‹ Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 49 sur 64 · QUE · texte numérisé non relu

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les autres pour le poil; aussi avoient-ils entre eux un Père Henri Sammier, du pays de Luxembou:g, homme disposé et résolu à toutes sortes de hasards. Cetui fut par eux envoyé en l'an 1581 vers plusieurs princes catholiques pour sonder le gay ; et, à vrai dire, ïls n’en pouvoient choisir un plus propre, car il se transfiguroit en autant de formes que d'objets, tantôt habillé en soldatesque, tantôt en prêtre, tantôt en simple manant. »

Sammnier parcourut l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne. Claude Matthieu, né en Lorraine et connu sous le nom de Courrier de la Ligue, « parce que, dit l'Estoile ?, il a écrit ce qui se pussoit à Rome et en France au sujet de la Ligue, » se rendit à diverses reprises auprès du Souverain-Pontife, sollicitant Grégoire XIIL de se prononcer. Lè Pape résista aux instances du Jésuite. Du haut de la Chaire apostolique, le Père commun ne signalit vas encore l'imminence du danger; et, sans donner tort au zèle des uns, à la tiédeur: des autres, il désirait plutôt pacifier qu’attiser les colères. Ii n'en était pas ainsi en Espagne. Le 31 décembre 1584, Philippe. IL signait avec les Guise un traité établissant « une confédération et ligue offensive et défensive entre ce roi et les princes catholiques, pour eux et pour leurs descendants, afin de conserver la Religion catholique. tant en France qu'aux Pays-Bas; qu'advenant la mort de Henri ll, le cardinal de Bourbon seroit installé dans le trône, et que tous les princes hérétiques et relaps en seroient exclus à jamais ?. » |

Henri I avait toujours été affectionné à la Compagnie de Jésus; mais il ne put cacher au Père Auger et au Souverain- Pontife le mécontentement qu'il éprouvait de l’ardeur déployée contre son autorité par quelques membres de l'Ordre. Il chargea même le Nonce du Saint-Siége à Paris de faire connaître au Général Aquaviva que dirénavant il souhaitait que les Jésuites français seuls fussent supérieurs des Maisons et des Colléges situés en France. Le Pêre Émond pessëdait la confiance du voi; ce projet de Henri de Valois, né sans doute de l'idée

1 Journal de Henœi IF, 1. 1, p. 448.

2 Mézorai, atmméc 1984,

que le Père Claude Matthieu était sujet de la maison de Lorraine et Provincial ‘ 'aris, fit accuser Auger d’ambition et de jalousie. Aquaviva pensait que l'esprit religieux devait écarter les Jésuites du maniement des affaires, et surtout des intrigues politiques ; mais, à la distance où il se trouvait, il devenait bien difficile d'adopter une mesure aussi sage qu'énergique, en présence des exagérations qui flattaient ou effrayaient la cour de Rome. Aquaviva cependant s'empressa d'écrire au Provincial de France : « La fidélité des membres de la Compagnie doit être plutôt appréciée d'aprés leur religion et leur vertu que d'après leur nation; l'expérience en fait foi, puisque jusqu'à ce jour aucun Père étranger n’a suscité d'embarras dans le royaume très-chrétien. Comme il est nécessaire de préposer des hommes capables à la direction des autres, et qu'il est difficile d'en rencontrer, même en choisissant dans toutes les provinces et dans tous les pays, cette recherche serait beaucoup plus épineuse si on était encore plus resserré dans sou choix. Le Père Émond Auger est témoin lui-même que, lorsque les habitants de Dôle ont demandé la même chose, il a été résolu de refuser le Collége plutôt que de l’accepter avec de semblables restrictions.

» Quant aux autres points, ajoutait le Général, dites au roi avec quelle force les Constitutions défendent de s'immiscer dans l'administration des choses temporelles. Si l'un de nous enfreint la règle sur ce point, que le roi le nomme, et il ne restera pas impuni. »

Henri II! ne gardait pas longtemps la même impression ; il estimait le Père Auger, il renonça donc à son idée première. Lorsque Claude Matthieu fut de retour de Rome, au commencement de l’année 1585, déchu de son titre de Provincial et remplacé par Odon Pigenat, le roi, sachant enfin qu'Aquaviva n’approuvait pas la Sainte-Union, enjoignit au courrier de la Ligue de se retirer à Pont-à-Mousson, sous peine de s’attirer sa colère. L'amitié des Jésuites importait à Henri LIT ; cette tête de soldat, que le contact du diadème avait efféminée, aurait aimé, dans son royal abandon, à s’entourer de ces hommes qui, prêtres par le caractère, étaients conquérants par la Foi. Il semblait abriter

