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de perles et de diamants l’enveloppait; il avait sur la tète une couronne en forme de tiare, et à la main gauche un sceptre semblable à la crosse des Evèques. Une multitude de sénateurs, de généraux et de boyards entourait le monarque et remplissait les appartements. L'or et les pierreries étincelaient autour du Jésuite et de ses quatre compagnons, qui, vêtus du costume de leur Institut, s’avançaient gravement. Lorsqu'ils furent au pied du siége impérial, ils s’inclinèrent profondément. Alors un sénateur dit : « Très-illustre empereur, Antoine Possevin et ceux qui l'accompagnent frappent la terre de leur front pour marquer le respect qu'ils vous rendent. »
Le Jésuite était resté dans son humilité ; l'ambassadeur ne crut pas pouvoir accepter sans protestation le cérémonial auquel on le soumettait. Il avait entendu résonner à ses oreilles tous les titres dont s’honoraient les czars. À cette interminable nomenclature il répondit : « Notre Très-Saint Père et seigneur, le Pape Grégoire XIIE, pasteur de l'Eglise universelle, Vicaire de Jésus-Christ sur la terre, successeur de saint Pierre, seigneur et maître temporel de plusieurs pays, serviteur des serviteurs de Dieu, salue Votre Sérénité avec toute l'affection possible, et lui souhaite toutes sortes de bénédictions. » Au nom du Pape, Basilowiez se leva de son trône; après s'être entretenu quelques instants avec Possevin, il l’invita au c/ab da sal, c'est-à-dire au festin qu'il lui donnait le même jour. Au milieu du repas, le Czar prit la parole, et devant toute sa cour : « Antoine Possevin, dit-il, buvez et mangez, car vous avez fait beaucoup de chemin en venant de Rome ici, envoyé par le Saint Père ct Souverain-Pontife Grégoire XII, qui a été établi de Dieu en qualité de pasteur” de l'Eglise chrétienne ct romaine. Nous avons pour lui une vénération profonde, et nous le reconnaissons pour le Vicaire de Jésus-Christ. En sa considération, nous avons pour vous toute sorte de respects. »
Cinq jours s’écoulérent ainsi dans les fêtes officielles ; puis les négociations s'ouvrirent, tantôt en présence de Basilowiez, tantôt avec les sénateurs auxquels le Czar accordait sa confiance. Iwan était dans a maturité de l’âge, mais sa politique ne sc montrait pas aussi à découvert que ses colères. Habile dans Part
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DE LA COMI'AGNIE DE JESUS. 285
de rapetisser les choses afin d'arriver plus promptement à son but, il se servait de toutes les ressources de la duplicité : il faisait. assaut avec Possevin de courtoisie et de pénétration pour l'entraîner dans ses idées. Travailler à épargner le sang chrétien avait bien été le principal mobile de l'ambassade du Père ; mais, à part cette pensée pacificatrice qu’Iwan avait invoquée, le Jésuite aspirait à en faire triompher d’autres pour l'extension de la Foi. Il se chargeaît de négocier au nom de la Russie avec Bathori : néanmoins, à ce traité tant désiré il mettait certaines À conditions. Toutes les fois que le Pape le jugerait à propos, la Russie concéderait un passage aux Nonces ou aux Missionnaires apostoliques ; ils auraient la liberté d'exercer dans l'empire du Czar les fonctions de leur ministère. Les marchands catholiques pourraient y professer tranquillement leur Religion aussi bien que les prêtres dont ils seraient accompagnés; et, puisque le Czar lui-même avait proposé au Souverain-Pontife une ligue contre les Tures, Possevin pensait que le meilleur moyen de l'obtenir serait de réunir les deux Egiises. En 1439, le Pape Eugène IV, l'Empereur Jean Paléologue et le Patriarche Joseph s'étaient déjà occupés de ce projet au Concile de Florence.
Possevin avait vu la Compagnie de Jésus réaliser tant de choses merveilleuses avec le zèle et la science pour toutes ressources, qu’il ne désespérait pas de mener à bien la révolution religieuse par lui tentée en Russie, et il mandait au Pape : « Les grands édifices ne s'élèvent point en un seul jour. Dieu n’accorde guère le progrès de l'Evangile qu’au travail et à la constance. Ici du moins on aura l'avantage de s’insinuer dans l'esprit des nobles; il ne sera point difficile, dans les conversations qu'on sera obligé d'avoir avec eux, de faire tomber l'entretien sur la Religion, et peut-être que le bon exemple, faisant impression sur le cœur de quelques-uns, achèvera ce que les paroles n'avaient fait qu'ébaucher. On pourra apprendre la langue du pays, écrire ensuite des livres en la même langue et les répandre parmi ces peuples, surtout si la Livonie reste au roi de Pologne par la paix; car alors, à la faveur des séminaires qu'on établira à Derpt et en d’autres lieux, les ouvriers évangéliques pourront faire sûrement des excursions jusqu'en Moscovie. Ainsi, sans bruit et insensi-
280 CHAË. VI. — HISTOIRE
blement l'on aplanira les obstacles qui avaient paru insurmontables jusqu'à ce jour. »
L'exemple des Indes et le souvenir de François Xavier séduisaient le Jésuite ; mais il était bien plus facile aux Pères d’implanter le Christianisme chez les Idolâtres que de ramener à la . Communion romaine des princes et des empires qui s’en étaient détachés par le schisme. L'action apostolique a beaucoup plus de force lorsqu'elle tend à bouleverser un système de croyances, que quand elle cherche à modifier un point disciplinaire ou à “soumettre l'autorité d’un Patriarche indigène à celle d’un Pontife étranger. Dans les pays infidèles, l'enthousiasme du Missionnaire, les périls qu'il affronte, la charité qu'il déploie doivent nécessairement populariser le culte qui, en brisant les liens de l'esclavage, ennoblit l'espèce humaine par l'idée seule qu'un Dieu s’est immolé pour elle. Mais tous ces effets d’éloquence sacrée, toutes ces images du Calvaire évoquées devant des ‘hommes que.d'orgucilleuses susceptibilités ou des préoccupations
politiques ont séparés de l'unité, ne peuvent plus produire les
mêmes miracles de conversion. On accepterait le Dieu, on diseute le Vicaire. Des motifs d'amour-propre, des pensées terrestres s'engagent dans ces questions. Les schismatiques sont Chrétiens, ils n’ont qu'un pas à franchir pour être Catholiques, et ils ne le franchissent presque jamais. L'idolàtre se précipite à cœur perdu dans la Foi; le schismatique raisonne, argumente sur la suprématie du Pape, et, en définitive, il n'abdique jamais ses préventions.
Possevin était dans une situation exceptionnelle; il pouvait conclure une paix qui de jour en jour devenait plus nécessaire à war. Le Czar néanmoins différait de répondre ou ne donnait que des paroles évasives aux propositions que le Jésuite lui avait offertes. Un mois s'était écoulé depuis l’arrivée du Père à Staritza, lorsque la nouvelle du siége de Pleskow mit un terme aux premières conférences. La prise de cette vilie ouvrait aux Polonais toute la Russie ; elle rendait encore la paix plus compliquée, car les exigences de Bathori s'élèveraient nécessairement au niveau de ses succès. Iwan s'était endormi; l'impétuosité de son adversaire le réveillait; mais la lutte était alors inégale : la
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Suède y prenait part, et les troupes de Jean II avaient déjà.enlevé aux Russes la ville de Nerva et plusieurs places maritimes. Basilowicz se persuada que le Jésuite seul le tirerait de cette perplexité; il le décida à partir pour le camp polonais et à diri-
ger vers Rome le Père Campan, chargé d'apprendre au Pape les
intentions qu'il manifestait sur quelques points de la négociation ecclésiastique. Iwan ne: demandait pas mieux que de voir tous les princes chrétiens se coaliser contre les Ottomans, et il s’engageait à recevoir dans ses Etats les marchands catholiques.
