II
lient tous les sujets de ce royaume du serment de fidélité et d'obéissance envers Henri de Valois.
C'était la guerre sainte, la croisade prèchée par l'Université contre le souverain légitime : elle fut acceptée; et, d'après le récit de l'historien Davila !, « le peuple, ne mettant plus de bornes à ses excès, se précipita avec furie sur tout ce qui portait l'empreinte du monarque, abattit ses statues, brisa ses armes, et déclara une guerre ouverte à tous ceux qui pouvaient être soupconnés de lui être fidèles. »
* D'une pareïlle doctrine à un forfait il n'y a qu’un pas, dans la tête d’un fanatique. La Sorbonne et l'Université avaient absous les sujets du serment de fidélité; Jacques Clément frappa le monarque. Il était régicide ; l'Université le glorifia. « La Sorbonne, après l'exécution de Blois, raconte Julien Peleus ?, avoit approuvé la dégradation du roi et fulminé contre icelui, comme si c'eût été un tyran abandonné au premier tueur; dont s’ensuivit l’enragée conspiration du Jacobin, le parricide commis en la personne du roi, la canonisation de ce furieux, que l’enfer créa, et les résolutions théologiques que Henri de Bourbon étoit déchu du droit de succession à la couronne, encore qu'il se recatholicât et devint romaniste .ille fois. » Julien Peleus ne s'arrête pas en aussi beau chemin : « Nous pouvons dire en vérité, ajoute-t-il, que c'est la Sorbonne qui l’a tué, puisqu'elle a incité et résolu les assassins à telle forcenerie ct méchanceté. »
Ce ne sont pas seulement les docteurs de Sorbonne qui prennent part à la lutte contre le roi, c’est l'Université tout entière ; elle s'associe aux décrets rendus, en mettant à sa tête les plus fougueux Ligueurs. Dans cette même année 1589, Guillaume Roze, évêque de Senlis, est élu conservateur de ses priviléges. « La délibération à ce sujet, dit Crévier ?, est du 7 octobre et fut unanime. Toutes les Facultés le nommérent conservateur apostolique, sans balancer, sans contester, tant la contagion de l'esprit ligueur avait pénétré et infecté la Compagnie, ou du
1 Histoire des derniers troubles, liv. v et x, pages 21 el 547. 2 Tome an, liv, vit, page 538.
3 Histoire de l’Université, & \1, p. AS.
336 CHAP, VIE. — INSTOIRE
moins ceux qui la dominaient. » Le 16 décembre 1589, Jean de Magnanes est choisi pour recteur, et Crévier avoue ! « qu'il fut bon ligueur et que son dévouement à la Ligue avait paru dans une occasion d'éclat. »
Henri de Navarre, roi de France sous le nom d'Henri IV, était à la tête de son armée. Le 7 mai 1590, ia Sorbonne lançait contre lui un décret qui fut affiché dans toutes les rues de Paris et dans chaque ville de France. Il contenait les dispositions suivantes :
e« Qu'il était défendu par le droit divin, à tous les Catholiques, de reconnaître pour roi un homme hérétique ou fauteur d'hérétiques, ennemi notoire de l'Eglise, et beaucoup plus encore, un relaps et nommément excommunié par le Saint-Siége ;
» Que si un homme de ce caractère avait obtenu dans le for extérieur l’absolution de ses crimes et des censures, et que, ‘cependant, il y eût un danger manifeste de dissimulation, de perfidie et de renversement de la Religion catholique, cet homme devait être exclu par le même droit.
» (Quiconque agit pour l'élever sur le trône, lui est attaché on favorable, ou permet qu'il parvienne à la couronne, le pouvant empêcher et le devant par sa charge, viole les sacrés canons, est justement suspect d'hérésie et pernicieux à la Religion et à l'Eglise, et l’on peut et l'on doit procéder sur ce sujet contre lui, de quelque rang et éminence qu'il soit.
» Comme donc Henri de Bourbon est hérétique, fauteur d’hérétiques, ennemi notoire de l'Eglise, relaps et nommément excommunié, et qu'au cas que peut-être il obtint son absolution dans le for extérieur, la dissimulation, la perfidie et le renversement de la Religion sont manifestement à craindre, les Français sont obligés, quand même il obtiendrait son absolution, et que le légitime héritier de la couronne mourût et lui cédät son droit, de l'empêcher de s'emparer du royaume très- Chrétien, et qu'on ne fasse la paix avec lui. Ceux qui lui sont favorables violent les canons, sont suspects d’hérésie et pernicieux à l'Eglise; et comme tels, ils doivent être sérieusement et diligemment réprimés et punis.
11bidem, p 418. DuPoulay, t. vi, p. 803, 804, 805.
Jean qu'il paru
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» Et comme ceux qui favorisent de quelque manière que ce soit le dessein que ledit Henri a de parvenir à la couronne sont les déserteurs de la Religion et sont dans un état continuel de péché mortel; aussi ceux qui s'opposent à lui par le sèle de la Religion, autant qu'il est en eux, méritent beaucoup auprès de Dieu et des hommes; et comme on doit juger que les premiers qui s'obstinent à établir le règne de Satan seront éternellement damnés, de même il faut être persuadé que ceux qui y résistent jusqu'à verser leur sang, en recevront une récompense éternelle ct obtiendront la palme du martyre en qualité de défenseurs de la Foi.
