‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 48 sur 64 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Principe et cause de la Ligue. — Formation de ce grand mouvement catholique. — Serment des Ligueurs. — Leur but. — Henri III et le duc de Guise. — Création de l’Ordre du Saint-Esprit. — Le Père Auger en rédige les statuts et le serment. — Leë Jésuites dans la Ligue, — Les Pères Sainmier et Claude Matthieu. — Sammier négocie à l'étranger en faveur de la Ligue. — Matthieu à Rome.— Traité avec l'Espagne, — Henri II se plaint au Pape et au Général de la Compagnie, — 1! deinande que les Jésuites français soient seuls aptes à exercer en France les fonctions de supérieur ou de recteur. — A ag ee purtée contre le Père Auger. — Le Père Matthieu exilé à Pont-a-Mousson. — Heuri 111 veut élever au cardinalat le Père Auger. — Aquaviva demande au Pape Sixte-Quint de ne pas employer les Jésuites au service de la Ligue. — Le Pape refuse. — Mission de l’évêque de Paris à Rome, — Aquaviva se tient éloigné de toute affaire politique, — Le Père Auger forcé de se retirer de la cour. — À Lyon il prèche contre la Ligue. — On le mvnace de le jeter dans le Rhône — 11 est chassé de la ville: —Sa mort. — Henri de Valois et Henri de Bourbon. — Le Conseil des Scize, = La journée des Barricades.— Le duc de Guise tué, — Henri II assassiné par Jacques Clément, — Billet des Seize. — Doctrine du régicide ou du tyrannicide. — Examen de cette question. — Accusalion dirigée contre les Jésuites par l’Université à propos de celte doctrine. -- Quels sont ceux qui les premiers l’ont soutenue ? —Suint-Thomas et le chancelier Gerson.— Les docteurs de Sorbonne, — La Sorbonne excommunie Henri HI. — Elle menace le cardinal de Gondi.—Fureur Au peuple provoquée par ce décret.— L'Université glorifie Jacques Clément. — Guillaume Roze est élu conservateur de L'Université. — Décret de la Sorbonne contre Henri 1V.— Premières écritures du Parlement contre Heuri J1L. — Arrèt du Parlement de Toulouse. — Quinze présidevts du Parlement et les procureurs et avocats-généraux dans le Conseil des Quarante. —Charles Dumoulin et Jean Bodin, célèbres jurisconsultes, soutiennent la doctrine du régicide. — Tyran d’usurpation, tyran d'administration. —Les Jésuites régicides. — Leur doctrine, = Le Père Mariana. —Sa condamnation par le Général de l'Ordre. — Les Protestants régicides. —Le Père Odon Pigenat au Conseil des Seize. — Blocus de Paris. — Procession de la Ligue, — Le cardinal Cajétan légat du Pape. — Le Père Tyrius et le prévôt des marchands. * — Le Père Bellarmin décide que, sans encourir l’excommunication, les Parisiens peuvent se rendre à Henri IV, — Les Jésüites repoussent les soldats d'Henri 1V qui avaient pénétré dans le faubourg Saint-Jacques. — Les Etats assemblés par la Ligue refusent pour roi de France un Autrichien et une Espagnole, — Abjuration d'Henri 1V.— Position du Saint-Siége. — Mission du duc de Nevers à Rome. — Le Père Possevin, chargé pur le Pape de le prévenir de l’inutilité de son ambassade, encourt la colère du Pape et des Espagnols pour s’ètre montré favorable à la France, — Possevin est obligé de fuir. — Le cardinat-Jésuite Tolet prend en main la cause d'Henri 1V.—Témoignage du cardinal d'Ossut. = Le Père Commolet, | l’un des plus fougueuT Ligueurs, s'occupe de l’absolution du roi. —Tolet triomphe des derniers scrupules de Clément VII] et réconcilie Henri 1V avec l'Église. — Mort de Tolet, — Services funèbres que Henri vrdonne par toute la France. — Tentative d’assassinat de Barrière sur la personne du roi. — Les Jésuites accusés de régicide. — L'Université, après avoir fait amende honorable au roi, reprend son procès contre les Jésuites, — Elle s’appuie sur les Protestants. — Les Jésuites refusent de prèter serment à Henri 1V jusqu’au moment où il scra absous, — Le recteur de l’Université, Jacques d’Amboise, dit qu’il procède avec les quatre Facullés. — Elles protestent. — Antoine Arnauld et Louis Dollé portent la parole contre les Jésuites, — Antoine Séguier, avocat-général, conclut en leur faveur, — Outrages de l'Uniersité contre Les Séguiei, — Le cours d’éloquence