Le 7 octobre, le Jésuite entrait dans le camp devant Pleskow; le roi de Pologne persistait plus que jamais en sa résolution ", et Possevin écrivait au Czar : « On croit ici que la cour de Moscovie ne cherche qu’à traîner les choses en longueur, dans l'espérance de la levée du siége de Pleskow; mais vous ne devez pas compter là-dessus. » Le roi de Pologne et Possevin avaient sans doute réglé d'avance entre eux les conditions du traité que la force imposerait aux Russes : ils étaient d’intelligence pour les faire aussi favorables que possible à la Religion catholique ; mais une nouvelle difficulté surgissait par la prise d'armes de la Suède. Cette difficulté, il pressait de l’aplanir en secret afin d'empêcher Basiloviez de tirer parti du caractère versatile du roi Jean et de la position religieuse dans laquelle ses sujets le plaçaient. Bathori pria le Jésuite d'écrire au monarque dont il avait été l'ami. Le 20 octobre, Possevin lui fit part des clauses du traité projeté ; il lui demanda son concours au nom du roi de Pologne. Des affaires aussi épineuses n’occupaient cependant pas assez le Jésuite pour qu'il ne lui restât pas quelques heures à consacrer à la charité. Le Pâäre Martin Laterna était dans le camp; chaque jour Possevin se joignait à lui, et ils visitaient les malades, ils pénétraient sous la tente des gens d'armes, ils leur apprenuent en même “hs les de-
voirs du chrétien et ceux du soldat.
Iwan déférait ‘aux conseils du Jésuite. Il avait nommé des ambassadeurs : Bathori désigna les siens; puis le congrès se réunit à Chiveroua-Horca près de la ville de Porchov. Le duc
6 Neugebaverus, Historia Polonie, Vib, x. Heidesten, de Bello Masrovita, lib, tv.
Démétrius, Pierre Jeletski ct Romain Olphérius représentaient la Russie; Sbaraski, palatin de Breslaw, et le duc Albert Radzivill, la Pologne. Christophe Warsevicz, frère du Jésuite de ce nom, fut appelé aux conférences comme mandataire officieux de la Suéde. Elles s’ouvrirent le 15 décembre 4581 par une messe à laquelle assistèrent les ambassadeurs et leur cortège. Le légat du Saint-Siége demanda alors aux plénipotentiaires communication de leurs pouvoirs, et, sous sa présidence, les Polonais et les Moscovites discutèrent les intérêts dont ils étaient chargés. Au millieu de cet assaut de ruses diplomatiques d'un côté, et d'appels à la victoire de l’autre, le rôle de médiateur était délicat.
Souples et hardis, les ambassadeurs d'Iwan parlaient de paix, tantôt avec des sentiments conciliateurs, tantôt avec une colère dont la défaite même n’étouffait pas la violence : ceux de Pologne se montrajent dans tout l'éclat de leurs passions, ardents, irascibles, mais pleins d'une de ces générosités chevaleresques que la victoire donne. Dans ces divergences de caractères nationaux, dans ces discussions, où chaque mot ravivait une haine patriotique, il ne se trouvait qu'un homme calme comme la justice. Au nom du Saint-Siége, cet homme exerçait sur ces natures si diverses, et que l'éducation n'avait pas assouplies, un ascendant qu'il ne devait ni à ses titres, ni à sa naissance, ni à la splendeur de son rang. C'était un Jésuite. Les ambassadeurs de Pologne vénéraient en lui son caractère de prêtre et sa haute sagacité; les ministres d’ [wan admiraient la pénétration de son esprit qui lui faisait déjouer les mille incidents par lesquels ils essayaient de fatiguer la vivacité polonaise. Ils rendaient hommage à sa prudence ; mais, à force d’astuce, ils parvenaient encore à faire naître des délais, un ajournement étant pour le Czar une nouvelle chance de salut. L'armée de Bathori pouvait essuyer un échec devant Pleskow, et cet échec changeait subitement la face des choses. Possevin ne se déguisait point que telle était la pensée des négociateurs moscovites ?.
Étienne II demandait la cession de toute la Livonie : Iwan
6 La correspondance gntre Zamoski, chancelier de l'olugne, et le Père Possevin, estune des plus curicuses études du caractère russe à cette époque.
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ne consentait à .en céder qu'une partie. Possevin avait le der nier mot de Bathori ; il n'ignorait pas qu'il ne se relâcherait jamais de ses exigences; il tenta donc auprès de Jeletski et d'Olphérius une démarche définitive. Pressés par le légat, les Russes avouent que leurs instructions secrètes leur permettent d'accorder la Livonie tout entière, mais que, sous peine de mort, il leur est enjoint de ne sigäc: qu'à la dernière extrémité. Elle était venue aux yeux de Possevin. Il le démontra aux plénipotentiaires d'Iwan ; et, comme ils en élaient depuis longtemps convaincus, ils ne s’étonnèrent pas trop de la démonstration. Possevin avait concilié les deux parties, il ne restait plus qu'à rédiger le traité de paix fait sous ses auspices. En ce moment, la Pologne éleva une nouvelle prétention; elle exigea que la ville de Veliki lui fût abandonnée, Les Russes refusent péremptoirement d'accéder à une pareille proposition; les Polonais insistent, et ils déclarent qu'en cas de rejet de leur demande, les hostilités vont recommencer. Démétrius consulte Possevin. « Votre prince, répond le Jésuite, a besoin de la paix, il la désire à tout prix, vous le savez, et, par crainte de sa colère, vous n'osez vous engager plus avant. Je me charge du péril que vous courez. Écrivez à Basilowiez que c'est moi qui vous ai déterminés à passer outre, et qu'à mon arrivée à Moscou, selon la parole que j'ai donnée à Sa Sérénité, je suis prêt à lui offrir ma tête, s’il pense que je me sois trop avancé. »
Le Père avait gagné les Russes : il lui fallait s'entendre avec les Polonais. Il expliqua la nature de sa mission, et il fut convenu, que, pour n'exposer à aucun reproche les plénipotentiaires des deux couronnes, on remettrait au Jésuite, ou à quelqu'un de sa suite, la ville de Veliki comme un gage des excellentes dispositions de la Moscovie et de la Pologne. Les intérêts étaient réglés; mais, chez deux puissances rivales, ce ne sont pas les intérêts seuls qui prédominent. Il y a des questions d'amour-propre national ou princier, quelquefois beaucoup plus vitales que les autres, et Ian Basiloviez avait pris le titre de Czar, parce que Basile, son père, s’en était emparé.
Dans la langue tartare, ce nom désignait un seigneur particulier, comme les titres de despote, de vaïvode et d'hospodar , al. 19
mais par l'aflinité que, dans la langue russe, il semblait avoir avec celui de chef suprème et d'empereur, les Polonais déelarérent ne pouvoir le reconnaître. Iwan avait calculé qu'en cédant la Livonie aux instances de Possevin, le Jésuite, qui ne devait pas attacher grand prix à la conquête diplomatique d'un titre, s’empresserait, en échange d’une province, d’interposer son autorité pour appuyer ses prétentions. C'était l'accessoire pour Iwan, il n'en avait parlé que lorsque les affaires principales s'étaient trouvées réglées; mais quand tout fut conclu, i] enjoignit à ses ambassadeurs de sonder le Jésuite sur cette matière.
Dans la nuit du 31 décembre au 1°" janvier 1582, ils eurent avec lui une longue conférence. Ils posèrent en principe que, puisque le grand-duc de Moscovie avait bien accordé au Pape la qualité de Pasteur universel de l'Eglise Chrétienne, lui, ambassadeur du Saint-Siège, n'éprouverait pas plus de répugnance à user de son crédit pour faire concéder à lwan le titre de Czar. Possevin lui répondit : « Votre maitre a donné au Pape le nom dont tous les princes catholiques l’honorent ; mais jusqu'à ce jour je n'en vois aucun qui ait attribué au grand-duc celui de Czar. »
La réponse du dJésuite était coneluante ; elle termina une discussion dont les successeurs d'Iwan Basilowiez ont si glorieusement appelé, depuis Pierre le Grand jusqu’à nos jours.