» Conclu d'un commun accord dans la troisième assemblée faite sur cette aflaire, en la grand'salle du Collége de Sorbonne, tous les maîtres en général et en particulier ayant été appelés par serment, le septième mai de l'an 4590. »
Maintenant la doctrine de l'Université est connue, examinons celle des Parlements. Les Parlements s'étaient divisés : les uns avaient pris parti pour la Ligue, les autres contre. Le Parlement de Paris avait du Protestantisme dans les veines, comme il aura plus tard du Jansénisme. Il cherchait toujours des chimères à combattre et des erreurs à protéger. Lorsque Henri III eut fait, aux Etats de Blois, assassiner le duc de Guise, il ordonna au Parlement de Paris d'instruire le procès de la victime. Le Parlement répondit que « toutes procédures faites ou à faire par l'autorité du monarque étaient notoirement nulles. » Selon les registres du Parlement, à la date du 3 février 1589, — toujours cette fatale année qui verra consommer le régicide, — le Par lement commence les premières écritures du procès contre « Henri de Valois, troisième de ce nom, jadis roi de France ct de Pologne. »
L'Université employait l'adverbe naguère; le Parlement se sert d'un équivalent : il dit jadis ; mais, comme le corps enseignant, la cour de justice procède avec inflexibilité. Elle proclame « que ledit Henri de Valois sera condamné à faire amende honorable, nu en chemise, la tête nue, la corde au col, assisté de l’exécuteur de la haute justice, tenant en sa main une torche ardente de trente livres ; que dès à présent il sera démis et dé-
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claré indigne de la couronne de France, renonçant à tout droit qu'il y pourrait prétendre, et en outre sera banni et confiné à perpétuité au couvent des Hiéronimites, pour là y jeûner au pain et à l'eau le reste de ses jours!. »
Faire descendre la royauté à cette ignominis, c'est plus que l'assassinat, c'est l'insolence du mépris caché sous la honte d’un arrêt. Le Parlement de Paris condamnait Henri UE à l'opprobre. Jacques Clément eut plus d'indulgence, il le tua. Le 22 août 1589, le Parlement de Toulouse arrêtait ? :
« La cour, toutes chambres assemblées, avertie de la miraculeuse, épouvantable et sanglante mort advenue le premier de ce mois, a exhorté et exhorte tous les Evêques et Pasteurs de faire, chacun en leurs églises, rendre grâces à Dieu de la faveur qu'il nous a faite de la délivrance de Paris et autres villes du royaume ; a ordonné et ordonne que tous les ans, le premier jour d'août, l’on. fera procession et prières publiques en reconnaissance des bénédictions qu'il nous a faites ledit jour. »
Et qu'on ne dise pas que le Parlement de Paris était alors sous l'influence des Seize. A la fin de cette année 1589, le due de Mayenne arriva à Paris. Le conseil des Quarante n’était qu’une succursale des Seize et de l’Université. M se fit nommer chef de :e conseil, il punit de mort les quatre plus furieux de l’assemblée des Seize, et, afin de lui donner plus de consistance, il appela dans ce Sénat dirigeant Jeannin, Vetus, Lemaître, d'Ormesson, Videville, Lesueur, Hennequin, Nuilly, Brisson, d’Assy, Boucet, de Launay, Chartier, de Hacqueville et Charlet, tous présidents au Parlement. Les proeureurs et avocats-généraux Séguier, Molé, d'Orléans, Brigard, Ottman et Jean Le Maître leur furent adjoints.
Le Parlement se prononçait pour l'application de la théorie régicide; les avocats firent de même. Charles Dumoulin, que sa science a fait surnommer le Papinien français, et qui, selon de Thou, « était un excellent citoyen, aimant sa patrie plus qu'on ne saurait dire, » Charles Dumoulin, dans ses remar-
1 Premières écritures du procès de Henri de Falois. 2 Arrét du Parlement de Toulouse, Mémoires de ta Ligue, V.1v, p. 54.
ques sur les C'lémentines, s'éeriaitt : « Il ne faut avoir aucun commerce avec les tyrans ; mais les tuer est chose glorieuse. »
Jean Bodin, qui, par son ouvrage de la République, à peut-être donné naissance à l'Esprit des Lois de Montesquieu, et que les Protestants et les philosophes du dix-huitième siècle ont salué comme leur précurseur, Jean Bodin pose différemment la question. Dans sa Æépublique, dont la première édition parut en 1576, ce jurisconsulte n'admet pas que les souverains par le droit de naissance, et qui gouvernent seuls et sans contrôle, puissent être mis à mort par leurs sujets; mais, si ces souverains sont tyrans, il autorise les étrangers à les égorger : tenons pour certain, dit-il*, qu'il est perm': à tout étranger de tuer un tyran déclaré tel par la voix publique, et devenu fameux par ses rapines, ses menrtres et sa cruauté.
« Il est permis de même à un citoyen, ajuute-t-1l, de tuer, ou par force ouverte ou par ordre du Sénat, le prince qui partage son autorité avec le peuple ou avec les grands, s’il abuse de sa puissance pour torturer les citoyens par des meurtres, des viols, des rapines. Ainsi, l'empereur Charles-Quint, s'il eût opprimé le peuple et la république germanique, eût pu être tué en justice, parce qu'il ne jouissait pas de la suprême autorité. »
L'Université, le Parlement et les Jurisconsultes les plus renommés enseignaient le régicide ou le :1:nicide, ce qui nous semble la même chose ; car si on étabiissait une distinction entre les deux mots, nous croyons que cette distinction existait plutôt dans les termes que dans la r'alité. Le tyran, c'est-à-dire, Henri IE, roi catholique, roi légitime, était proscrit, condamné à périr, et son assassin subissait à la Sorbonne et au Parlement un triomphe coupable. Les gémonies se changeaient pour lui en apothéose. Voyons ce que les Jésuites avaient dit, avaient fait pour préparer la mort d'Henri HE et pour s'opposer à son successeur .
