‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 45 sur 64 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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le soumettre à lant de changements, que ces changements, aux

yeux d'Aquaviva, équivalaient à une destruction ; il ne s'agissait

pas moins que de bouleverser tous ses statuts. Les modifications |

exigées par le Pape roulaient sur les Degrés, sur le Nom, sur

l'époque de la Profession, sur la correction fraternelle, sur l'o-

béissance ct sur la distribution des biens entre les pauvres. Les Jésuites espagnols, dont le Père Vasquez s'était fait le

chef, demandaient instamment au Pape, et sous la sanction de

Philippe IE, d’altérer l’Institut; mais leurs vœux ne tendaient

qu'à poser des limites à l'autorité du Général. Ainsi, ils vou-

laient qu’il fût privé du pouvoir d'admettre au grade de Profés

et de nommer les Provinciaux, les supérieurs et les recteurs.

L'Orüre de Jésus était constitué en monarchie; ils en faisaient

une démccratie où le levier de l'élection partielle devait ruiner l'o-

béissance et renverser l'édifice de Loyola. D'après eux, chaque

Assemblée provinciale choisirait son Provincial, chaque Maison-

Professe. chaque Collége élirait son recteur et les autres su- i

périeurs. Tels étaient les vœux de quelques Jésuites, vœux que î

le Pape avait accueillis parce qu'ils flattaient sa pensée secrète ; î

mais Aquaviva ne tarda point à s'opposer à un semblable enva -

hissement. Afin de conserver l’Institut tel qu'il l'avait reçu, il

discuta avec le Souverain-Pontife les points controversés, et,

par une savante combinaison, il prit le contre-pied des lois qu’on

essayait de changer. « Saint Père, disait-il, si, lorsque quelqu'un

voudra se retirer du monde, nous lui conseillons de donner son

bien à ses parents, à ses amis, que deviendra la parole de Jésus-

Christ : « Si vous aspirez à être parfaits, allez, vendez ce que

vous possédez et distribuez votre bien aux pauvres? » Si nous

professons que personne ne doit dévoiler sa conscience; que

-chacun a le droit, avant d'exécuter les ordres qui lui sont in-

timés, de discuter son obéissance et d'examiner par son propre 1 jugement s'il est opportun d'y obtempérer ou d'y résister; le comment pourra vivre, je ne dis pas une corporation religieuse, mais une société d'hommes, d'hommes même corrompus par l'excès de la civilisation? »

Partant de ces principes, essence de toute agrégation humaine, Aquaviva déroulait an Pape les inconvénients de ses ré-

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formes dans un temps où la Compagnie avait à lutter contre les ennemis de l'Eglise. Il lui démontrait, à lui qui savait si bien commander, que l'obéissance était la force même d’un Etat et surtout d'un Ordre religieux ; il lui prouvait la nécessité pour le Général de gouverner avec pleins pouvoirs sous l'autorité du Siége apostolique: il lui arrachait l'aveu que l'élection des supérieurs par les chapitres était impraticable dans les missions, et moralement impossible en Europe. Vous désirez, Très-Saint Père, ajoutait-il, l'unité de la puissanee; où sera-t-elle, lorsque à chaque instant les brigues ou les passions se jetteront à la traverse et produiront des choix nuls, viciés, sans intelligence quelquefois, et à la longue presque toujours mauvais? »

Aquaviva luttait d'énergie et de persévérance avec Sixte- Quint; il lui faisait voir le petit nembre de ceux qui, dans la Société, s'étaient constitués les détracteurs mêmes de la Société. Ils étaient Espagnols, ils parlaient au nom du roi d’Espagne, et « Philippe IE, continuait Aquaviva, ne veut pas luimème accepter ces élections capitulaires, dont il sait aussi bien que Votre Sainteté tous les dangers.» Le Pape cependant ne cédait sur aucun point. L'empereur Rodolphe, le roi Sigismond, plusieurs princes ecclésiastiques et séculiers le suppliaient de ne rien changer à l'Ordre de Jésus; il restait inébranlable. À ces dépêches, ils’en joignit une dernière encore plus explicite que les autres. Elle était de la main de Guillaume, duc de Bavière; Minutius, son plénipotentiaire à Rome, la remit au Souverain-Pontife.