Quand le traité de paix fut signé, le 15 janvier 1582, les négociateurs voulurent, selon la coutume du Nord, consacrer cette ‘union par le baiser de la croix. Touchante cérémonie, qui rappelle aux Chrétiens de toutes les sectes que, s’ils ne reconnaissent pas la même mère, ils ont au moins un père commun mort pour eux sur le Calvaire. La chapelle où le Jésuite célébrait chaque jour la messe fut choisie comme le lieu le plus convenable à la solennité. Les actes diplomatiques, revètus du sceau des divers contractants, furent déposés sur l'autel; et les Moscovites, les premiers, accompagnés de leurs Woldars ou Évêques, vinrent l’un après l’autre baiser la croix que Possevin leur présenta, et jurer entre les mains du Jésuite qu'ils acceptaient les conditions du traité. Les Polonais suivirent, et les
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deux ambassadeurs ajoutèrent au bas de l'acte : « Nous avons signé avec joie la paix et nous l'avons ratifiée par le baiser de la croix, devant le Révérend Père Antoine Possevin, légot du Très-Saint Pontife Romain, Grégoire XIII. »
Cette convention donnait la Livonie au roi de Pologne, le roi voulut la rendre à Dieu. Comme le Père Possevin avait coopéré à cette conquête au moins autant que les armes polonaises, Bathori, afin de se montrer reconnaissant, demanda des Jésuites pour instruire ses nouveaux sujets. Iwan avait fait promettre à Possevin qu'il visiterait sa capitale de Moscou lorsque l'accord serait conclu. Le Jésuite se mit en route pour dégager sa parole et pour obtenir du prince russe les faveurs qu’il avait sollicitées de la part de Grégoire XIII. Les hostilités -cessaient partout, et le voyage de Possevin dans ce vaste empire ne fut qu'une marche triomphale. Iwan avait ordonné d' l’accueillir avec tous les honneurs dus à sa dignité diplomatique. Le peuple saluait en lui l'enfant du peuple, l'humble prêtre qui l’arrachait aux horreurs de la guerre. C’étaient partout des acclamations sans fin, et, à travers ces hommages qu'on lui rendait dans les cités, qu'on renouvelait au chaque village, il arriva à Moscou.
Le Czar était plongé dans le deuil. Son caractère toujours altier avait des moments d'allucination furieuse qui faisaient tache sur ses brillantes qualités : Iwan, dans ces heures terribles, tuait sans merci et sans motif. Tandis que la paix se négociait à Chiveroua, le Czar, et c’est la version même de Possevin que nous suivons, le Czar vit un jour sa belle-fille dans un costume qui ne lui parut pas assez décent ; il s’emporta, et renversa d’un coup de son sceptre cette malheureuse princesse. Elle était ‘enceinte; quelques heures après elle accouchait d'un enfant mort. Le fils d'Iwan accourt ; il a sous les yeux ce déplorable spectacle. Dans un premie: moment de désespoir, il accuse son père de cruauté. La colère du Czar était aussi intraitable qu'irréfléchie : la douleur du jeune duc l’exaspère; il saisit le sceptre qui a blessé la princesse, et il en frappe son
époux à la tête. Le coup fut mortel; trois jours après, [wan n'avait plus de fils.
Lorsque le calme fut rendu à ce cœur où bouillonnaient tant de ‘passions contraires, l'affliction du père ne connut plus de bornes! ; il gémit, il pleura, et, dans le paroxysme de ses remords, il forma le projet de se retirer du monde pour se livrer à toute l’amertume de ses pensées. Le Czar était couvert d'habits de deuil, sa cour aussi, et dans la relation de son ambassade, le Jésuite fait cette remarque : « Ainsi ces hommes qui, à notre premier voyage, tournaient eh ridicule la couleur et la simplicité de nos soutanes (car le noir est pour eux une couleur lugubre et de mauvais présage), nous apparaissaient maintenant vêtus de deuil. Ils n'étaient plus en état de nous reprocher l'humilité de notre costume. » Le Czar le reçut avec une, bienveillance extraordinaire; mais cette bienveillance, sans se. démentir publiquement, ne consista bientôt que dans des témoignages officiels. Quelques marchands anglais et un médecin anabaptiste étaient venus tenter la fortune en Russie. Missionnaires de la Réforme protestante, ils s’occupaicnt beaucoup moins de répandre la doctrine des novateurs que de semer la haine contre le Pape. Le Pape, à leur dire, était l’Antechrist annoncé par l'Apocalypse ; les Jésuites, qui les devançaient sur toutes les plages et dans tous les empires, furent pour ces trafiquants de culte et de liberté des artisans de discorde.
Les Grecs n'avaient pas besoin de ce surcroît de préventions contre les Latins. Iwan les mit à profit afin d'améliorer la position que les événements lui créaient. La reconnaissance qu'il devait au Saint-Siége et au légat commençait à lui peser; il cherchait les moyens de s’en débarrasser sans scandale. Les Anglais lui offraient cette occasion, il la saisit. Sous le coup des insultes que ces hérétiques prodiguaient à l'Eglise romaine, il indique à Possevin le jour où il pourra communiquer à ses ministres les propositions que le Saint-Père adresse à la Russie par son intermédiaire. Possevin explique au Sénat les demandes de la cour de Rome. Le Sénat répond que sans doute le Czar accueillera favorablement des projets qui ne tendent qu'à l’extension du Christianisme ; mais le Jésuite en avait conçu un autre : il désirait d'entretenir publiquement Basilowiez sur la ré-
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conciliation des Eglises latine et grecque. Le Missionnaire se retrouvait encore sous l'écorce du légat. Iwan permit la conférence, et lorsque, le 21 février 1581, le Père parut dans la grande salle du Kremlin, où tous les dignitaires moscovites entouraient le trône de leur souverain : «. Antoine, lui dit ce dernier, vous voyez bien que dans la cinquantième année de mon âge je ne puis plus me flatter de fournir une longue carrière. Né et élevé dans la Religion chrétienne, qui est la bonne et la véritable, je ne dois point la changer. Le jour du jugement approche : là, Dieu nous fera connaître laquelle de la vôtre ou de la nôtre est la plus conforme à la vérité. Je ne trouve pourtant pas mauvais qu'en qualité de Nonce du Souverain-Pontife Grégoire XIIE, vous vous acquittiez des ordres que. vous avez reçus. Ainsi je vous autorise à dire ce que vous jugerez convenable. »
Le désuite prit la parole ; il développa les bienfaits et les-heureuses conséquences que produirait la réunion de l'Occident et de l'Orient dans une mème Foi, quand il n’y aurait plus qu'un
‘seul troupeau et qu'un seul pasteur. Iwan était fait pour com-
prendre les avantages moraux et matériels que la Russie recueillerait de cettesidée; mais, nourri dans le schisme, il er avait adopté les principes et les préventions. Il y eut cependant un moment où un éclair de joie passa sur son front assombri. Possevin parlait du Concile de Florence, dans lequel les patriarches d'Orient et Jean Paléologue avaient reconnu l'Unité, et il s'écriait : « Quelle gloire pour vous, si un jour, à la faveur de cette fraternelle alliance entre les princes chrétiens, Votre Sérénité obtenait, par sa soumission à l'Eglise, cet empire de l'Orient que les Grecs n'ont perdu qu’en se détachant par le schisme de l'obéissance due à Jésus-Christ! »
L'Orient et Constantinople, c'était déja le rève des Czars. Possevin traçait à leur ambition une route plus directe. Un mouvement d'enthousiasme accucillit cette magnifique espérance; mais Basilowicz, abattu par la douleur, n'était plus capable de s'associer à une pensée qui souriait tant à l’imagination de ses boyards. Pour couper court à cet élan, il ramena la conférence aux proportions qir'elle devait avoir : «Je vous ac-