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de Jean Passerat, — Jean Chastel blesse Henri FV.— Les Jésuites Guéret et Guignard.corapromis dans l'attentat. — Guignard et Guéret à la torture, — Guignard est pendu en place de Grève, — Les Jésuites sont bannis du royaume. — Le chanculier de Chiverny et le Parlement. — Accusations du chancelier contre les juges. — Le Parlement se partage les dépouilles de ses victimes, — Position des Ligueurs, des Protestants et d’Heuri IV,

Le principe de la Ligue fut salutaire et légitime. Il fit passer les intérêts de Dieu avant les intérêts humains; il sauvegarda la foi des peuples; il leur apprit que la conscience religieuse a quelque chose de plus immuable que la conscience politique. Le Luthéranisme, le Calvinisme et toutes les sectes nées à. l'ombre de ces deux grandes hérésies, appelaient l’homme à la révolte intellectuelle pour le jeter dans les bras de l'insurrection arinée. Elles foulaient aux pieds l'autorité chrétienne, afin d’arriver au renversement de l'autorité monarchique. Quelques princes, peu confiants dans la sainteté de leur cause, ou saisis de ce fatal vertige qui pousse les rois à leur perte, fermaient les yeux. sur des projets dont les Dévoyés de l'Église ne faisaient plus mystère. Ils n’osaient pas croire, eux, les dépositaires du pouvoir, à l’espêce d'infaillibilité que les multitudes s'empressent toujours d'accorder à la force qui gouverne, infaillibilité qu’un Protestant lui attribue avec tant de logique.

« Quand on a voulu, ainsi parle M. Guizot', fonder la souveraineté des rois, on a dit que les rois sont l’image de Dieu sur la terre; quand on a voulu fonder la souveraineté du peuple, on a dit que la voix du peuple est la voix de Dieu : donc Dieu seul est souverain. Dieu est souverain parce qu'il est infaillible, parce que sa volonté, comme sa pensée, est la vérité, rien que la vé-

. rité, toute la vérité.

» Voici donc l'alternative où sont placés tous les souverains. de la terre, quels que soient leur forme ou leur nom : il faut qu'ils se disent infaillibles ou qu'ils cessent de se prétendre souverains; autrement ils seraient contraints de dire que la souveraineté, j'entends la souveraineté de droit, peut appartenir à l'erreur, au mal, à une volonté qui ignore ou repousse.

\ Trailé de philosophie polilique, par M, Guizot — Livre de la Souveraineté. Globe du 25 novembre 4826,

la justice, da vérité, la raison. C'est ce que nul n'a encore osé dire. »

Dans la crise que le Protestantisme évoquait, peu de rois eurent l'audace d'accepter le rôle qu'un calviniste vient de leur tracer ; ils tremblèrent en face de la situation. À force de génie, ils ne la conjurérent pas; dans un courageux élan de Foi catholique, ils ne surent même pas s'associer aux inspirations des masses. Cet état d'anéantissement, auquel la royauté se condamnait, portait une grave atteinte à l'Eglise et à la fidélité des peuples. Les peuples avaient une Foi plus vive qu'éclairée; il leur répugnait de la soumettre à des prédicants qui proclamaient la liberté le fer à la main, l’outrage à la bouche. Les peuples, les Français surtout, s’inquiétaient de cette prostration morale qui livrait les empires à des commotions sans cesse renaissantes. Lorsqu'ils virent que les souverains n'avaient pas dans leur cœur ou dans leur tête l'énergie de l'infaillibilité, ils se l'accordèrent à eux-mêmes. La voix de Dieu ne retentissait plus à l'oreille du roi; le peuple la comprit, il l’interpréta, et la Ligue fut fondée.