« Je me félicite beaucoup, moi et mes sujets, écrivait de Munich, le 29 mars 1589, le prince bavarais, de posséder ces Pères et de jouir de leurs travaux. Je souhaite par-dessus tout que la Compagnie de Jésus conserve éternellement son Institut, qui réjouit l'Eglise, épouse de Jésus-Christ, et qui augmente le nombre de ses enfants. Soit à cause de la stabilité du Saint- Siége, appui de cet Ordre, soit à cause de ses heureux succès, j'ai toujours eu l'intime conviction et j'ai encore la confiance que la Bonté Divine ne permettra pas qu'il en arrive autrement. Mais les Pères qui travaillent ici pour la Religion m'ont inspiré une crainte contraire, et j'ai été douloureusement affecté lorstl. 18

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qu'ils m'ont entretenu avec tristesse de je ne sais quelle innosation qu'on ferait peut-être à leurs Constitutions ; ils m'ont dit que Votre Sainteté était poussée par quelques personnes à introduire ees changements.

» Ce n'est pas au nom de cette Société, Très-Saint Père, c'est au nom de la Religion que je vous ferai connaître, avec le respect et la soumission dus à Votre Béatitude, les graves inconvénients pour la cause catholique qu'une semblable me-

sure produirait dans nos contrées. Joie et triomphe des hé-

rétiques. »

Sixte-Quint soupçonna les Jésnites d’être les auteurs de ectte dépêche; l'ambassadeur bavarois le détrompa bientôt. Le Pape répondit à tous les monarques qu'il n'avait jamais pensé à altérer la nature de l’Institut; qu'il le tenait pour louable et utile à l'Eglise ; qu'il voulait le conserver; « mais ce qui, ajoutait-il, me déplaît le plus, c'est la conduite de quelques particuliers, de ceux surtout qui fréquentent les cours on qui se mêlent d'affaires publiques. »

Le motif allégué par leiSaint-Pére parut d'autant moins concluant aux souverains et à Aquaviva que peu d'années auparavant, Sixte-Quint lui-même défendait contre le Général les Jésuites français on écossais qui prenaient une part trop active à la Ligue. Aquaviva n'oubliait pas qu’en dehors de lui, que malgré lui, le Pape avait ordonné au P! ‘laude Matthieu de diriger comme par le passé le mouvement .uholique qui poussait une partie de la France sous la bannière de l'insurrection. En diplomate plein d'expérierte, ou plutôt en prêtre respectucux envers le Vicaire de Jésus-Christ, . Aquaviva ne songea pas à évoquer un tel souvenir, qui était un argument irrésistible; il garda toujours, il furça même les Jésuites à garder envers le Pape la plus profonde déférence. Lorsqu'en termes peutêtre acerbes, le Père Forsler fit savoir au Général que Sixte-Quint avait adressé à l’archiduc Charles d’Autriche.un manifeste accusateur contre la Compagnie, Aquaviva écrivit de sa main sur la réponse faite à Forsler : « Mon Père, celui qui a dicté le bref est notre chef ct notre pasteur : il nous aime et veut nous humilier. Les blessures de celui qui nous aime ainsi nous sont

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plus uüles que si, en nous épargnant trop, il nous rendait or: gueilleux. Prions pour lui le Seigneur. »

Le Pontife avait lui-même annoté plusieurs artides des Corstitutions; le cardinal Caraffa fut nommé pour les examincr. Carafla différait cet examen. Le Pape avait. consumé sa vieillesse dans des travaux qui dépassent les forces de l'homme ; on le sentait mourir, et aucun prince de d'Eglise n'était désireux d’attacher sen nom à une pareille œuvre. Sixte- Quint, dont les souffrances n’abattaient point le courage, pénètre les motifs qui retardent le cardinal Caralla ; il confie ce travail à quatre théologiens, choisis par lui-même et dans le cercle de ses’ idées. Ils blâäment avec tant de véhémence les points qui ont été livrés à leur critique que les cardinaux déclarent qu'une censure aussi amère n’a été portée que par ignorance des choses religieuses. Le décret que les censeurs avaient préparé est désapprouvé par le sacré-collége, qui ajoute ces mots à sa délibération : « Du reste, on ne voit pas ce qui peut déplaire à Sa Sainteté. »