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corde, dit-il au Jésuite, tout ce que vous sollicitez au nom du Souverain-Pontife, lo passage dans mes États pour ses Nonces et pour ses Missionnaires, le libre exercice du culte pour les prètres et les marchands catholiques ; mais je ne veux pas que mes sujets puissent être reçus dans les églises ou dans les chapelles que vous construirez. L'acte de concession va être dressé, et vous qui l'avez obtenu, vous le remettrez au Pape. »
Il y avait dans la nature d'Iwan un tel mélange de grandeur et de petitesse, de cruauté et de bonhomie, de spontanéité et de méthode, il changeait st brusquement de passions et de sentiments qu'il était impossible de le suivre dans les variations de son caractère. Le Jésuite, — et il l'avoue lui même, — avait deviné sous l'enveloppe du Tartare l'instinct de la civilisation ; H y avait du calcul et de l’art dans ces soubresauts qui le rendaient insaisissable, et qui lui permettaient de se posséder tout en dominant les autres par l'orgucil ou par la terreur. Il venait de rompre l'entretien sur la fusion des églises; il reprit ce sujet;
puis il proposa des doutes, il éleva des objections ; it fit à sa manière l'historique de l'établissement du Christianisme et de
l'autorité pontificale. Comme tous les Grecs, il avait de l’aversion pour l'Eglise latine; les hérétiques anglais avaient réveillé cette aversion. Lorsque Possevin se mit à redresser ses jugements ou ses erreurs, lwan, pâle de colère, s'élança de son trône en s'écriant : « Sachez bien que le Pontife de Rome n'a jamais été le Pasteur de l'Eglise. — Eh! pourquoi, réplique sur-le- champ Possevin, si cela est, avez-vous recours à lui dans vos besoins? Pourquoi suis-je ici? Pourquoi lui donnezvous, aussi bien que vos prédécesseurs, le nom de Pasteur que vous lui disputez maintenant? »
Le Czar tenait à la main le sceptre que ses accès de colère avaient si souvent déshonoré, et qui était encore fumant du sang de son fils; il l'agite sur sa tête, puis, le jetant à ses pieds comme un homme qui sort vainqueur d’une lutte intérieure : « Est-ce ainsi, reprit-il lentement, que vous oubliez le respect qui m'est dù?» Mais Possevin, qui avait fait le sacrifice de sa vie, ne consentait pas à faire celui de sa Foi et de son honneur ; il répondit avec une déférence mêlée de fermeté, et la discus-
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DÉ LA COMPAGNIE Dh JESUS, 205
sion théologique continua. Iwan n'avait pu ellrayer ou convaincre le Jésuite; il essaya de le compromettre en le faisant assister avec lui aux cérémonies de l'Eglise grecque. Il espérait amener le légat à baiser publiquement la main du Patriarche moscovitu, afin de répandre le bruit que le Pontife romain s'était soumis au Pontife russe. Possevin résisla à toutes les avances que Basilowicz lui fit dans cette intention, et lorsque ces deux hommes aussi habiles l'un que l'autre, mais par des moyens différents, se furent bien convaincus, de l'inutilité de leurs eflurts, le Jésuite demanda au Czar son audience de congé. Le prince avait sollicité par ambassadeur la médiation du Pape; il comprit qu'une nouvelle ambassade était nécessaire pour remercier le Saint-Siége et la Compagnie de Jésus. L'heure de la séparation allait sonner; les dissentiments qui avaient éclaté pendant le séjour de Possevin à Moscou furent mis de côté comme un importun souvenir, et dans les fêtes d'adieu Iwan se montra plein d'affabilité. Il combla l'ambassadeur apostolique des plus riches présents : l'ambassadeur les distribua aux pauvres, et ce ne fut pas l’un des moindres sujets d'étonnement de Basilowicz et de sa cour, prodigues ou avares selon les circonstances. Enfin le Père partit avec les! envoyés russes vers la fin d'avril. Au terme du voyage, ils remirent à Grégoire XIIL cette lettre qu'Iwan lui adressait : °
« Le Grand-Seigneur, Empereur et Grand-Duc, Iwan Basilowicz, Autocrate de la grande, petite et blanche Russie, Moscovie, Kiovie, Wolodomirie; Czar de, Cassan, Czar d'Astrakhan, etc. E
» Nous vous avons écrit, Pape Grégoire, que nous avons reçu et fait lire avec bien de la joie les lettres que vous nous avez envoyées par votre Nonce, Antoine Possevin, et nous n’en avons pas eu moins d'apprendre de la bouche du même Nonce la pensée où vous étiez de faire avec nous une étroite alliance pour être en état de nous opposer aux Infidèles. Nous avons reçu ledit Nonce avec beaucoup d'affection, cet nous lui avons donné des réponses favorables, soit par nous, soit par nos sénateurs, en tout ce qu'il pouvait souhaiter.
» Nous voulons donc être très-étroitement unis d'une amitié
206 CHAR. VE. — INSTOIE
fratemnelle vec: vous, Souverain-Pontife et docteur de l'Eglise romaine, avec notre frère l'empereur Rodolphe, et tous les monarques chrétiens, et faire en sorte, ainsi que nous l'avons déjà écrit par notre ambassadeur Thomas Sévérigène, que la Chrétienté soit tranquille et délivrée de toutes les insultes qu'elle aurait à craindre des Infidèles, et que le sang des Chrétiens ne soit plus répandu, comme il l'était encore lorsque votre Nonce Antoine Possevin est venu ici de votre part. Suivant vos ordres, Grégoire, Souverain-Pontife, il n'a cessé de faire divers. voyages, tant vers nous que vers le roi Étienne, pour empêcher qu'il ne s'en répandit davantage; de sorte que, par ses soins, nos ambassadeurs, convenant entre eux de part et d'autre, ont arrêté une trêve de dix ans. Or, le même Antoine Possevin, votre Nonce, étant retourné ici, nous le renvoyons à Votre Sainteté, tant pour vous. saluer que pour vous demander votre amitié, et nous faisons partir avec lui notre ambassadeur, Jacques Molvinien, accompagné de Tissin, notre vice-secrétaire.
» Quant à ce que vous nous avez écrit touchant l'alliance :
que vous désirez contracter avec nous, nous avions, pour le même sujet, nommé, il y a quelques années, des ambassadeurs ou internonces auprès. de l'empereur Maximilien et de son fils Rodolphe ; et lesdits Maximilien ét Rodolphe, empereurs, voulaient aussi nous envoyer des ambassadeurs pour la même cause ; mais ds ne sont point encore venus. Or, quand votre légat Antoine Possevin sera arrivé avec notre ambassadeur Jacques Molvinien vers vous, Grégoire, Souverain-Pontife et docteur de l'Eglise romaine, et que vous aurez pris des mesures avec l'empereur Rodolphe et les autres princes chrétiens sur l'union qui doit être «ntre nous, et que vous nous en aurez js par une nouvelle légation, nous ne manquerons point de à: a u5si avec nos sénateurs les moyens qui seront le plus it à là mème fin.
» tour ce qui est des choses que votre légat Antoine Possevin raus à proposées de votre part, nous avons répondu nousmême, 4 non< avons ordonné à nos sénateurs de le faire en noire wom, ©, en particulier, à notre conseiller Mihitas, fils de Georges acharin, goaverneur de Novogorod. ,
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» Quant au livre du Concile de Flosence, traduit en gree, nous l'avons reçu avec plais des mains d'Antoine Posse, n. Pour ce que vous nous avez écrit de l'affaire de la Religion sur laquelle ledit légat Antoine Possevin a eu avéé nous plusieurs conférences, il vous fera rapport de ce que nous en avons dit. Pour vous, Grégoire XIII, Page, Souverain Pasteur et docteur de l'Eglise romaine, lorsque vous aurez lu nos lettres, que nous vous avons adressées par notre ambassadeur Jacques Molvinien, et Jacques Tissin, notre vice-secrétaire , renvoyez-nous l'un et l'autre, et faites-nous pur eux une réponse nette et exacte de tout ce qu'il nous est important de savoir.
