pas moins leur marche, bien persuadés que la piété du rot donnerait tort aux pensées du politique.

Les choses étaient en eet état. lorsque de nouvelles complieations surgirent, et vinrent offem à Sixte-Quint un prétexte tout

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naturel d'appliquer aux Jésuites les modifications qu’il espérait introduire dans leurs Constitutions. Le Cardinal Quiroga fondait à Talavera, sur les bords du Tage, un collége de la Compagnie; un second s'élevait à Calatayud ; la ville de Vittoria tentait la création d’un troisième; à Lisbonne, le Père Fonséca construisait une maison pour les catéchumènes. Pendant ce temps, les troubles fomentés de longue main éclataient à l’ombre même du trône de Philippe; voici à quelle occasion.

Quelques Jésuites espagnols étaient mécontents de ne plus voir à la tête de la Société un de leurs compatriotes. Ce mécor tentement, qui ne dépassait pas l'enceinte des Colléges ou les Maisons-Professes, ne portait atteinte: ni à la discipline ni à la régularité; il avait pourtant inspiré à quelques têtes l’esprit examen. Sur ces entrefaites, en 1586, le Père Jacques Hernandez manifesta l'intention de se retirer de la Compagnie ; les raisons qu'il alléguait: ne parurent pas valables au Général, il refusa de les accepter. Hernandez n'avait pu se séparer à l’amiable, il espéra enlever sa retraite de haute lutte. On le vit done prendre un parti extrême : il recourut directement au roi et au Saint-Office. Il exposa aux Inquisiteurs de Valladolid qu'il savait un terrible secret,: et que, pour l’empècher de le dévoiler, on le contraignait à rester dans la Société de Jésus. Le Provincial Marcénius et plusieurs autres Pères le connaissaient ainsi que lui : c'était, déclarait Hernandez, un crime du ressort de l’inquisition, un attentat à la pudeur commis par un Jésuite sur l'une de ses pénitentes. Marcénius, ajoutait-il, avait chassé le eoupable pour le soustraire au Saint-Office, et, en attendant que le fait füt prouvé, le Provincial en dérobait les suites à tous les regards.

Les Inquisiteurs accueillirent la dénonciation d'Hernandez ; Marcénius et les Pères qu'il a compromis sont arrêtés. Rien n'était plus vague que l'accusation ; mais le Saint-Officc rencontre une occasion de jeter quelque défaveur sur la Compagrie de Jésus, il la saisit. Aquaviva se rend au Vatican, il communique l'affaire à Sixte-Quint, 1 lui demande l'autorisation d'approfondir et de faire connaître au Père Marcémus Îles faits à sa charge. Le Fape l'accorde ; alors l'Inquisition de Val-

ladolid ne se contente plus d'informer secrètement sur un attentat individuel qui n'offre pas même les probabilités les plus ordinaires; elle se fait officiellement livrer deux exemplaires des Constitutions de l'Ordre, de ses priviléges et du ÆRatio sludiorum; puis elle affirme qu'elle va procéder à leur examen.

Le crime dénoncé par Hernandez n'était qu’un prétexte; l'Inquisition de Valladolid songeait à aller plus loin. Un petit nombre de Pères, fatigués de l'obéissance, se joignent à Hernandez. S’apercevant que toutes les plaintes trouvent accès auprès du Saint-Office, ils lui communiquent, ils font parvenir au roi un foule d’écrits dans lesquels la Compagnie, son Institut, Ignace de Loyola et ses successeurs sont incriminés. Aquaviva, inquiet de ces symptômes, supplie le Pape d'émettre un avis. Le Pape ordonne à son internonce à Madrid de prendre parti pour les Jésuites. En 1587, le Général envoie à Philippe Il le Père Barthélemy Pérez. Dans cet intervalle, }'nquisition, poussée par les Jésuites révoltés, enjoignait, sous peine d’excommunication, de lui livrer tous les documents constitutifs ou explicatifs de l'Ordre; par la même cédule elle décrétait la prise de corps du Père Jérôme Ripalda, recteur de Villagarcia, et elle faisait enlever les papiers de la Compagnie.

Le schisme éclatait parmi les Jésuites; il pouvait susciter plus d'un embarras à l'Eglise. Sixte-Quint évoque à son tribunal suprême l'affaire de Marcénius, et 1l commande à l'Inquisition de cesser toutes poursuites. Ce n'était pas ce qu'avaient espéré les insoumis. Le Père Denis Vasquez se place à leur tête, et durant la Congrégation des provinces il exige pour l'Espagne un commissaire indépendant du Général, avec les pouvoirs attribués à celui qui exerce ces fonctions chez les Dominicains d'Espagne. Ce démembrement de l'Ordre était appuyé sur des motifs plus spécieux que sages; mais, aux yeux du gouvernement, ils devaient jusqu'à un certain point paraître concluants, car ils resserraient les liens entre l'Etat et 11 Compagni:. On disait que l'Institut avait tiré sa gloire des enfants de la Péninsule, et que, renfermé dans les limites de l'empire ct dans ses possessions d'outre-mer, il avait encore d'immenses services à lui rendre.