Sixte-Quint n'eut pas de peine à s'apercevoir que le sacrécollège ne partageait pas ses préventions, et en plein Consistoire il s’écria : « de le vois bien, vous traînez par habileté la chose on longueur, vous attendez ma mort; mais vous vous trompez : bientôt, ct selon notre volonté, nous trancherons l'affaire. » Dans son intimité il répétait : « Tous ces cardinaux, même ceux que nous avons créés, nous font défaut ; ils favorisent les Jésuites. »

Un Espagnol, le Père Jean Jérôme, était dénoncé au Pape comme ayant dit en chaire : « Les temps demanderaient un . Théodose pour empereur et un Grégoire pour Pape, et nous remarquons tout le contraire. « Un autre Jésuite, le Père Barthélemy Blond, venait de faire dans une église de Rome l'éloge du cardinal Cajétan, légat que le Saint-Siége avait envoyé à Paris pour encourager la Ligue. Le Pape était personnellement hostile à Cajétan, trop dévoué aux Espagnols; il fit arrêter le Pêre Blond, ct il interdit Laurent Maggio, qui, en l'absence d'Aquäviva, avait autorisé cet éloge. Dans le même temps, et lorsque Bellarmin était en France par ordre même de Sixte- Quint, le célébre ouvrage de ce Jésuite, De summi Pontif-

cis potestate, parut à Rome. Le Pape aimait, il estimait Bellärmin; mais Bellarmin, avant son départ, avait vengé l'obéissance de Loyola des attaques de Julien Vincent; Sixte-Quint le punit de lui avoir donné tort, au moins dans la pensée. L'ouvrage sur le Pontife romain fut, malgré les prières et ’2s remontrances de tout le sacré-collége, mis à l'index; il y resta jusqu’au décès de ce Pape, que Bellarmin glorifiait. La Congrégation de censure avait rempli les vues de Sixte-Quint ;

lorsqu'il n’exista plus, elle loua l'ouvrage et le fit rayer de ses catalogues de prohibition.

IL était: impossible à Sixte-Quint, tout absolu qu'il était, d'amener les cardinaux à un acte préjudiciable à l'Eglise universelle; ils résistaient passivement, et à Rome ce sont les Colonnes d’Hercule de toute opposition. Le Pape se détermina à faire par lui-même ce qu'il ne pouvait obtenir. Le cardinal San- Severino est chargé. d'exécuter immédiatement les ordres du souverain ; il doit tout d'abord s'attacher au nom de Compagnie de Jésus, que le Pape supprime d'autorité. « Compagnie de Jésus! disait-il en agitant sa barbe blanche : eh ! quelle espèce d'hommes sont donc ces Pères pour qu'on ne puisse les nommer sans se dévouvrir la tête? » D’autres fois il ajoutait : « C’est une injure aux autres Sociétés, une arrogance qui fait retomber sur le Christ quelque chose d'injurieux ; il ne convient pas que ce nom si saint soit prononcé et débattu par les juges et autres gens de tribunaux. »

C'était l’idée fixe de Sixte-Quint ; il concédait aux membres de l’Institut de garder le nom de Jésuites, mais, à toute force, il fallait qu'il abolit le titre de Compagnie de ‘Jésus. Le sacré- . cullége intercède; ses prières sont repoussées. Les eardinaux de San-Severino et de San-Marcellino se rendent au Gesû; ils déclarent à Aquaviva et aux Pères assemblés l’immuable volonté de Sixte-Quint. Aquaviva s’y soumet : mais le Pape ne veut pas, en présence des princes du Nord qui se sont constitués les protecteurs de la Compagnie, accepter l'initiative de Ia suppression du titre. IL ordonne qu’Aquaviva rédige lui-même le décret, et qu’il soit censé demander au Pape la condamnation de ses prédécesseurs. Aquaviva obéit encore; il dresse l'acte, le signe et

le remet au Quirinal entre les mains du Souverain-Pontife. Heureux d'avoir remporté une victoire si disputée, le Saint- Père place le décret dans son secrétaire.

Le 27 août 4590, après que Sixte-Quint eut expiré‘, on l'y retrouva tel que le Pape l'avait reçu peu de jours auparavant; il fut abrogé par Grégoire XIV, sans avoir été jamais publié.