» Ecrit dans le palais de notre citadelle de Moscou, l'an de la création du monde 7900, au mois de mars, imdict on 10, de notre empire le 48, de notre règne de Rosie le 33, de celui de Cassan le 30, de celui d’Astrakhan le 28. »
La légation de Possevin en Russie était couronnée de succès ; le Saint-Siége ne consentit pas à se priver d'un pareil ngociateur. L’hérésie envahissait sourdement la Livonie et la Transylvanie ; il était urgent d'opposer à ses progrès une éloquence et une plume à l'épreuve; il fallait guider Étienne Il à travers le dédale de récriminations et d’accusations que formaient les sectaires : le Pape choisit encore Possevin. Le Jésuite franchit à pied cette distance, presque interminable alors, et il arriva à la cour de Pologne. De là il se dirigea sur la Transylvanie. Des maisons de l'Institut s'élevaient bien dans ces contrées du Nord ; mais le zèle des Pères ne parvenait pas à comprimer les divisions que l'esprit novateur faisait éclater ; le roi Bathori espéra les calmer par l'entremise de Possevin : son attente ne fut pas déçue.
Il y avait dans ces provinces des docteurs de toutes les sectes, des apôtres de tous les cultes, des disciples de tous les maîtres; c'était une confusion d’Ariens, d'Anabaptistes, de Lathériens et de Calvinistes, qui, pour la plupart, puisaient leur seience dans les leçons de Georges Blandrata. Possevin leur offrit des conférences à Hermanstadt ; il convainquit les uns d'erreur, les autres d'ignorance, tous de duplicité. Pour hisser une trace de son passage dans ces villes livrées au dou-
298 CHAP, VI. — INSTOIRE
te, il donna plus d'extension aux Colléges déjà créés; il fonda un séminaire à Klausenbourg. En 1583, Possevin assista à la grande Diète de Varsovie; secondé par le cardinal Radzivill, par l'archevêque-primat de Gnesen et par le chancelier Zamoski, le Nonce de Rome fit prendre à la Diète des déterminations favorables à la Foi catholique. Mais la puissance de la Pologn. . se développant avec tant de splendeur par le courage de ses enfants et la sagesse de son roi, devenait pour l'empereur d'Allemagne un continuel sujet d'inquiétudes. Des semences de discorde et de rivalité se faisaient remarquer; la moindre occasion pouvait allumer une guerre entre Rodolphe et Bathori. Le Pape aspirait à conjurer la tempète : les deux monarques le choisirent pour médiateur; d’un commun accord, et par le même acte, ils déclarérent qu'ils agréaient Possevin comme son représentant. |
L'influence conquise par le Jésuite, et qui du désuite rejaillissait sur toute la Compagnie, était un fait trop menaçan® pour
ne pas préoccuper les sectaires. Ils entretenaient, ils fomen- :
taient les divisions dans le Nord, et Possevin allait en quelques jours détruire le sourd travail de plusieurs années. Les hérétiques le prirent à partie; ils n'osaient accuser ni sa science, ni sa modération, ni son désintéressement : aux princes allemands, si fiers de leur naissance, ils persuadèrent qu’il y avait pour eux quelque chose d'humiliant à voir traiter les intérèts de l'Empire par un pauvre religieux dont l'origine Ctait aussi obscure que le nom. Devant les Polonais, si susceptibles, ils taxèrent de hauteur et de mépris pour eux la rapidité avec laquelle le Jésuite démèêlait les affaires les plus compliquées et résolvait ies cas les plus épineux. Dans les deux camps on l’accusa, ici de partialité pour l'Allemagne, là en faveur de la Pologne. Le Jésuite cependant continuait ses travaux diplomatiques ; il tenait d’une main ferme la balance de la justice ; mais les insinuations des Protestants avaient eu de l'écho jusqu'à Rome. Le Général de l'Ordre, Claude Aquaviva, s'en émut; il jugea que ce n'était point pour faire réussir des vues purement politiques. que la Société de Jésus avait été fondée : son but unique était le triomphe de Dieu. Ces négociations
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pouvaient inspirer aux Jésuites un amour du monde incompatible avec leurs vœux, et les lancer danis une voie dont l'Institut et l'Eglise auraient peut-être un jour à déplorer les’résultats trop humaius.
Aquaviva fait part à Grégoire XIIL de ses craintes et de sa résolution. « Ce n’est point pour Possevin, dit-il, que je redoute les applaudissements du monde, sa vertu m'est connue; mais il y a danger pour la Compagnie, et Votre Sainteté doit nous en délivrer. » Le Pape se rend au désir d’Aquaviva; il l'autorise à écrire au légat que les intentions du chef de la Compagnie sont celles du Saint-Siège. Possevin reçoit l’ordre du Général comme il aurait reçu un avis du Ciel. Il avait obés en se mêlant aux intérêts et aux différends des princes, il obéissait encore en désertant ces études qui avaient fécondé son génie et répandu sur son nom un éclat extraordinaire. Il se retira des cours, comme il y était entré, sans manifester un désir ou un regret. Alors, prenant le bâton du pélerin et la croix du missionnaire, il se mit à évangéliser les campagnes, à instruire les villes, et à couvrir le Nord des écrits par lesquels il réfutait les sophismes de l'hérésie. Le travail n'avait pas épuisé ses forces; urf nouveau champ lui est ouvert, il le cultive en homme qui connaît le prix des instants : il visite la Saxe, la Haute-Hongrie, la Bohême et la Livonie. Au milien de cet apostolat incessant, ordre lui est donné d'aller professer à Padoue; le Jésuite y arrive en 1587, et là, dans cette illustre Université, qui le compte avec orgueil parmi ses maitres, Possevin élève pour le ciel le jeune François de Sales. Ce fut lun des derniers et peut-être le plus grand des services qu'il rendit à l'Eglise et au monde ?. :
Possevin négociait avec les princes ; pendant ce temps, d’autres Jésuites traitaient avec les peuples. A leur tête on voyait les Pères Laterna, Arias et Scarga. Etienne Bathori leur avait ouvert la Pologne, la Transylvanie et la Livonie; il leur fondait des Collèges. Christophe Radziwill leur en élevait un dans
V Le Père Possevin mourut à Ferrare le 26 février 4614,: dans la soixante-dixhuitième année de son age. FE y avait cinquante-deux aus qu'il était entré dans la Compagnie de Jésus.
ses terres de Nieswicz. Un autre se construisait à Lublin. En 1583, la ville de Cracovie leur offrait un établissement stable dans ses murs. Le Père Campan était le provincial de Pologne ; missionnaire, il parcourait les vastes contrées de la Transylvanie. En 1584, ilest appelé à la Diète. Tous les sénateurs sont hérétiques ; mais ils ont quelque chose de plus cher même que leur nouvelle croyance, c’est l'éducation de leurs enfants, c'est la moralisation des enfants du peuple : les pasteurs protestants ne s’en occupaient pas, ils avaient les leurs à nourrir. La Diète permet aux paysans de se choisir des maîtres à leur gré. Plus de six cents villages demandent des Jésuites ; les cités suivent cet exemple. La Silésie était luthérienne depüis cinquante ans. Le gouverneur de cette province sollicite les Jésuites d'y faire entendre leur Evangile. Les Pères Matthieu Crabler et Etienne Corvin se rendent à cette prière, ils préchent; mais bientôt le sénat de Breslaw, inquiet des résultats, défend à tous les sectaires d'aller consulter les Jésuites. Vers le même temps ils pénètrent dans la Samogitie. Leurs premiers eflorts sont couronnés d'un tel succès, que Melchior, Evèque de celte province, écrivait au Général de la Compagnie : « Dans mon diocèse, vous ne trouverez personne qui se soit jamais confessé, qui ait jamais communié, qui sache son Pater et faire ième le signe de la eroix. Ils ne sont pas Luthériens, disent-ils, parce qu'ils ne mangent pas de viande le vendredi. » Au témoignage de leur Evèque, ces populations n'étaient catholiques que par l’abstinence ; les Jésuites leur révélèrent que ce n'était pas assez. Le peuple les écouta ; il apprit à connaître une religion dont il n’avait que des idées confuses et un amour instinctif.