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ses faiblesses de prince devant leur courage sacerdotal; mais le Pére Auger seul entrait dans les déceptions ou dans les tristes espérances du monarque. On accusait les Jésuites de refuser l'absolution aux militaires qui n’allaient pas grossir les rangs de la révolte, on les dépeignait à Henri comme les plus factieux. Henri venait de faire sa paix avec les Ligueurs et d'accepter leur jeug. Catholique comme eux, il déclarait que la Religion catholique serait toujours la Religion de l'État; mais il voulait conserver auprès de sa personne, comme une consolation et une sauvegarde, le Pére Émond Auger ; il témoignait même le désir de l'élever au cardinalat, espérant se l'attacher à jamais par cette dignité. Les Ligueurs ne se contentaient pas de pareilles démonstrations ; Auger leur était suspect; et, avec le nouveau Pape que le Conclave avait élu après la mort de Grégoire XII, ils se flattaient de rencontrer à Rome un appui plus constant. Ce Pape était Sixte-Quint ‘.

A peine est-il assis sur le trône pontifical qu'Aquaviva se plaint à lui des écarts du Père Claude Matthieu : « Très-Saint- Père, disait le Général des Jésuites, il est nécessaire à la gloire de Dieu et au salut des âmes que la Société s'abstienne de toute affaire civile ; et ‘l faut que non-seulement elle soit libre de tels actes, mais encore dégagée de tout soupçon. Nous vous prions instamment de ne point permettre qu'aucun Jésuite soit impliqué dans des combinaisons si étrangères et si dangereuses à l'institut ; donnez un ordre confirmatif de ces paroles à Claude Matthieu, et permettez-moi de l'envoyer dans un pays où il ne pourra être soupçonné de telles négociations. »

1 Le protestant Schæll, dans son Cours d'histoire des Etats européens, & xvw, p. 83, s'exprime ainsi :

« Le Pape Grégoire, quoique favorable à la Ligue, ne l’a jamais approuvée par un écrit officiel. 1 fut remplacé sur le trône pontifical par Sixte-Quir.t, le plus éclairé des princes en matière de politique. Le duc de Nevers qui élait entré dans ja Ligue, ayant conçu des scrupules sur celte action, vint consulter le nouveau Pape : il lui déclara qu’il réprouvait cette association, comme pernicieuse à l’autorité royale, à la tranquillité publique, au bien de l'Etat et aux véritables intérêts de la Religion, Cependant il rendit indirectement un grand service à la Ligue par une démarche qui avait pour but d'empêcher qu’un prince hérétique ne montàt sur le trône de France. Par une bulle du 40 septembre 4585, il excommuniait le roi de Navarre et le prince de Condé, comme hérétiques relaps, les privait, eux et leurs héritiers, de tous leurs Etuis et droits, spécialement du droit de succession à la couronne de Franee. »

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Sixte-Quint n'avait pas dans le caractère la mansuétude de Grégoire XII ; esprit altier et dominateur, il ne comprenait ni les atermoiements ni les réticences ; il rencontrait un adversaire sur sa route, il le combattait. L’hérésie était l'ennemie impla cable du Catholicisme : à ses yeux l’hérésie devait être réprimée par tous les moyens. Claude Matthieu, Henri Sammier, Edmond Hay, Commolet, supérieur de la Maison-Professe de Paris, et les quelques autres Jésuites enrôlés sous la bannière de la Ligue, ne faisaient, selon lui, que leur devoir. Sixte-Quint refusa d'une manière absolue d'avoir égard à la prière d'Aquaviva; mais Henri IT, abandonné par tout le monde, ne renonçait pas à l'idée de rendre les Jésuites favorables à sa cause, ou tout au moins neutres dans la question. Ses lettres ne produisaient pas à Rome l'effet qu'il en attendait ; il y envoya Philippe de Lenoncourt, Evêque de Paris. Ce prélat avait pour mission de de mander que la politique fût interdite en France aux membres de la Compagnie de Jésus, et de renouveler la prière du roi concernant l'exclusion de tout Père non français de la charge de supérieur.