Les rivalités, les passions, les haines se taisent autour d’un cercueil, ou elles consacrent ce jour des éloges par un panégyrique de convention qui accorde à la mort la trève du Seigneur.

Il n’en était pas alors ainsi pour les monarques, pour les pontifes surtout. Sixte-Quint, comme Paul IV, avait déployé une telle sévérité, une justice si implacable, que ses cinq années de règne parurent aux Romains un siècle de despotisme. Il avait embelli et moralisé la Ville-Éternelle, mais avec une telle impétuosité que les habitants ne virent dans ces actes de magnificence ou de rigidité que la puissance d'un tyran, et jamais celle du génie. À peine eut-il rendu le dernier soupir que les Romains brisèrent la statue que, dans un accès de flatterie, ils lui avaient érigée. Son nom, naguëre si redouté, fut livré aux sarcasmes et aux outrages d'une populace qui ne sait ni être grande avec la force ni heureuse avec la modération. Sixte-Quint fut maudit par la génération dont il faisait la gloire; il est honoré par la postérité.

Tandis que ce Pape poursuivait ses plans contre la Compagnie de Jésus, une discussion toute religieuse, mais qui pouvait exercer quelque influence sur ses destinées, s’agitait dans le conseil même du Général. L'usage des pénitences et la fré-

6 Le trépas de Sixte-Quint arriva si à propos pour les Jésuites, qu’en dépit de son àge avancé, de ses fatigues passées et de la maladie mortelle dont il était depuis longtemps atteint, on chercha à voir dans cet événenrent une intervention humaine. De ce moment, il est resté à Rome, la patrice des traditions, un souvenir passé en proverbe. En voici l'origine.

Aquaviva, en sortant du Quirinal, se rendit au Noviciat de Saint-André, et il . recommanda aux novices de la Compagnie de Jésus de faire une neuvaine pour dé tourner l'orage dont elle était menacée. La neuvaine fut commencée, 21 le dernier jour, à l'instant où, dit-on, la cloche de Saint-André appelait les novices aux litanies, Sixte-Quint succomba, Maintenant encore, quand un Pape est dangereusement malade et qu’on enter sonner les pricres pour les agonisants dans une église de la

Compagnie, les Romains disent: « Le Saint-Père va mourir, voilà la cloche des Jésuites qui sonne les litanies, »

278 CHAV. VI. — INSTOIRE.

queute-oraison formaient le sujet de cette controverse. Les qua tre Assistants étaient partagés en deux avis : Laurent Maggio et Garcias d’Alarcon estimaient qu'il fallait se livrer à de longues contemplations, à de grandes austérités ; ils appuyaient leur sentiment sur l'exemple d'Ignace de Loyola et des premiers Pères de l'Institut. Paul Hoffée et Emmanuel Rodriguez, réfléchissant sur son organisation et sur sa fin, croyaient que la Compagnie devait user d'une certaine sobriété dans ces pratiques. Aquaviva avait à se prononcer : il prit un juste tempérament entre les deux extrêmes. Il déeida que la Société n'était point spécialement établie pour la prière et pour les mortifications, mais qu’elle ne pouvait subsister sans un emploi modéré de ces deux mobiles de la perfection chrétienne. Dans une lettre adressée à toutes les provinces, Aquaviva développa ce sentiment; il y concilia ce que le Religieux devait au ciel avee ce que le Jésuite devrit au monde. Le 23 octobre 1590, Bobadilla, le dernier survivant des dix compagnons d'Ignace de Loyola, mourut à Lorette, et, peu de jours aprés, la Congrégation des procureurs se réunit au Gesü.

Après de rudes atteintes portées à la Société par Sixte-Quint, plusieurs Pères regardaient comme indispensable d’assembler une Congrégation générale. De graves événements s'étaient accomplis dans le sein de la Compagnie : en Espagne il y avait scission; en France quelques Jésuites se lançaient avec trop d'ardeur dans le champ de la politique. Les uns songeaient à renforcer l'autorité du Général par une nouvelle adhésion aux Statuts; les autres, tout en reconnaissant les nécessités de la position, disaient que, puisque Aquaviva avait su tenir tête à ces orages, il n'était pas besoin de les raviver peut-être par une assemblée générale. Les suffrages se balançaient de part et d’autre; deux Assistants se pronongçaient pour, les deux autres contre : Aquaÿiva tranche la difficulté; comme chef de l'Ordre il avait deux voix, il se range à l'avis qui refuse la convocation.