Il se trouvait trente Jésuités en Transylvanie. La contagion étend ses ravages sur cette contrée ; elle en emporte vingt qui meurent au service des pestiférés. À la nouvelle d'un pareil dévouemenñt;.le :roi s'empresse d'écrire à Rome pour prier le Général de remplacer les Pères que le fléau a moissonnés ; mais, dans cet intervalle, Bathori lui-même expire à Grodno. Les sectaires n'avaient pas osé, sous le règne de ce grand homme, s'opposer aux progrès des Jésuites. Sigismond, fils de Jean I de Suède, fut appelé au trône; il avait vingt-un ans. Les héré-
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La , erc-
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 301 tiques proposent de lui donner un précepteur hérétique. Sigismond, qui a reçu les premières impressions du Catholicisme, et que Possevin et Warsewiez ont formé à la Foi, déclare qu'il ne subira jamais cette condition humiliante. Les Luthériens. menacent de refuser les impôts, s'il ne consent pas du moins à chasser les Jésuites. Le roi résiste encore; mais le Père Etienne Arator ayant, du haut de la chaire, fait retentir d’imprudentes paroles contre la noblesse luthérienne, les Etats, assemblés en 1588, prennent la résolution d'accomplir leur projet. Les Catholiques s’y trouvaient en minorité. On accuse les Pères üe porter le trouble dans la Transylvanie et d'y introduire l’Idolâtrie et le Papisme. Le Père Wieez, vice-provincial de Pologne, est admis au sein de la Diète ; il défend, mais en vain, sa Compagnie et les fidèles que, par le fait même, on prive de leur liberté religieuse. Le 25 décembre 1588, le décret d'expulsion est rendu. Les Jésuites sont chassés de Transylvanie par les Protestants ; ils sont recueillis en Moldavie par un prince schismatique.
L'hérésie triomphait à la Diète transylvanienne ; les sectaires de Pologne, que la main du roi Étienne ne comprimait plus, aspirent au même succès. Les Etats du royaume étaient assemblés à Varsovie. Les députés de la ville de Riga émettent dans les dernières séances le vœu, que la Diète les autorise à bannir les Jésuites de leur territoire. Ce vœu est renvoyé à l'examen d’une commission composée de Catholiques et de Luthériens. Tous déclarent qu’il faut maintenir dans l'esprit des peuples le respect de l'autorité royale, et qu’il importe de ne pas détruire, à la : mort d’un souverain, ce qu'il a établi dans leur intérêt. Les hérétiques n'en étaient pas à savoir que leurs plus dangereux adversaires naissaient au sein de la Compagnie de Jésus, et que, maîtres ou étudiants, missionnaires ou néopyhtes, tous concouraient à la réaction du Catholicisme eu Allemagne. Le docteur Léopold Ranke, dans son Histoire de la Papauté, met en évidence cette Contre-Réforine. « En Pologne, dit cet écrivain protestant 1, les écoles des Jésuites étaient fréquentées principale-
URanke,t 17, page 13,
ment par la jeune noblesse. Bientôt nous voyons ces disciples des Jésuites entreprendre la conversion de la jeunesse bourgeoise dans les villes restées protestantes. Mais le Catholicisme fit surtout sentir son influence aux gentilshommes. Le Collége de Pultovsk comptait quatre cents élèves, tous de la noblesse. L’impulsion générale qui était dans l'esprit du temps, l'enseignement des Jésuites, le zèle récemment réveillé dans tout le Clergé, les faveurs de la cour, tout concourut à disposer la noblesse poloaise à rentrer dans le sein de l'Eglise. »
Les Pères avaient partout suivi la même marche; ils obtinrent partout le même résultat. Les vicissitudes inséparables de la réaction, les périls qui les attendaient, les fatigues de toute sorte, les affronts, les injures, rien n’effrayait leur courage. On les chassait de Transylvanie, on les combattait sur tous les points de l'Allemagne, mais au fond de chaque province germanique ils s'étaient créé une position inexpugnable. De là ils tenaient en échec l'hérésie au profit de l’unité catholique.
« Le changement si rapide, continue le docteur Ranke!, et pourtant si durable qui eut lieu dans ces contrées, est extrèmement remarquable. Doit-on en conclure que le Protestantisme n'avait pas encore bien pris racine dans les masses, ou doit-on attribuer cette révolution à l’habile propagande des Jésuites ?
î Du moins, ilsne manquèrent ni de zèle ni de prudence. Vous les voyez s'étendre successivement dans tous les lieux qui les environnent, ‘séduire ct entraîner les masses. Leurs Eglises sont les plus fréquentées. Se trouve-t-il quelque part un luthérien versé dans la Bible, dont l’enseignement exerce de l'empire sur ses voisins : ils emploient tous les moyens pour le convertir, et presque toujours ils réussissent, tant ils sont habitué: à la controverse ! Ils se montrent charitables, guérissent les malades, cherchent à réconcilier les inimitiés, engagent par des serments sacrés ccux qu'ils ont ramenés à la foi. On voit les fidèles se rendre, sous leurs bannières, à tous les pèlerinages, et des hommes qui, il y à un instant encore, étaient d’ardents protestants, se mêler à ces processions.
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» Les Jésuites avaient la gloire de former non-seulement des princes ecclésiastiques, mais aussi des princes temporels. Leurs deux grands élèves, Ferdinand Il et Maximilien Il, parurent sur la scène du monde à la fin du seizième siècle.
« À rette époque, raconte l'écrivain protestant, — et ses aveux pleins de franchise sont dignes de l’histoire, — à cette époque vivait encore le vieil évèque Jules de Wurzbourg, qui, le premier, a tenté la Contre-Réforme. Le prince électoral Schweickard, de Mayence, exerçait les fonctions d’archi-chancelier avec un rare talent. Les deux autres princes électoraux du Rhin étaient des hommes pleins de résolution et d’activité. À leurs côtés apparurent Maximilien de Bavière, doué d’un génie mâle, pénétrant, excellent administrateur; l’archiduc Ferdinand, d’une inébranlable fermeté d'âme basée sur l’ardeur de sa foi. Ces hommes éminents sortirent presque tous de ‘école des Jésuites, si habiles à provoquer de hautes et vastes impulsions dans l'esprit de leurs disciples. Ces princes étaient aussi, eux, des réformateurs, ct ils avaient réalisé par la force de leur foi la restauration religieuse telle que nous la voyons accomplie.
» C'est ainsi, ajoute encore le professeur à l'Université de Berlin!, que procédèrent Ernest et Ferdinand de Cologne, tous deux princes bavarois; le prince électoral Lothaire, de la maison de Metternich, prompt à rendre la justice, vigilant, plein de zèle pour les intérêts de son pays et de sa famille; du reste, aflable et pas très-sévère, si ce n’est pour les actes concernant la Religion. Ce prince ne souffrait pas de Protestants à sa cour; il était élève des Jésuites, il leur donna plusicurs maisons à Trèves, et les employa constamment dans son diocèse. »
Ce tableau est tracé par une main luthérienne; personne n’en peut donc suspecter l'exactitude; il indique combien fut puissante dans la Germanie l’action des Jésuites. Maintenant que, malgré les efforts inouïs de l’hérésie, le Catholicisme domine encore en Allemagne, il n'est plus besoin de chercher à qui le
& Histoire de la Papanté, par Léopold Ranke, t. 1v, p. 48.
304 CHAP, VA. —— IMSTOIRE
Saint-Siége est redevable de ce triomphe sur les passions conjurées contre l'Eglise. Les Jésuites exerçaient une réelle influence sur les souverains; cette influence n'était pas moins incontestable sur les peuples; le docteur Ranke en cite un exemple frappant.