Telle fut l'origine de la Sainte -Union. Née presque à la même heure et du même besoin, au pied du trône comme dans le fond des provinces, elle eut bientôt organisé divers centres d'action. Elle fut la force, parce qu'elle s'appuyait sur la Religion catholique; mais lu force disséminée et n’opposant qu'une résistance partielle aux ravages du Calvinisme. Les coalisés prètaient un serment conçu en ces termes :

« Je jure Dieu le Créateur, et sur peine d’anathématisation et damnation éternelle, que j'ai entré en cette sainte association

cathclique, selon la forme du traité qui m'y a été lu présente- :

ment, loyaument et sincèrement, soit pour y commander ou y obéir et servir, et promets, sous ma vie et mou honneur, de r\'y conserver jusqu'à la dernière goutte de mon sang, sans y contrevenir ou me retirer pour quelque mandement, prétexte, excuse ni occasion que ce soit. »

La faiblesse d'Henri IL était aussi évidente que le danger. Les Protestants avaient conspiré pour arracher des édits en faveur

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de l’hérésie; les Catholiques se liguèrent pour empêcher le roi de compromettre leur religion et le sort de la monarchie. Il y avait acçord chez les Huguenots, accord dans la pensée, dans les moyens, dans le but. Les hommes qui tendent à détruire savent merveilleusement se discipliner, et ajourner au lendemain de la victoire leurs divisions intérieures. Par une exception peut-être

unique dans l’histoire, le parti qui voulait conserver se révéla

puissant et uni dans le-même vœu, lorsqu'il ne s'était pas encore entendu sur les points particuliers. La Ligue était partout, ainsi que la Confédération protestante; mais elle n'avait pas de chef, pas d'ensemble dans les opérations : elle devait donc craindre de consumer son dévouement en tentatives infructueuses.

En 1577, Henri,-duc de Guise, surnommé le Balafré, et fils de celui que le Calviniste Poltrot avait assassiné, fut reconnu général suprême de cette association qui couvrait la France. Guise était catholique par conviction ; il devis! ambitieux par circonstance. « Ainsi, dit Mézerail, il n'y eut dans la suite qu’à recueillir et à joindre toutes ces parties séparées pour en faire le grand corps de la Ligue. Les zélés Catholiques en furent les instruments, les nouveaux Religieux (les Jésuites), les paranymphes et les trompettes; les grands du royaume, les auteurs et les chefs. La mollesse du roi lui laissa prendre accroissement, et la reine-mère y donna les mains. »

La Ligue mettait Dieu avant tout, la Religion avant le roi. Cette démonstration nationale, dont la hardiesse ne dissimulait ni ses affections ni ses haïnes, a été jugée avec partialité. Le triomphe d'Henri IV, les précautions qu'il prit pour étoufier les ouvrages dans lesquels la Ligue déposait ses pensées, l'éclat qu'il répandit snr le trône, ses aimables qualités, sa franchise, son grand cœur, tout contribua à présenter les Catholiques ligueurs comme des rebelles ou des amis de l'étranger. L'histoire s’écrivit sous l'inspiration du vainqueur, souvent même avec la plume de l’hérésie. Elle ne vit que le résultat, elle ne s’attacha qu'à poursuivre les passions dans ce qu'elles avaient de coupable, de sanglant ou de ridicule ; le champ était vaste.

\ Abrégé chronologique de Mezcrai, sur l’année 1576.

Seize années de perturbation ne passent point impunément sur un peuple. Elles y déposent: un levain qui fermente, et qui, par le penchant même de la nature humaine, condamne à la stérilité ou au crime les plus généreuses impulsions. La Ligue s'est placée dans ce cas, elle en a subi les conséquences ; mais il ne faut pas oublier qu'au milieu même de ses excés, que dans l'ivresse de ses fougueux orateurs il surnagea toujours un profond sentiment de Foi, un inaltérable dévouement au principe monarchique. C'était le siècle des grandes choses dans le bien comme dans le mal. La haine avait le droit d’imposture ; l'affection, la reconnaissance ou l'intrigue n’eurent que celui de louer ce qui était bon et beau par soi-même. De temps à autre il s'élevait des ateliers de calomnies, il serait impossible d'y rencontrer un bazar d’éloges.