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A l'exception du roi, tous oubliaient qu'ignace, Laynis et Borgia n'avaient obtenu que par l'unité ce concours de sacrifices, d'abnégation et de talents qui avait si rapidement fait grandir la Compagnie.

Vasquez souhaitait que son projet füt approuvé par le roi, par Quiroga, cardinal de Tolède, et par le Général des Jésuites ; mais la Congrégation des procureurs rejeta cette demande. Leur pénétration déjouait les plans formés; l'inquisition se prépara à résister avec d'autres armes. Le Général pouvait d'un moment à l'autre tirer d'Espagne quelques Pères, afin ae remplacer dans les royaumes voisins ceux que la peste y moissonnait. Défense est faite aux Jésuites de la Péninsule de sortir des Etats de Philippe IL sans une permission des Inquisiteurs; la défense s'étend même à ceux qui seront appelés à Rome.

Sixte-Quint avait au plus haut degré le génie de l'autorité. En apprenant ces nouvelles : « Eh quoi! s'écria-t-il, est-ce ainsi qu'on se joue de nous et qu'on s'arroge le droit d'interdire l'appel à notre Siége apostolique ? Et ce sont ces mèmes hommes à qui nous avons ordonné de nous communiquer les actes de la cause de Marcénius ct qui ne nous ont pas obéi? » Il fait aussitôt écrire au cardinal Quiroga, grand Inquisiteur. De sa puissance suprême il lui enjoint : 1° de rendre tous les livres appartenant à la Compagnie de Jésus ; 2° de lui faire passer à Rome la procédure instruite contre les Pères; et Sixte-Quint ajoutait de sa propre main : « Si vous n'obéissez pas à l'in stant même, moi, le Pape, je vous déposerai dg votre charge de grand-Inquisiteur, et je vous arracherai votre chapeau de cardinal. »

Le cardinal Quiroga se soumit. Aquaviva de son côté entra en arrangements avec Philippe Il ; il lui envoya le Père François Porri muni de ses pleins pouvoirs. Les Inquisiteurs s’aperçurent qu'ils s'étaient trop avancés. Le 19 avril 1588, après avoir adressé à Rome les documents du procès, ils déclarèrent libres et absous de tout soupçon Marcénius et les autres Pères prisonniers. NN

Melsré ces troubles intérieurs, inséparables de toute Société, la Compagnie de Jésus n'avait pas ralenti ses progrés en Espa-

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gne. En 1586, elle ouvrait un Collége à Xérés; l'année suivante, un autre s'établissait à Séville, et la cité accordait une Maison- Professe aux Jésuites. En 1588, les habitants d'Arrubal, près Logrono, demandent un Collége de la Compagnie. Le roi lui donne dans le même moment un nouveau gage de sa confiance. I vient d'armer la fameuse flotte qui doit opérer une descente sur les côtes d'Angleterre, et que les vents et l'amiral Drake disperseront ou anéantiront. Par ses ordres, des Jésuites la suivent sur l'Océan; un autre Jésuite, le Pére Salazar, se rend en pélerirage à Jérusalem pour vénérer les saints lieux au nom du roi et accomplir le vœu de sa piété. Cependant Philippe I n'avait pas abandonné ses projets sur la Compagnie. Sixte-Quint allait l'attaquer; lui, il cherchait à la plier à ses volontés. L'Évêque de Carthagène est nommé visiteur royal de tous las Ordres religieux qui sont en Espagne. Le Prélat à pour instruction principale d'établir une certaine harmonie entre les Constitutions de ces divers corps. L'aiteinte portée à l'indépendance et au but spécial de chaque Société était flagrante. Les Jésuites, les premiers, en comprirent la gravité : lès premiers aussi, ils déclinent l'intervention d'un étranger. Ceux même qui ont pris part aux derniers troubles, si heureusement apaisés par Sixte-Quint, se coalisent dans une pensée commune. Ils fomentaient des dissensions intestines; mais, comme toutes les associations ct tous les partis qui établissent la guerre civile dans leur sein, ils oubliaient leurs discordes pour se liguer contre l'ennemi du dehors. [ls refusent de reconnaître la juridiction du visiteur; ils en appellent au Pape et au roi.