« En Allemagne, dit-il, les princes ecclésiastiques se regardèrent comme spécialement obligés à ramener leurs sujets au {atholicisme : les Jésuites se mirent aussitôt à l'œuvre. Jean- Adam de Bicken, prince électoral de Mayence de 1601 à 1604, était un élève du Collège Germanique à Rome; un jour il entendit au château de Kœnigstein les chants avec lesquels la Communauté iuthérienne de ce lieu enterrait son ministre défunt. « Qu'elle enterre honnètement sa synagogue! » s'écria-t-il et, le dimanche suivant, un Jésuite monta en chaire. Depuis ce temps on ne vit plus jamais paraître de prédicateurs luthériens dans cette localité. Partout les choses se passèrent de la même manière. »
L'envahissement de l'Allemagne par les Jésuites est un des faits les plus remarquables de l’histoire ; car c’est à cette occupation que les provinces rhénanes, la Hengrie, la Germanie et la Pologne doivent la conservation de leur Foi. Pour arriver à cet immense résultat, les Pères de la Compagnie n'avaient fait aucun sacrifice, aucune concession au devoir. Il: disaient aussi bien la vérité au monarque qu’au peuple, et entre autres preuves de ce fait, il s’en trouve une incontestable dans les œuvres mêmes du Père Scarga. Pendant trente-deux ans, ce Père a exercé le ministère de la parole à la cour de Pologne. Prédicateur d'Etienne Bathori et de Sigismond IL, on l’a vu dans la chaire. s'attaquer à toutes les passions mauvaises. Il croit que la publicité donnée à ses sermons sera un nouvel enseignement pour les Polonais. En 1595, il livre à l'impression l’œuvre de toute sa vie, et dans une épître dédicatoire au roi Sigismond, il se rend compte à lui-même et au prince, devant Dieu, de la manière dont il s’est acquitté de ce redoutable emploi. « Seigneur, dit-il en s'adressant à Dieu, vous m'avez envoyé à la cour de Sigismond IIT; je fui ai recommandé de s'appliquer à vous conuaître, vous qui l'avez élevé sur le trône; je lui ai recommandé
de vivre toujours dans la piété et de se fortifier dans votre crainte. de régnér selon vos lois, de veiller au maintien de la justice et de l'ordre, d'avoir un amour bienveillant pour ses sujets et de respecter leurs droits, de ne.s'épargner aucun travail, aucune sollicitude pour assurer la tranquillité publique et consérver ses Etats dans leur intégrité ; de se garder de la flatterie, de l’oisiveté et des plaisirs, etc., etc.
Vous m'avez aussi chargé, à mon Dieu, de parler en votre nom au conseil d'État, au sénat, aux réunions de l'Ordre équestre, aux gens de cours, au simple peuple, aux Diètes ordinaires, aux Assemblées générales ; et vous savez, mon Dieu, que je les ai tous, en toutes circonstances, conjurés de confondre dans leur amour l'Eglise et la Patrie ; de ne point porter préjudice à de si graves intérêts en affaiblissant leurs forces par des dissensions religieuses ou par des discordes civiles ; de n'envisager que le bien public dans leurs votes et leurs opinions, et d'y sacrifier généreusement leurs intérêts particuliers si la nécessité l'exigeait ; de ne pas s'er-
poser par l'abus de leur liberté à tomber sous l'esclavage de mai-
tres étrangers… de les ai conjurés de purifier le sol de leur patrie, que sovillent le sang répandu, les injustices envers les églises et les pauvres, et l'oppression des paysans serfs.… Je les ai menacés de votre colère, 6 mon Dieu! Je leur ai annoncé qu'ils deviendraient la proie de leurs ennemis, qui, après s'être emparés de leurs personnes et de leurs biens, après avoir ravagé leur pays, les dévoreraient, et transporteraient leur royaume à d'autres nations. »
C'était en 4595 qu'un désuite publiait en Pologne ces avertissements et ces menaces presques prophétiques. Le Père Scarga eut le sort de tous les Jérémies. On dédaigna ses touchantes exhortations et ses terribles conseils ; la Pologne voulut se livrer à toutes les mtempérances de so liberté, à tous ses droits d'élection dont elle faisait trafic, à ces tumultes d’assemblées politiques où l'ambition individuelle se substituait à l'amour de la patrie; et deux cents ans après, sélon la prédiction du Père Scarga, les Polonais devenaient la proie de leurs ennemis, et ce beau royaume était transporté à d'autres nations. Lersqu'en 4772, la Russe, l'Autriche et la Prusse en commencèrent le partage, il n'y eut
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que le Pape et les Jésuites qui tâchérent de s’y opposer. Mais que pouvaient alors le Souverain-Pontife et les Pères de la Compagnie déjà frappée de proscription dans la plupart des Etats catholiques?
A la fin du seizième siècle comme de nos jours, les Jésuites étaient en butte à tous les coups. Les hérétiques s’adressaient aux mauvais instincts des masses ; ils les flatiaient, et sans autre instruction que celle puisée dans la haine du Papisme, ils n'osaient pas se mesurer avec les Pères : mais ce que la parole n'accomplissait point, se réalisait par l'injure ou par la calomnie. Les sectaires d'Allemagne ne pouvaient s'opposer au progrès du Catholicisme : pour l’entraver ils se mirent à répandre dans la population les bruits les plus étranges. On inventa toutes les fables que la colère put suggérer à l’imagination on dénatura tous les événements; de la circonstance la plus indifférente on fit un crime. Quelquefois même les Luthériens essayérent de cacher leurs attaques sous des pseudonymes, et on les vit répandre à profusion une infinité de . mémoires dénonciateurs, de discours prononcés aux Diètes polonaises et aux Assemblées germaniques. Ces discours, ces mémoires étaient l'œuvre des Protestants : on les attribuait néanmoins à des seigneurs catholiques dont le nom restait toujours inconnu. L'un de ces pamphlets s'est conservé, on y lit :
« Les Jésuites se rendent les arbitres de l'élection des rois pour employer ensuite l'autorité suprême à satisfaire leurs passions. C’est eux qui ont excité des troubles en Livonie, à Riga, dans la Lithuanie, dans la Volhynie. A Cracovie, d'un côté, ils se sont emparés des églises en chassant les prêtres qui y présidaïent, sans avoir égard ni à leur âge ni à leurs infirmités. D'un autre côté, c’est à leur instigation que le feu a été mis au temple que le roi et les Etats avaient accordé aux Luthériens, et l'incendie a pensé consumer toute la ville. A Polotzk, en Lithuanie, ils ont enlevé aux curés leurs presbytères. Dans plusieurs contrées de la petite Russie, ils se sont emparés des terres les plus fertiles, et ils ont dépouillé les plus riches citoyens. Ils emportent des maisons des plus nobles chevaliers ce qu'il y a de meilfeur et de plus précieux. Leurs Colléges en
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suites saient autre e, ils 1e Ja ar la er au à rén inginace la Lu-
DE LA COMPAGNIE DE JESUS. 301 Pologne sont des palais et des citadelles fortifiées, d'où ils dominent sur les villes et semblent les menacer continuellement de la guerre. Îls en ont de tels à Posen et à Lublin. Est-il donc étonnant que, dans les chaires de Lublin et de Cracovie, ‘les ecclésiastiques catholiques se croient obligés de faire connaitre des hommes si monstrueux? Aussi feu Jean Zamoyski, chancelier du royaume ét général d'armée, si cher à la République, avait-il dit qu'il fallait bien se donner de garde de les admettre dans les affaires d’État, et l'Evêque de Cracovie jugeait-il que cette Société semblait avoir été formée pour renverser les dogmes de l'Eglise romaine, pour exciter des séditions, opprimer les honnêtes gens de la République, et détruire les bonnes mœurs. Le docteur Pius, médecin si célèbre, avouait que c'était un grand malheur pour la République de ‘n'avoir pas chassé plus tôt de tels hommes.