Dans la situation que les sectaires créaient partout aux Catholiques et au Clergé, il n’y avait plus à balancer. On agitait une question de; vie ou de mort : les Catholiques et le Clergé ne voulurent pas la laisser résoudre par leurs ennemis. Les Evèques de France, les prêtres séculiers, les corporations religieuses prirent fait et cause en faveur de la Ligue. Les Jésuites français donnèrent et suivirent l'exemple : mais le Père Émond Auger, l'homme alors le plus considérable d’entre eux par sa position de confesseur du monarque, ne s’associait qu'avec une discrète réserve aux manifestations des Ligueurs. « Il avait bien tâté le pouls du roi et jaugé profondément sa conscience. Aussi assurait-il publiquement et en particulier que la France n'avai de longtemps eu prince plus religieux, plus débonnaire?. » « Émond Auger, dit Pierre Matthieu’, conseiller et historiographe d'Henri IV, Émond Auger, le Chrysostome de France, le plus éloquent et le plus docte prédicateur de son siècle, et tel que, si la Religion donnait des statues aux orateurs, il faudrait que la sienne füt avec une langue d’or comme celle de Bérose, prêchait avec passion le service de Henri III, souffrait avec impatience les mouvements de la Ligue. » Le Père Auger avait travaillé aux statuts de l'Ordre du Saint-Esprit, qui fut créé

' Histoire des derniers troubles, page 13.

+ Histaire de Henri H', page 609,

en 1578. Dans la pensée du prince et du Jésuite, qui rédigea le serment solennel des chevaliers, cet Ordre était un moyen de rattacher à la couronne “es seigneurs catholiques se lançant avec trop d'ardeur dans la Sainte-Union ; mais des distinctions honorifiques n'avaient plus le pouvoir, même sur l'esprit des Français, d'arrêter l'impulsion donnée. La mort du duc d’Anjou, dernier fils de Henri IT et héritier présomptif du trône, puisque le roi n'avait pes d'enfants, jeta un nouveau brandon de discorde entre les deux partis. Le roi de Navarre était le successeur légitime d'Henri IE, et il se trouvait à la tète des Proiestants.

La crainte de voir un huguenot ceindre ls couronne des rois très-chrétiens raviva les ardeurs de la Ligue, que des concessions arrachées à la faiblesse du monarque avaient endormies. Le monarque s’occupait à organiser des processions de pénitents, il jouait à la Religion avec ses mignons, et les conseils du Pére Auger et l’enthousiasme des Ligueurs ne parvenaient pas à lui communiquer un peu d'énergie. Tout était mouvement contre son autorité; lui seul restait stationnaire, écoutant avec une froide indifférence les clameurs de l'opinion, et les vœux étranges qui s'échappaient de ces cœurs en révolte ouverte.

Ce fut à cette époque que la Liguc prit véritablement tnute sa consistance; c'est aussi alors que l’on voit les Jésuites à Paris, à Lyon, à Toulouse et dans-la plupart des villes du royaume se joindre à cette manifestation et la régulariser. La Liguc chercha des appuis auprès des princes catholiques, de même que les Huguenots en rencontraient dans les cours protestantes , elle demanda à ses alliés, au Pape, à Philippe II d'Espagne, des troupes et des’ subsides, comme les Allemands et les Anglais en offraient aux Calvinistes, qui se gardaient bien de les refuser. La guerre allait devenir nationale : on se battait pour une question française ; mais cette question intéressait l'Europe entière. Les deux cultes y associaient leurs coreligionnaires étrangers. Les Jésuites étaient des négociateurs habiles ; la Ligue se servit de deux ou trois Pères en cette qualité. « Comme: la Compagnie’, dit Etienne Pasquier avec sa parole incisive, est composée de toute espèce de gens, les uns pour la plume,

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