1 Annot, ad Clement., lib. 111, tit. XV.
2 De Republica Joannis Bodini, b.u, €. V
DE aban 4é ve die orne
On distinguait dans l'École deux sortes de tyrans : le tyran d'usurpation et le tyran d'administration ; Fusurpateur proprement dit, et le souverain de droit abus:"t de son autorité pour faire le malheur de ses peuples. Les priviléges de la royauté et ceux des nations n'étaient pas encore définis d’une manière précise. On renfermait dans les recueils de théologie et dans les ouvrages de jurisprudence ces codes de politique ," que l'effervescence des Ligueurs livra aux commentaires de la foule ; mais ils n'étaient destinés par leurs auteurs primitifs qu'à servir de thème à des arguties. Les haines que fomente le vertige des partis s'emparèrent de cette arme à double tranchant. Elles en usèrent comme d’un levier pour battre en brèche l’hérésie et pour effrayer les souverains. À tout prix, ils voulaient conserver la Religion catholique. Partis de ce principe, ils furent conduits par une pente insensible à de fatales conclusions. L’ébraniement qu'ils provoquaient dans les masses gagna leur esprit; de l’esprit, al passa] jusqu'au cœur. Nous avons vu quelle était sur cc point la doctrine de l'Université et du Parlement ; examinons à la même époque comment les Jésuites traduisirent leur pensée.
Quand la Compagnie de Jésus fut fondée, l'enseignement de ces propositions était public, ct, dans son Compte rendu au Parlement de Rennes, La Chalotais, le célèbre procureur général breton, avoue ‘ que « la doctrine du tyrannicide n'a pas été inventée par les Jésuites. Ils l'ont trouvée, ajoute-t-il, dans les théologiens scolastiques ; elle était connue dès le temps de Jean de Sarisbéry dans le treizième siècle. » La Chalotais aurait pu remonter plus haut et découvrir dans la 28° lettre d'Yves de Chartres au Pape Urbain l’origine de cette théorie. Cependant il est avéré, même par l’un de leurs plus constants adversaires, que les membres de l'Ordre de Jésus n’ont pas inventé le tyrannicide. Qu'ont-ils donc fait pour que l'Université les accuse avec tant de colère ?
Quatorze Pères de la Compagnie, tous théologiens éminents, ont, dans divers ouvrages, discuté, approfondi et professé la doctrine qui avait cours sur les bancs. Ce sont Emmanuel Sa,
t Compte rendu, p. 209.
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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 34h
Valentia, Delrio, Heissius, Mariana, Suarez , Salas, Lessins , Tolet, Tanner, Castro-Palao, Bécan, Gretzer et Escobar. A l'exception de ce dernier, dont le nom a acquis, par les Pr'ovinciales de Pascal et par les épigrammes de Boileau, une étrange célébrité, tous ont écrit vers le temps de la Ligue; tous sont nés hors de France. Ils dissertaient ; ils composaient leurs ouvrages en Espagne, en Italie et en Allemagne, sous des princes qui, comme Philippe IE, n'auraient certainement pas été jaloux de laisser leur vie et leur couronne à la merci de la théologie.
Le Jésuite Emmanuel Sa s'explique ainsi * : « Celui qui gouverne tyranniquement un domaine qu'il a justement acquis ne peut en être dépouillé sans un jugement public ; mais dès que la sentence est prononcée, tout homme peut s’en rendre l’exécuteur. Or, le tyran peut être déposé par le peuple même qui lui a juré obéissance perpétuelle, si, étant averti, il ne se corrige pas. Mais quant à celui qui envahit tyranniquement l'autorité, tout homme d’entre le peuple peut, s’il n'y a point d'autre reméède, le tuer, car c’est un ennemi public. »
Le nom de Bellarmin doit, lui aussi, retentir dans cette discussion. Bellarmin n’est régicide ni de fait ni d'intention ; mais sa doctrine sur le pouvoir temporel des Papes a été si souvent l'objet des plus vives attaques, que nous devons la faire connaître en la citant. Ce cardinal Jésuite écrivait ? :
« Il n'appartient de tuer ni aux moines, ni aux autres personnes ecclésiastiques, ainsi qu'il est déclaré dans la XXII Dis-
-ünction ; bien moins encore leur appartient-il d’attenter à la vie
des rois; et ce n’est pas aussi de cette façon que les Souverains- Pontifes ont coutume de s’y prendre pour réprimer les attentats des princes. Leur usage est d'employer d'abord à leur égard la correction paternelle, ensuite de les priver de la participation aux sacrements par les censures ecclésiastiques, et enfin de délier leurs sujets du serment de fidélité et de les dépouiller euxmêmes de toute dignité et de toute autorité royale, si le cas l'exige. L'exécution appartient à d’autres, »
1 Aphorismi confessariorum in verbo Tyrannus (édit, de Cologne, 1590).
? T'ractatus de potestate Summi Pontificis in temporalibus, auctore Roberto Bellarmino, ce, vu (édit, de Rome, 1610).
342 CHAP. VH, —— HISTOIRE
L'exécution dont parle Bellarmin, est-ce la mort par le bras séculier, ou plutôt la perte du. diadème par la guerre? Le casuiste ultramontain n'explique pas davantage sa pensée; mais si les rois étaient consultés, plus d’un exemple récent les porterait, npus le croyons du moins, à préférer le jugement du Pape à celui des peuples représentés par la souveraineté nationale. Il est toujours possible de faire annuler l’un, l'échafaud des révolutions sait rendre l’autre irrévoeable.