Le cardinal de San-Marcellino, successeur de Sixte-Quint, n'avait régné que freize jours, sous le nom d'Urbain VII. Le 5 décembre 1590, le cardinal Sfondrati est élu Pape et prend ke nom de Grégoire XIV. La Congrégation des procureurs

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u'était pas encore dissoute ; le nouveau Pape lui témoigne l'affection qu'il voue à la Société de Jésus; il restitue par une bulle solennelle le nom que Sixte-Quint a été sur le point de lui arracher ; il rétablit ou visite les Colléges que l'abandon de son prédecesseur a privés des subsides du Saint-Siége. Lorsqu'il cut réparé les pertes, cicatrisé les blessures faites à la discipline intérieure, la Compagnie se vit affermic même par les assauts qu'elle venait d'affronter.

Un nouveau saint, élevé dans son collège Romain, montait au ciel; et malgré elle, malgré son Général, un Jésuite était enfin revètu de la pourpre par Clément VIIL Le saint qui venait d’expirer, le 21 juin 1591, était Louis de Gonzague, de la maison de Mantoue. Il avait répudié toutes les grandeurs de la terre, afin de s'unir plus intimement à Dieu. Le riche, le puissant seigneur s'était fait pauvre pour glorifier les pauvres, pour mourir parmi eux de toutes les maladies que l'indigence produit. Il n'avait passé que six années dans la Société de Jésus, dont les quatre dernières sous la direction du Père Bellarmin ; et ce jeune homme, que l'Eglise a donné pour patron à la jeunesse, n'a peut-être jamais, au milieu de ses innombrables panégyristes, recueilli un éloge plus admirable que celui dont le cardinal Bellarmin lui-même Fa honoré dans son testament. Louis de Gonzague était mort à l'âge de vingt-tr :: ans, mort d'une fièvre contractée dans les hôpitaux, mort angé'iquement comme il avait vécu. Un membre du sacré collége, un prêtre aussi illustre par sa science que par sa sainteté, demandait que son corps füt déposé aux pieds de Louis de Gonzague; Bellarmin voulait que, même dans le trépas, le vieillard fût protègé par le jeune homme, le confesseur par le péritent.

Depuis ur quart de siècle, le Père Tolet était la lumière de l'Eglise, le conseiller, le prédicateur des Souverains-Pontifes, et l'ami des rois. Grégoire XIE, écrivant au duc de Bavière, auprès duquel le Jésuite était envoyé comme ambassadeur, s'exprimait ainsi : « Nous affirmons que de tous les hommes

8 On lit dans le testament du cardinal Bellarmin : « Quod attinet ad locum scpulturæ , libenter jacere corpus meum voluissem ad pedes B. Aloysii, miei quondan spiritualis filit, sed tainen superiorcs Socictatis ubi volucrint corpus meum ponant!, »

qui sont maintenant sur la terre, Tolet est sans contredit le plus savant; néanmoins nous devons dire qu'il est encore plus distingué par sa probité ‘et par sa vertu que par la puissance de son savoir. » Pour ne pas se séparer de ce génie théologique, auquel les intérêts du monde n'étaient pas plus étrangers que ceux de la Religion, les Papes l'avaient forcé d'habiter le Vatican; il était leur commensal, il présidait la Pénitencerie apostolique ; mais Clément VIII, de la famille Aldobrandini, résolut de faire ‘encore davantage pour un pareil docteur, il décida qu'il serait cardinal.

Plusieurs autres Jésuites avaient décliné cette dignité ; le Pape annonça tout d'abord qn'il serait inflexible, et qu'il fallait que Tolet se résignât aux honneurs de la pourpre romaine, sous peine de péché mortel. Aquaviva, Tolet lui-même supplient le Pontife de ne pas se montrer aussi exigeant. Le 17 septembre 1593, le Jésuite est promu malgré lui au cardinalat. Moins d'un an aprés, le 43 septembre 1594, il adresse au Pape une lettre qui existe encore ; il le conjure de lui rendre sa liberté et son obscurité première. Clément VIIT répond : « Nous vous enjoignons expressément, par notre autorité apostolique, de ne point songer à abdiquer le cardinalat; ce ne sont point ici sim- , plement nos ordres, mais ceux de Dieu même, qui nous inspire.