On entretenait ainsi parmi les sectaires la défiance contre les Jésuites, on les accusait, on les déclarait auteurs de tous les maux, coupables de tous les crimes : cette irritation permanente n'avait besoin que d’un prétexte pour éclater. Le Calendrier grégorien, auquel avait travaillé le Père Christophe Clavius, servit de nouveau motif à cette levée de boucliers. Un Souverain-Pontife mettait ordre à la confusion qui troublait l’année civile ; il faisait avec plus de succès pour l’ère chrétienne ce que Jules-César avait entrepris pour l'ère païenne : mais ce bienfait accordé aux nations par la science fut d’abord repoussé par les hérétiques. « Les Protestants de toutes les communions, dit Voltaire !, s'obstinérent à ne pas recevoir du Pape une vérité qu'il aurait fallu recevoir des Turcs s'ils l'avaient proposée. » On les vit, on les voit encore se faire une arme contre l'Eglise de l’emprisonnement de Galilée et de son fameux mot : « E pur si muove. » Les hérétiques n’ont oublié qu'une chose : c'est qu’ils avaient été plus intolérants qüe l'Inquisition. L’Inquisition discutait avec Galilée, elle condamnait son système en attendant de plus amples explications : eux
6 Essai sur les mœurs, X° Vol, p. 386 des Œuvres de Voltaire (dit de Genève)
soulevaient les masses pour faire repousser une innovation salutaire.
Îls n'étaient pas à même de comprendre les avantages de ce changement ; mais les Jésuites y avaient travaillé, mais ils s'employaient pour le faire admettre : les sectaires n’en demandaient pas davantage. A la voix de leurs ministres, ils attaquérent le Calendrier grégorien, et les Jésuites comme ses fauteurs. La Bohême, la Styrie, l'Alsace, la Bavière et la Hongrie s'armèrent pour renverser cette Compagnie religieuse. D’Augsbourg à Riga il n’y eut qu'un cri d'indignation : ce cri, mot d'ordre donné à la sottise par le fanatisme, dénonçait les Pères. L'année 1584 fut témoin de ces excès; et, comme toutes les révolitions, même les plus décisives dans leurs conséquences, elleéi n'eut à son: origine qu'une cause des plus vulgaires.
Le Sénat d'Augsbourg avait adopté le Calendrier grégorien ; il commençait à l'appliquer : le carême arriva, par conséquent, plus tôt que d'habitude. Les bouchers de la ville, presque tous Protestants, n'avaient pas compté sur ce dérangement; ils se révoltérent. À Pâques, ils voulurent prendre leur revanche, et, condamnant à une abstinence forcée les Catholiques, ils fermérent leurs magasins. Le Sénat prit ses mesures, la disette que les sectaires essayaient de faire disparut; mais ils ne se tinrent pas pour battus. Les bouchers s’insurgent de nouveau ; ils se plaignent que le carême, venu à limproviste, les a ruinés. Pour se venger de l'innovation pontificale , ils mettent le siége devant la maison des Jésuites ; les Luthériens font cause commune avec la sédition, ils se disposent à brûler le Collège et à ensevelir les Pères sous ses débris. La menace allait être exécutée lorsque, au plus fort du tumulte, une femme, plus prévoyante que les magistrats, annonce que le duc de Bavière entre dans la ville à la tête de cinq cents cavaliers. À ce nom, que les Luthériens ont appris à redouter, la foule se calme, et peu à peu elle se retire en ajournant ses projets de destruction.
Les Jésuites ne furent pas partout aussi bic: servis par les circonstances. Le, Sénat de Riga avait suivi l'exemple de celui d'Augsbourg : le Calendrier grégnrien recevait force de loi. Dans la nuit de Noël 4585, un ministre protestant ameute le
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peuple, non pas contre le Sénat, mais contre les Jésuites, qui, dit-il, bouleversent tout dans l'univers, la Religion, la langue et même les saisons, ainsi que la marche du temps. Le peuple, conduit par ce ministre, se précipite dans l'église des Jésuites; la messe de minuit est interrompue ; le sac du temple commence. Le gouverneur de la forteresse de Dunmund et les citoyens paisibles essaient de calmer cette fureur : leur intervention est impuissante; pendant près d'un mois la ville reste en état de siège.
Le Calendrier grégorien était alors un attentat. Avec les superstitieuses terreurs qu'il est si facile de semer dans l'esprit des multitudes, les Protestants étaient parvenus à inspirer à leurs coreligionnaires une telle méfiance au sujet des Pères, qu'elle se transfo rmait bien vite en une de ces aversions qui poussent au meurtre ou au désordre. Les Jésuites furent dans les campagnes de la Styrie, de la Bohème et de l'Alsace, de véritables ennemis publics que les paysans poursuivaient les armes à la main. On espérait, en les faisant odieux, les contraindre à sortir d'un pays où ils n'avaient à attendre que la persé eution : ils tinrent ferme, et leur persévérance triompha.
En 1588, ils étaient plus forts que jamais. Ils bâtissaient un Collége à Krumau, dans la Bohême. Bernhard Rotmann avait, en 1533, introduit l’hérésie dans la ville de Munster. Les Catholiques apprennent enfin qu'il y a des hommes qui luttent d'énergie et de science avec les pasteurs protestants. Ils appellent les Jésuites pour leur rendre le courage; ils mettent un Collége à la disposition des Pères, et, dès le premier mois, sept cents jeunes gens se pressent autour de leurs chaires. La même année, ils sont à Lucerne. La cité de Lauffen et les villages qui l’environnent ont adopté les erreurs de Zwingle : à la voix des Jésuites, ils reviennent au Catholicisme, et Louis Pfiffer fonde un Collége à la Compagnie, afin d'éterniser par l'éducation l’œuvre que l'apostolat a si bien commencée. Les villes de Bade et d'Hildesheim s'adressent à Aquaviva pour . obtenir des missionnaires et des professeurs. À Wurzhourg, on leur élève une Maison. Ils sont à Aix-la-Chapelle ; mais, en 1589,
un Jésuite reproche à quelques membres du Clergé la dissolution
de leurs mœurs : ces prêtres se joignent aux sectaires et dirigent un mouvement contre eux; ils se voient expulsés de cette vie. L'Evêque de Bale les recueille, et, afin de les attacher au sol, # leur donne un Collége à Porentruy. Dans le comté de Glatz, un protestant avait, en mourant, légué une somme considérable pour être employée en bonnes œuvres. Le sénat veut, avec la donation, fonder une école luthérienne. Un Religieux augustin exerçait le ministère dans la ville; prévoyant le mal qui va résulter pour les Catholiques de cette fondation, il écrit à l'Empereur et au N snce du Saint-Siége. Il demande que cet argent serve à l'établissement d'une maison de Jésuites. Les Protestants s'opposent à ce vœu : l'Empereur passe outre, et le Collége est accepté.
Aux Pays-Bas, la guerre eivile continuait; mais le duc de Parme, vainqueur, cherchait plutôt à consolider sa victoire par l'éducation que par la terreur. La ville de Tournay se soumet à ses armes en 1581 ; aussitôt il y rétablit les Jésuites. Ernest de Bavière, Evêque de Liége, adressait, la même année, au . Général de la Compagnie, une lettre dans laquelle on lit : « Comme les Pères de votre Société ont fait faire tant de progrès à la Re’igion et à la Foi catholique par leurs prédications et l'administration des sacrements, que, tandis que toutes les provinces belges d'atentour étaiént en butte à l’hérésie et aux séditions, la seule cité et la seule église de Liége ont conservé la Foi cathokique'et n’ont admis dans leur sein aucun hérétique ; nous devons employer toutes nos forces et nous avons un vif désir pour que leur œuvre se perpétue. Nous voulons que vos Pères n’aïent aucune raison de quitter notre ville. C’est pourquoi nous ordonnons qu'on dote suffisamment et leur église et leur Collège. »
Guillaume d'Orange tombait, en 1584, sous les coups d'un fanatique nommé Balthazar Gérard. Cet attentat, dont Philippe d'Espagne se montra si reconnaissant qu’il anoblit la famille de l'assassin, cet attentat ne changeait rien à la position. Guillaume était parvenu à faire de la Hollande une république; et, par les grands hommes qu’elle va enfanter, par son commerce, que ses vaisscaux porteront aux confins du monde, eette République
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