Le Père Antoine de Escobar de Mendoza a repris et amendé la proposition du Jésuite Emmanuel Sa : « Il n’est pas permis, dit-ilt, de tuer un tyran d'administration. Il est permis, dans l'acte même de son usurpation, de tuer, comme ennemi de la patrie, celui qui veut usurper la souveraineté ; s’il est déjà en possession du. royaume, il faut un jugement public. » C’est toujours l’éternelle distinction du tyran usurpateur et du tyran légitime; mais dahs son fameux traité : De rege et regis institutione, ouvrage qui parut à Tolède en 1598, avec autorisation de Philippe IL et approbation du Saint-Office, le Père Mariana soutint la proposition suivante : « En certains cas, il est permis à un particulier de tuer un tyran d'administration. » La proposition est bien entourée de palliatifs, d'explications, de sous-entendus, enfin de toutes les formules usitées dans l'École. Pourtant, du milieu de ces réticences, elle sort telle que nous. la traduisons. Elle pose le régicide comme autorisé en certains cas; elle déduit ces cas; elle indique le concours de la voix publique, l'autorité de personnages graves ct savants; mais que deviendront ces précautions en face des partis?
La voix publique? Chacun l'interprète à sa guise, chacun la saisit comme il veut l'entendre. Des personnages graves et savants ? Il s’en trouve toujours au fond d’une faction. S'il ne s’en rencontre pas dans la réalité, les partis en façonnent. Ils créent aussi vite des docteurs que des hommes vertueux ; ils ont tous le monopole des grands citoyens. Les poètes inventeurs du Paganisme fabriquaient les dieux à la taille de leurs passions, les partis suivent la même méthode, lorsqu'il s’agit pour eux de se donñer des chefs ou des idoles.
* Theologia moralis, Tractatus 1 nn. 7
Les subtilités du désuite Märiana ne sont donc que des suhtilités; elles 'aissent au crime toute sa latitude. Mariana a été régicide par l'idée et par l'expression. Que ‘firent les Jésuites en voyant soulever par un de leurs théologiens ::cette doctrine insensée? elle n'avait pas encore pénétré en France; le Parlement ne devait même la connaître que onze ans plus tard. Cependant, dès 4599, les Pères de la Province de Guienne portaient plainte à Aquaviva : « Notre Général, dit le Jésuite Richeome dans l'£xamen de l'Anticoton, étant adverti par moi, lorsque j'étais à Bourdeaux, l'an 1599, et par nos Pères de France, commanda que l'ouvrage de Mariana fût corrigé, et n’en eût-on vu aucun sans correction, si les hérétiques qui pensaient faire leur profit de ce livre ne l'eussent aussitôt réimprimé. »
Ee 6 juillet 1610, Claude Aquaviva mettait fin par un décret explicite à ces querelles scolastiques qui, mal comprises, plus mal appliquées, pouvaient enfanter des forfaits. Ce décret fut traduit du latin en français par le Père Coton; il faut lui laisser son parfum de vétusté.
« En vertu de la sainte obéissance, nous enjoignons, dit le Général des Jésuites, sous peine d'excommunication et inhabilité à tous offices et de suspension à divinis, et autres peines erbitraires à nous réservées, qu'aucun Religieux de notre Compagnie, soit en public ou en particulier, lisant ou donnant avis, et, beaucoup plus, mettant quelques œuvres en lumière, n'entreprenne de soutenir qu’il soit loisible à qui que ce soit, et sous quelconque prétexte de tyrannie, de tuer les rois ou les princes, ou d’attenter sur leurs personnes, afin que telle doctrine n'ouvre le chemin à la ruine des princes et trouble la paix; ou révoque en doute la sûreté de ceux lesquels, selon l'ordonnance de Dieu, nous devons honorer et respecter comme personnes sacrées, et establies de notre Dieu pour heureusement régir et gouverner son peuple. »
Le Général s'exprimait avec cette nettelé qui ne laisse pas place au doute. Longtemps auparavant, le Père Bellarmin écrivait : « Il est inouï qu'on ait jamais approuvé le meurtre d'aucun prince, fût-il hérétique, paien et persécuteur, lors-
"te
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qu'il s'est trouvé des monstres capables d'exécuter ce crime ! »
Plus tard, un Jésuite westphalien, né en 4600, Herman Busembaüm, renouvela les discussions. Ce casuiste décida, dans la question de /a défense de soi-méme, « qu'un particulier pour le salut de sa vie et la eonservation de ses membres peut tuer l'injuste agresseur, s'il y a absolue nécessité; que le fils, le religieux, le sujet peuvent étendre jusque là leur défense contre le père, l'abbé, le prince, à moins que la mort du prince n'entraine après elle de trop grands dommages, comme des guerres, etc. »
Le régicide, réduit à ces proportions, n'est plus qu’un meurtre pour se protéger soi-même. Cette doctrine ne rentre pas dans la question; elle n'appartient en propre ni à l'Université, ni aux Jésuites, ni aux Protestants : elle est commune à tous; tous la résolvent dans le sens de Busembaüm. Busembaüm reste donc en dehors de la proposition de Mariana, de la seule qui mérite d'être flétrie, et qui l’a justement été par les Jésuites d’abord, par les Parlements ensuite. |
Les hérétiques étaient les alliés naturels de Henri IV, hérétique comme eux. À ce titre, ils n'ont pas dûù, pendant la guerre civile, s'attacher au système des tyrannicides. Henri IV était privilégié pour eux, précisément parce qu'il était excommunié et calviniste; mais s'ils ne se fussent pas trouvé dans cette position exceptionnelle, auraient-ils donc renoncé à l'application des théories sanglantes professées à cette même époque par leurs maitres ?