Dans cet espace de temps, le nord de l’Europe avait été plus agité que le midi. En Italie, en Espagne et en Portugal, il ne s'agissait que de commotions purement politiques, que d'intrigues entre les princes, pour étendre leur puissance. La Foi catholique planait au-dessus de ces discordes que le Saint- Siége apaisait souvent; mais en Allemagne, en Pologne et en Suède, des provinces entières avaient secoué le joug de l'unité. Sans autre frein que leur indépendance, elles s’abandonnaient aux excès du libre examen. Les Jésuites, soutenus par les Catholiques, avaient bien essayé d'opposer des digues au torrent. On les avait vus semer la parole de Dieu dans les villes et dans les campagnes, raffermir les fidèles et combattre l'hérésie sous toutes les formes qu’elle empruntait. Cet apostolat n'était pas resté improductif. Sans l’interrompre, Aquaviva comprit qu'un autre serait plus fécond en durables résultats.

Alin de sauver les générations futures, il devient souvent nécessaire d'en sacrifier une aux passions et aux doctrines corruptrices qu'elle a laissées germer dans son me. User son énergie à les combattre, c'est accorder à l'imprévoyance le droit de tuer le zèle ; c'est se condamner à l'impuissance.

Il y avait un moyen plus sûr de conserver la Foi au cœur des provinces allemandes. Il était bon d'entrer en lice avec les sectaires, d’essuyer leur feu théologique et de tenir tête au désordre des imaginations; maisen même temps il importait, dans le secret des études, d’aguerrir les enfants contre les préventions, de leur inculquer aussi avant que possible l'amour du Christianisme, et de les attacher par les liens de la confiance et de la vénération à cette Chaire de Saint-Pierre, le but des attaques. L'idée qu'Aquaviva empruntait à Saint Ignace fut donc de faire une propagande par l'éducation, et d'établir, à l’aide de ce levier, une Contre-Réforme sur le terrain où triomphait la Réforme. Les docteurs du Protestantisme avaient gagné à leur cause les générations présentes : les Jésuites marchérent à la conquête de l'avenir. Par eux ou par les rois, leurs élèves, ils ne tardèrent pas à recueillir le fruit de cette combinaison. Pour la réaliser telle qu'ils l'avaient comprise, des Colléges leur étaient nécessaires; ils avaient besoin de l’appui des souverains, du concours des grands, de l'estime du peuple. Ils obtinrent tout cela, et, dès 1581, ils n'avaient plus qu'à perpétuer leur domination sur les intelligences. .

Le Père Possevin se montrait l'un des promoteurs les plus actifs de la Contre-Réforme.' Ambassadeur du Pape à Stockholm, il avait visité, à divers reprises, les cours de l'Allemagne. En cette année, Possevin, légat du Saint-Siége en Russie, parvenait au camp du roi de Pologne.

lwan IV Basilowiez, Czar de Moscovie, était un prince qui aimait à racheter par la gloire ses cruautés et ses déprédations. Il avait étendu les frontières russes jusqu'à la mer Caspienne. Après avoir conquis les royaumes d'Astracan et de Cassan, il se tourna vers l'Occident pour manifester à l'Europe sa puissance encore inconnue. Il envahit la Livonie ; il allait pousser ses armées sur la Pologne, lorsqu'un noble antagoniste se jeta

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à sa rencontre. LL ÿ avait dans le caroctère d'Étenne Bathori un amour de gloire qui plaisait aux Polonais; mais, à cetto passion chevaleresque, Étienne joignait la prudence du général et la dextérité du négociateur, Iwan avait soumis la Livonie en 1580; deux mois après, il se trouva face à face avec l'armée polonaise. Il fut vaincu dans différents combats, refoulé et poursuivi vers ses steppes. Bathori, victorieux, pouvait à son tour faire trembler Basilowiez et le précipiter du trône. Iwan jugea que le sort des armes lui serait longtemps contraire. Afin de conjurer les malheurs évoqués par son ambition, il fit appel à la ruse. C'était tout à la fois un vaillant capitaine et un Grec du Bas-Empire, un de ces hommes qui, avec des réticences ou des jeux de mots, éludent leurs promesses et mettent l'honneur au service de leur intérêt personnel.