L'immixtion dans les affaires politiques était blâämée par Aquaviva ; il profite de l'ambassade de l'Evêque de Paris pour interdire aux Jésuites français tout acte qui se rattacherait aux progrès de la coalition. Apprenant que Claude Matthieu s'est retiré en Lorraine, il lui ordonne de ne plus s'occuper d'affaires temporelles qu'avec une permission spéciale du Général. Matthieu obéissait, lorsque, vers la fin de 1585, les princes de la maison de Guisé, qui avaient confiance en lui, le chargent de se rendre à Rome pour négocier avec le nouveau Pape, et le cardinal de Pellevé, archevêque de Sens et ambassadeur auprés du Saint-Siége. Le Père Matthieu se met en route ; il arrive à Lorette. Ce jour-là même, 27 février 1586, il recevait la lettre suivante d’Aquaviva. C'est un monument de l'esprit qui animait la Compagnie de Jésus, et l'une des pièces les plus curieuses concernant la Ligue.

« Hier, écrit ie Général à la date du 22 février, — c'est sur l'original même que nous traduisons, — hier le cardinal de Sens vint me trouver afin de m'engager à permettre à Votre Révérence

de retourner pour un peu de temps en France, à l'occasion d'une certaine affaire. Je me suis efforcé de lui prouver par plusieurs raisons que je ne pouvais y consentir, soit parce que ces sortes d'affaires sont étrangères à notre Institut, soit pour ne pas offenser non-seulement ceux que ces affaires regardent, mais ceux encore qu'elles ne regardent pas; soit enfin à cause de la promesse que nous avons faite. Le cardinal a paru blessé de cette réponse, et il m'a dit que les princes en France! l'apprendraient avec déplaisir, et que nous perdrions leur bienveillance. Quoique j'aie de la peine à le croire, connaissant, comme je le fais, leur prudence et leur amour pour la Compagnie, il m'a paru néanmoins qu'il conviendrait que Votre Révérence leur écrivit pour qu'elle fût désormais délivrée de semblables sujets d'inquiétudes, et leur exposer combien il paurrait être funeste et à la Compagnie et au service de Dieu, si la Compagnie y est utile en quelque manière dans ce royaume, que Votre Révérence y retournât maintenant que tout y est devenu suspect; de plus, que votre présence n’y sera que d'une bien faible utilité, ou plutôt qu'elle n'en apportera aucune, puisque la question se vide par les armes et par la guerre, pour laquelle on ne demande ni les conseils ni les bras de Votre Révérence; d'autant plus qu'il ne leur manquera pas d’autres personnes de confiance, telles, par exemple, que l'agent qu'ils ont ici à Rome. Enfin, priez-les de ne pas vous retirer de votre repos et de ne pas rendre la Compagnie odieuse non-seulementen France, mais aux yeux des autres princes, qui, frappés de cetexemple, craindraient pour eux-mêmes. Je désire que vous écriviez dans le même sens au cardinal, vous efforçant, autant que vous le pourrez, de lui faire goûter ces raisons. Îl nous a été em effet bien pénible de causer à un prélat de ce mérite, et qu est si dévoué à la Compagnie, du déplaisir dans une affaire où il n'est mu que par le zèle et le désir de la gloire de Dieu. Rien ne doit nous faire perdre de vue la conservation de netre Institut, puisque le Seigneur nous en demandera esmpte; maïs il ne mous le fera pas rendre de ce qu'il ne nous 4 a point confié. J'attends de la prudence et de la dextérité de

* Les prhmees ainsi dégignés par Aquavéva sont les Guise et les autres chefs de La Ligue, Nemours, Montpensicr, Mervœur, d'Aumale, etc.

Votre Révérence qu'elle convainera le cardinal et les autres de l'équité et de la convenance de cette conduite. Du reste, que Votre Révérence soigne attentivement sa santé; et, si elle reconnaît que quelque chose’lwi est contraire, qu'elle en avertisse en toute simplicité les supérieurs du lieu où elle est, ou bien qu'elle nous en écrive directement, s'il le faut; et qu'elle se souvienne de prier assidûment pour nous dans ce sanctuaire. Rome, 22 février 1586.

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