Luther, en 1524, écrivait aux princes catholiques d’Allemagne : « Vous exercez une tyrannie que les peuples ne peuvent, ne veulent et ne doivent plus souffrir. » En 1531, il est consulté par les Protestants qui trament une ligue contre leurs souverains, et il répond ? « qu'encore qu'il eût jusqu'alors enscigné qu'il n'était pas permis de résister aux puissances légitimes, maintenant il s'en rapportait aux maximes des jurisconsultes, et que,
1 Œuvres de Bellarmin. Lettres à Blakwell.
2 Vic de Luther, par Sleidan, b. v, p. 73. Bossuel, Histoire des variations, iv. ù
3 Sluidan, ébid., lib, van, p.247. Bossuet, ébidem, Liv, sv.
ne ! »
Fman
dans culier peut e fils, fense rince e des
eurtre ans la i aux jus la donc mérite bord,
héréant la ri IV coms cette ation leurs
cmavent, sulté rains, qu'il inteque,
lions,
dans un temps.si fâcheux, on pourrait se voir réduit à des extrémités où non-seulement le droit civil, mais encore la conscience, obligeraient les fidèles à prendre les armes et à se liguer contre tous ceux qui voudraient leur faire la guerre, et même contre l'Empereur. »
Le moine apostat de Wittemberg proclame la révolte contre le principe d'autorité : Théodore de Bèze détermine le sens qu'il faut attacher à ses paroles. Bèze est calviniste, mais il partage l'opinion de Luther; :! en fait l'application à la race des Valois : « On doit, écrit-il!, combattre contre eux avec le même esprit qui animait Gédéon lorsqu'il livrait bataille aux Madianites, ou comme Judas Machabée lorsqu'il faisait la guerre au tyran Antiochus, à Nicanor et aux Païens. »
Knox, le fameux puritain écossais sorti de l’école de Genève, n'est pas moins explicite : « On aurait dû, préchait-il, mettre à mort la reine Marie d’Ecosse, tous ses prêtres et tous les citoyens qui lui prètaient assistance : ils avaient tenté de soppoee à à l'Evangile de Jésus-Christ. »
Un docteur calviniste, Jeon Arthusius, parlait ainsi° : « Il faut résister au tyran tant qu’il continue sa tyrannie ; le tuer même, si l’on ne peut autrement se préserver de ses violences, et mettre un autre à sa place. »
Etienne Junius Bruius, — nom de guerre républicain peu propre à rassurer les Césars de son siècle, — était un auteur protestant, et il déclarait 5 : « Si tous les grands de l'Etat, si la plupart d'entre eux, si un seul même, tentent de secouer le joug d'une tyrannie manifeste, alors il leur est permis, après avoir combiné leurs efforts, s’ils ne peuvent autrement se protèger contre la force, de tuer le tyran et de mettre un autre à sa place. »
Georges Buchanan, vrécepteur de Jacques Ie" d'Angleterre, Buchanan, une des lunières du Protestantisme écossais, donnait au même sentiment une expression plus méprisante : « Quelle
! Théodore de Bèze, Epistole 37 et 40, ex Kellere, De tyrannicidio, p. 80. 2 In Politica methodice digesta, cap. Xi (Herbornæ, 1603).
\ Vindiciæ contra tyrannos, p. 318, Selon Leibitz (lettre du 27 avril 4683), cet Eticune Junius Brutus était probablement Hubert Languet, ministre huguenoi.
sera, s'écriait-il!, la nature d'une guerre contre l'ennemi de tout le genre humain, c’est-à-dire d'un tyran? C'est la plus juste de toutes les guerres. » Puis il ajoutait : « Que tout le peuple, que tous les particuliers décernent des récompenses aux ccurtriers du tyran, comme il s’en accorde habituellement à ceux qui ont tué des loups et des ours? » Buchanan ne s'est pas contenté d'établir ce système de régicide dans un seul ouvrage; sun Histoire d’Ecosse contient le passage suivant? : « Ün tyran est comme un but proposé à la haine de tous les mortels; contre
lui ils dirigent tous leurs traits et lancent toutes leurs flèches. »
Fra-Paolo Sarpi ne peut pas, lui, donner à sa république d: Venise le conseil de tuer un roi; mais le Servite, dont les Protestants, le Jansénisme et les sophistes oùt exalté la gloire, n'est pas moins positif que tous ces écrivains, lorsqu'il apprend au Conseil ce: Dix comment on peut se débarrasser d’un ennemi.
« S'il se trouve, dit-il #, parmi les habitants de la Terre- Ferme des chefs de faction, qu’on les extermine à quelque prix que ce soit; ils sont puissants, qu'on ne se serve point de la justice ordinaire, et que le poison fasse plutôt l'office du glaive. »
Milton, couvrant de sa gloire poétique, alors ignorée, les assassins de Charles Ier, définissait ainsi le Souverain “ : « Un ty- ran est un roi de théâtre, un fantôme, un masque de roi : ce n'est pas un vrai roi. « Quelques lignes plus haut,'sa pensée s'était développée : « De quelle injustice sommes-nous coupables envers vous ? quel mal vous faisons-nous lorsque nous punissons de mort nos ennemis, les ennemis du bien public, plébéiens, nobles ou rois, qu'importe ? »