Pour arrêter Bathori qui s'avançait avec ses Polonais, il fulait un médiateur puissant. Basilowicz était schismatique, mais. il savait de quelle vénération son audacieux rival entourait le Souverain-Pontife. Ce fut à Rome qu'il s’adressa. Thomas Sé-" vérigène, son ministre, accourut auprès du Saint-Siége; il réclama l'intervention du Pape. Cette intervention lui fut accordée, et le Pére Possevin partit avec le diplomate moscovite. Le Jésuite était muni des pleins-pouvoirs de Grégoire XIIE; il devait se porter pacificateur entre les deux puissances bélligérantes. Cette mission, sollicitée par le Czar, était un hommage rendu au successeur des Apôtres. Le Pape et le Père Possevin y virent autre chose qu'un hommage. Dans cet appel désespéré que l’un des chefs de l'Eglise grecque faisait au Pontife de l'Eglise catholique, les esprits perspicaces entrevoyaient un symptôme de rapprochement; en tous les cas, c'était ouvrir aux Nonces du Saint-Siége et à ses Missionnaires un passage plus direct ct moins dangereux pour les Indes, la Tartaric et la Chine. Possevin traitcrait avec Iwan ces points si essentiels à l'Eglise. Mais, afin de remplir les vues de Grégoire XIIT et celles du Czar, le légat avait ordre de s'entendre d’abord avec le roi de Polo- . gne. Le 19 juin, il était à son quartier général de Vilna, il lui présentait le bref du chef de l'Eglise. Ce bref, daté du 15 mars 1581, est ainsi concu :

« Le Czar de Moscovie nous a envoyé in ambassadeur avec des lettres et des propositions dont nous avons eu soin d'informer Votre Majesté par notre Nonce. Nous renvoyons ledit ambassadeur et, avec lui, notre cher fils Antoine Possevin, théologien et prêtre de la Compagnie de Jésus, homme d'une sagesse et d'une fidélité très-éprouvées, ainsi que nous l'avons reconnu avec bonheur dans plusicurs occasions, où il s’est toujours montré trés-propre ct très-disposé à faire les plus belles choses pour la gloire de Dieu et pour le bien de la république chrétienne. Nous l'employons d'autant plus volontiers dans cette négociation qu'il est plus connu de Votre Majesté. Nous souhaitons que vous preniez une entière eréance en tout ce qu'il vous dira sur le sujet de la paix que le Moscovite désire avec tant de passion. »

Le roi de Pologne était victorieux, ses armées marchaient à la conquête des provinces russes. Quelque grands que fussent son amour pour le Saint-Siège ct son affection pour le désuite, Bathori ne lui cacha point que, dans cette confiance subite accordée par Iwan au chef de la Catholicité, il y avait un calcul dont son épée saurait bien déjouer l'astuce. Le Polonais ne consentait pas à une suspension d'armes, mais il promettait de ne point mettre d’entraves au traité de paix que Possevin rédigerait dans l'intérêt de la Chrétienté. Jean Zamoski, chancelier du royaume ct général aussi brave que prudent, était Fami de Possevin. Il le seconda auprès du roi, ct le camp fut porté à Disna, où les ambassadeurs d’Iwan le rejoignirent. Ils offraient des conditions que Bathori refusait. Cette persistance dans des projets belliqueux favorisait la mission de Possevin, en laissant, pour ainsi dire, à sa merci Île sort du Czar. Après avoir sondé les dispositions du vainqueur, le Père franchit le Borysthène, et, escorté par les Cosaques, il s'enfonça dans l’intérieur du pays. L'empire de Basilowiez dépendait peut-être de l'ambassade du dJésuite; il fut accueilli partout avec des honneurs inusités. Ewan l’attendait à Staritza. Les courtisans le reçurent à l'entrée de la ville; et, le 8 août 1581, le prince lui donna sa première audience solennelle. I était assis sur un trône dans tout l'éclat de ses magnificences. Une longue robe d'étoffe d'or parsemée

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