La situation était féconde en périls. L'autorité d’Aquaviva, la stabilité de l'Ordre, tout se voyait remis en question par les deux souverains dont l'appui devenait plus que jamais nécessaire à la Compagnie. Le Pape conseillait des modifications comme Sixie-Quint savait conseiller , c'est-à-dire il les imposait. Phil ppe Il, de son côté, exigeait des changements aux Constituticns. Aquaviva ne croyait pas devoir obtempérer à des ordres ou à des conseils qui détruisaient l'essence de la Compagnie. It se décida à négocier. Chez Philippe IL, il y avait plutôt répulsion instinetive et non motivée contre le Général Aquaviva per-

sonnellement, que le désir d'apporter des entraves à l'Institut. Le Père Denis Vasquez, en mourant cette année-là même, 1589, avait, à sa dernière heure, témoigné un vrai repentir des troubles excités par sa persistance. Ces remords firent impression sur le roi d'Espagne. Durant ce temps, Aquaviva, qui se sentait pressé par Sixte-Quint, ordonnait au Père Parsons et à Joseph Acosta de se rendre à l'Escurial pour convaincre Philippe Il de l'inutilité et des dangers de ses propositions. Le Père Parsons était estimé du monarque; il avait même une

large part à sa confiance. Il commença par faire abroger l'édit .

qui empêchait les Jésuites d'abandonner le territoire espagnol ; puis il entra dans la discussion des affaires intérieures. Parsons n'eut pas de peine à lui persuader que les soupçons sur le prétendu despotisme du Général n'étaient que des accusations vagues, et qu'il importait à l'ensemble des travaux de la Société que son pouvoir fût un. Philippe IL aimait les situations tranchées. L'autorité était dans sa nature, il la comprenait pour lui ; il n’hésita pas à en avoir l'intelligence pour le Général des Jésuites. Les mesurëx adoptées pouvaient la ruiner; il les révoqua, et décida que là Uuinpagnie se gouvernerait en Espagne comme par le passé. ! écrivit à Aquaviva de nommer lui-même les visiteurs. Ce dernier désigna Gil Gonsalès et Joseph Acosta pour l'Espagne, Pierre de Fonséca pour le Portugal.

Parsons avait triomphé de Philippe IE, Aquaviva ne fut pas aussi heureux à Rome.

Dès l’année 1588, le Pape publiait deux décrets concernant la Compagnie. Par le premier, il prohibait l'admission des enfants illégitimes. Ce décret ne changeait rien à la discipline de l'Ordre; il fut accepté et observé. Par le second, Sixte- Quint réservait à la Congrégation générale ou provinciale le droit de recevoir les novices. Les Pères de Rome réclamérent contre une pareille disposition. Elle ébranlait tellement l’économie de l'Institut que le Pape la restreignit, la modifia, l’annula enfin, et s'arrêta à une mesure qui demeura en vigueur jusqu'à sa mort. Le Général désignait dans chaque Province trois maisons dont les supérieurs, réunis avec le Provincial, admettaient les novices à la pluralité des voix.

Tandis que Sixte-Quint commençait ses hostilités contre les Jésuites, le Père Julien Vincent lui déférait la lettre d'Ignace de Loyola sur, Pobéissance. Le Père Vincent déclarait la doctrine du fondateur fausse et erronée. Ce Père Vinesnt était à Bordeaux deux ans auparavant. Par ses prédications exaltées, il y avait encouyu le blâme du Provinetal et une espèce d'exil à

Compostelle. Arrivé en Espagne au mome le vent de la discorde soufflait contre le pouvoir du nt n'avait pas tardé à se liguer avec les révoltés. T et que les doctrines du libre examen, enfantées par le nts, avaient

mise en ébullition, Vincent venait d'obtenir du Saint-Office un blâme formel sur la lettre d'Ignace ; il la dénonçait à la cour de Rome. Le Pape.la soumet à l'examen de quelques théologiens. [ls la’ jugent avec. une telle sévérité que Bellarmin sent qu'il a besoin de jeter le poids de sa parole dans cette discussion. On attaquait l’obéissance passive; le docteur de l'Église la défend. Des théologiens mettaient en doute son efficacité : le grand théologien la proclame, il la démontre, il l'établit sur le témoignage des Saints-Pères; il s’entoure des textes de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Jean Climaque, de saint Benoît, de saint Bernard, de saint Thomas d'Aquin et de saint Bonaventure. Il la montre irrépréhensible au point de vue de Dieu, politique et salutaire au point de vue de l'homme.

Julien Vincent avait soulevé la tempête; 11 en fut la première victime. Après avoir semé le désordre dans la Compagnie, il essaya de porter son esprit de rébellion jusqu'au trône du Souverain-Pontife : il accusa Sixte-Quint Mais le Pape n'avait pas seulement pour se protéger le génie de Bellarmin, il avait encore des prisons : Vincent fut jeté dans un cachot ; il y mourut quelque temps après.

Au milieu de ses occupations de Pontife et de prince, tandis qu'il faisait respecter sa puissance au dehors, qu'il tenait d’une main si ferme le gouvernail de l'Église, et qu'il couvrait Rome de monuments splendides, Sixte Quint poursuivait avec une activité dévorante son projet de réformer la Compagnie. Le feu avait longtemps couvé sous la cendre; il éclatait enfin. Le Pontife venait d'examiner par lui-même l'Institut, et il allait

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