Claude Saumaise, quoique Protestant, avait entrepris l'apo-
1 Le jure regni apud Scotos.
2 Histoire d’Ecosse,liv. vu.
3 Opinione del Padre Paolo. seroita, consultore di stato, ete. (in Fenetia, appresso Roberto Matthei, 1681).
En parlant de cet ouvrage, L' Gourayer, autre prètre apostat, traducteur de Fra- Paolo, émet le jugement suivant :
« Tout court qu’il est, il peut passer pour un chef-d'œuvre politique. »
4 Defensio pro populo anglicano, page 279 (Œuvres complètes de Millon. édition de 1759).
3 RG NE RER +
| de logie du roi d'Angleterre ; Milton se'ehargea de la défense du |
uste peuple anglais, et il appela au secours de sa cause tous les mai- |
iple, tres du Protestantisme. « Voulez-vous savoir, s'écrie-t-il en
ur= essayant de pronwer par l'Évangile que les sujets ont le droit de
fai punir leurs rois *, voulez-vous savoir pourquoi notre advr:-
enié saire n’ose citer que ücs auteurs d’un autre temps? c’est qu'il
His | sait bien qu'il a autant d’ennemis déclarés de sa doctrine qu'il | est y a de savants distingués dans le culte réformé : qu'il en fasse |
ntre | l'essai, et il verra que je rangerai en bataille contre lui les
S.». É Luther, les Zwingle, les Calvin, les Bucer, les Pierre Martyr, |
> d:: les Paré, et que je l’écraserai sous le poids de leur autorité. »
Nous avons assez fouillé dans l'arsenal des partis pour savoir que l'enseignement du tyrannicide n’appartenait en propre à aueun culte, à aucune corporation, à aucune école : tous le proclamaient en termes identiques. Les Jésuites et les hérétiques, étrangers aux divisions intestines comme aux mœurs de la
re France, professaient dans leurs écoles d'Allemagne et de la Péque ninsule la doctrine du régicide ; l’Université de Paris l'appliquait oint au foyer même des guerres civiles, lorsqu'aucun Jésuite français
@ NE D mr PPT ne
ffice ne l’enseignait et ne la soutenait que dans ses œuvres. Le Père | Mariana et Junius Brutus ne parlaient qu’en général du tyran; | as— l'Université de Paris le désigne. Dans ses actes officiels elle inà ty- dique du doigt à quelle poitrine royale doivent s’adresser les l'est poignards des fanatiques : les poignards ne se faisaient pas attait tendre. L'Université a pris elle-même une part active aux excès en- de la Ligue; elle s’en fit une autre par les hommes sortis de son sons sein. Guillaume Rose, le tribun catholique, fut élevé à la dignité no- de conservateur de ses priviléges; Jean Boucher, le terrible curé de Saint-Benoît, était un ancien recteur de cette même po- Université ; Jacques de Cueilly, curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, avait été honoré du même titre; Guillaume Lucain et François Pigenat ? comptaient parmi ses docteurs. L'Université ap- | ‘Idem, ch. 111, p. 309, Fra- ? On a souvent confondu François Pigenat, docteur en l'Université de Paris, avec son frère Odon Pigenat, de la Compagnie de Jésus: ils étaient ligueurs tous deux; mais on a porté au compte du Jésuite toutes les paroles, tous les actes de PUniverdou. silaire, Au lome 1°", p. 450 du Journal de Henri IF, on lit: « Odon Figenat, Jé-
suite, ligueur comme son frère, mais moins hardi ct moins furieux que lui, »
343 CHAP. VIL. — HISTOIRE avait dans Paris quelques cures à sa nomination : celle de Samt-André-des-Ares, de Saint-Côme et de Saint-Jacques-dela-Boucherie étaient du nombre. Elle leur donna pour curés les Ligueurs Christophe Aubry, Jean Hamilton et Julien Pelletier. Leurs noms et leurs discours sont aussi inséparables de l'histoire de ces temps. que la lettre du Père Claude Matthieu. Ge Jésuite écrivait le 41 février 1583 : « On ne peut pas, en conscience, aftenter à la vie du: roi, et le Pape Grégoire XIIL à condamné ceux qui osent penser ou enseigner le contraire. »
Dégagés des sophismes et des colères de l'esprit de parti, les Universitaires, les Parlements auraient sans aucun doute fait la même déclaration; car, à cette époque: où de nobles passions sc trouvaient au service de la plus. sainte des causes, il y eut de ces contradictions qui épouvantent l'intelligence de l'homme. Les Catholiques désiraient avant tout ct par-dessus tout que Ha France conservât l'unité dans sa Foi, l’unité dans sa nationalité menacée par les projets de fédération dont les Huguenots ne savaient pas assez déguiser les. plans. Née de ce principe, la Ligue en avait dévié pour abandonner sa force de fidélité religieuse à des trames coupables ou aux manœuvres de l'étranger. En perdant le duc de Guise , elle restait sans chef, sans puissance morale pour la discipliner, sans prince même à opposer au roi de Navarre. Lorsque Henri IL, qui avait fait périr le duc et le cardinal de Guise, mourut sept mois après de la mèn: mort tragique, les Ligucurs se sentirent dans une situation plus difficile que jamais. Henri IV était roi par sa puissance ct par sa bravoure intelligente ; mais c'était contre lui et à cause de ses croyances hérétiques que la Ligue s’était formée. Les prévisions des Catholiques se réalisaient, un monarque protestant allait s'asseoir sur le trône de Franc: ; ils se décidèrent ne jamais transiger avec l’hérésie.
Les événements avaient pourtant déjà réduit la Sainte-Union à de moins vastes proportions. Tout semblait lui sourire ; elle avait pour elle Le peuple de Paris et la plupart des provinces ; elle comptait dans ses rangs les troupes de Philippe I et le
! Mémoircs de Nevers, t, 1°, p. 657.
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cardinal Cajétan, légat du Saint-Siége : mais le fond de la situation n'était plus le même. Sixte-Quint avait jugé qu'un contre-poids à ia puissance de Philippe Il était nécessaire pour l'Europe; le Pape le cherchait en France. Dans un consistoire secret tenu au Quirinal, le 41 sepiembre 1589, il avait bien pu
dire « que, par les circonstances de la mort d'Henri III, on
reconnaissait le jugement de Dieu, ‘…t que, contrairement à l'usage, il refusait de célébrer un service funèbre pour ce roi très-Chrétien, mort dans l'impénitence et sous le poids de l'excommunication ; mais, ajouta Sixte-Quint, de cette décision ne doit résulter aucun préjudice pour la France. » Le Pape se détachait de la Ligue, parce qu'il jugeait dangereux de laisser l'Europe à la m:rcei de l'Espagne. Il donnait même ordre à son légat de ne pas pousser les choses à l'extrême, ordre que Cajétan, tout dévoué à Philippe IT, ne se pressa point de mettre à exécution.
Cependant Henri IV, vainqueur à Arques ainsi qu'à Coutras , et peu inquiet de la concurrence que lui faisait le vieux cardinal de Bourbon, roi de la Ligue sous le nom de Charles X, gagnait, le 14 mars 4590, la bataille d'Ivry. Il mettait le siége devant Paris, et, le 9 mai, le cardinal de Bourbon mourait à Fontenay -le-Comte sous les honneurs, pour ainsi dire, posthumes de la royauté.
Le Père Odon Pigenat, Provincial, faisait partie des Seize ; et, s'il faut en craire Richeome, « ce Jésuite se trouva quelquefois aux assemblées des Seize à la sollicitation du président Brisson, pour tâcher de modérer la fureur de cet exécrable tribunal. » De Thou et Arnauld n’en parlent pas ainsi : de Thou*? le peint comme « un Ligueur furieux, aussi fanatique,-qu'un corybante, » et Arnauld comme « le plus cruel tigre qui fût dans Paris. » Pasquier ne craint pas de dire : « Ce ne fut pas tant une guerre civile qu'un coupe-gorge général par toute la France. Les Collèges des Jésuites furent, par une notoriété de fait, le ressort général du parti contraire. Là se forgeoient leurs
t De la Férité défendue, ch. Lvt.
2 Histoire universelle, t. xu, p. 53, 4 Catéehis. des Jés., iv. vin, ch. 11,
Jo) CHAP, Vi, — RISTOIRE
Evangiles en chiflres, qu'ils envoyorent aux pays étrangers ; là se distribuoient leurs apôtres pour maintenir les troubles par leurs presches, comme leur Père dacques Gommolet dans Paris et leur Père Rernard Rouïllet dans Bourges ; les autres, meurtres et assassinats, comme Varade et le même Père Commolet., »
Pasquier raconte et ne prouve jamais. Royaliste sincèrement attaché à la fortune de Henri IV, mais s'étant fait de sa haine contre la Compagnie une position, il doit au moins être suspect de partialité. Les Jésuites Pigenat, Gonthéri, Commolet, Guignard, Varade et Rouillet se joignirent activement aux prédicateurs de la Ligue; ils excitérent les Parisiens, qui n'en avaient pas besoïn, à résister jusqu’à la dernière extrémité aux armes d'Henri IV, protestant. À Toulouse, à Bordeaux, à Lyon, à Rouen, à Bourges, au Nord comme au Midi, ils prirent part à l'enthousiasme populaire, ils le régularisèrent même souvent. Mais lorsque les Seize livrent au bourreau la tête du président Brisson, de Larcher et Tardif; lorsqu'ils forcent le cardinal de Gondi à se retirer de sa cathédrale de Notre-Dame, parce que, à l'exemple des trois magistrats, il ne consentait pas à accepter la suzeraïneté de l'Espagne ; lorsque, le 20 septembre 4591, les Seize, mus par une pensée anti-nationale, offrent à Philippe Il la couronne de France et se mettent à sa discrétion par un acte signé d'un président, de trois conseillers au Parlement et de trois docteurs de l'Université, il est. impossible de saisir la main, la parole ou le conseil d'un Jésuite au milieu de ces désordres.
Le Père Claude Matthieu, décédé en 1587, est bien accusé par Pasquier et par Arnauld d’être ressuscité quatre ans après sa mort, et d’avoir remis en personne à l'Escurial la proposition des Seize ‘ ; mais la Sorbonne, qui, sur ce point, en sait un peu plus que la Compagnie de Jésus, avoue que la dépêche fut coufiée à un moine espagno: nommé Aquarius. Ici l'Université doit inspirer confiance ; elle avait signé, par ses délégués à l'assemblée des Seize, une lettre qui était l'opprobre et la ruine de la France.
1 L'Art de vérifier leslates a commis le même anachronisme, probablement sur l'autorité d'Arnauld ou de Pasquier. (Note de l'éditeur.)
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Parmi les nombreux écrits que la Ligue a enfantés, nous avons cherché une page dans laquelle un fait accusateur, en dehors de ceux que nous mentionnons, serait retracé avec les documents à l'appui. En retranchant les déclamations alors communes aux Jésuites, aux Universitaires, aux Parlements et aux autres ligueurs, nous n'avons vu que des assertions dénuées de preuves, que des lambeaux de sermons épars dans les recueils satiriques et n'ayant pour garantie que le témoignage des annalistes concemporains. On a toujours beaucoup trop nourri le peuple de mensonges historiques et de mouvements oratoires, pour que nous acceptions sans examen les éloges que se décernent les partis et les reproches mutuels dont ils s'accablent.
Le blocus de Paris continuait, et la Ligue, qui en était réduite à l'éloquence de la rue plutôt qu'à l'action, n'avait pas calculé que bientôt la famine se ferait sentir dans une ville aussi populeuse. L'armée d'Henri IV campait à ses portes, et une etfroyable disette menaçait les assiégés. Tout le monde était soldat par enthousiasme ou par terreur. Tout le monde, dans le besoin commun, se dévouait pour sa cause. Le dévouement ne suffisait pas encore, car la faim était de toutes les heures. On crut l’apaiser en faisant faire aux Parisiens, dans une procession solennelle, la revue de leurs forces vives. La procession avait quelque chose de si populaire que, peu de jours après la reddition de Paris, le 29 mars 1594, Henri IV en ordonna une à laquelle il s'empressa d'assister pour offrir à son peuple un gage authentique de sa Foi. Mais cette dernière n'effaça point le souvenir de celles que la Ligue avait célébrées pendant le siége de Paris. La Satire Menippée, venue quatre ans aprés la procession du 11 mars 1590, a essayé de tusr sous le ridicule une pareille démonstration. On peut, quand le succès a brisé les partis, dénaturer le but d'un événement, le livrer par l'épigramme à la risée publique; mais l’histoire, qui n’est pas toujours une conspiration contre la vérité, a des allures plus graves que le pamphlet. L'histoire, même écrite sous les yeux d'Henri IV, et par un de ses fidèles, rend aux faits toute leur poétique vérité.
Henri IV connaissait la puissance de la Religion sur les Fran-
rm résine
çais; il ne voulut pas les froisser en travestissant une cérémonie qui avait eu tant d'influence sur leur esprit, et Pierre Matthieu, parlant du peuple de Paris, eut le droit de dire : « Sa patience fut beaucoup fortifiée par la procession générale de tous les Ordres de la ville, suivant un crucifix que l'Evêque de Senlis portoit; ils avoient des armes et des cuirasses sur les habits et quelques vieilles hallebardes, maigres, défaits, et tellement exténuez, qu'ils ressembloient à des anatomies cheminantes, et néanmoins résolus de mourir allégrement et courageusement plutôt que de vivre sous un prince hérétique. Ce spectacle releva les esprits abattus, ct plusicurs, n'en pouvans plus, s'enfermoient dans les églises pour y attendre la mort. »
C'était une fédération contre la famine et contre l’hérésie, une fédération qui se faisait sous la bannière de l'Église au licu de s’abriter sous le drapeau de la liberté révolutionnaire, une fédération dont chiique temple devenait le Champ-de-Mars. Le cardinal Cajétan, le Parlement, la Cour des comptes, le recteur de l’Université, et plus de douze cents Religieux y assisté
rent : les Jésuites seuls s’abstinrent. Ils n’y parurent pas, sous prétexte sans doute qu'au terme de leurs Constitutions, ils
n'ont pas coutume de prendre part aux processions. Leur absence fut remarquée et doit être signalée *.
ta Le 49 mars 4590 se fit ia fameuse procession de la Ligue, à laquelle assista la cour du Parlement, la Chambre des comptes ct les autres cours souveraines. » (Journal de Henri IV au 41 mars 1590).
« La procession fut telle : le recteur de l’Université quitta sa capeluche rectorale, prit sa robe de maltre ès-arts avec le camail et le 'oquet et un hausse-col dessous, la barbe et la tête rasées tout frais, l'épée au côté et une pertuisane sur l'épaule ; les curés Elamilton, Boucher et Lincestre, un petit plus bizarrement armés, faisuient le premier rang, et devant cux marchoient trois pelits moinelons et novices, leurs robes troussées, aiant chacun le casque en tête dessous leur capuchon, et une rondache pendue au col ; maître Pelletier, curé de Saint-Jacques, marchoil à côté, tan tôt devant, tantôt derrière, habillé de violet, en gendarme scolasiique, une brigandine sur le dos, avec l'épée et le poignard, et une hallebarde sur l'épaule gauche, en forme de sergent de bande, qui suoit, pousroit et haletoit pour mettre chacun en rang et ordonnance,
» Puis suivoient, de trois en trois, cinquante ou soixante religieux, tant Cordeliers que Jacobins, Carmes, Capucins, Minimes, Bons-Hommes, Feuillants, Entre autres y avoient six Capucins aiant chacun un morion en tête, et au-dessus une plume de coq, revètus de culles de mailles, l'épée ceinte au coté par-dessus leurs habits ; l’un portant une lance, l’autre une croix, l’un un épicu, l'autre une arquebuse, le tout rouillé, par humilité catholique; les autres presque tous avoient des piques qu’ils branloient souvent par faute de meilleur passe-temps, hormis un Feuil-
Molat Sa de » de les tel- \miura- . Ce vans rt, »
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La procession avait bien pu relever les courages, mais elle ne donnait pas de pain à une population affamée ; les chefs de la Ligue enjoignent de visiter chaque maison et de saisir les denrées qui y'seront déposées. Dans un temps où les divisions retigieuses transformaient en soldats les hommes les plus pacifiques par vocation, et où chacun se faisait gloire d'un sacrifice, les Jésuites reculent devant celui que la Ligue leur impese. Le 26
juin, Tyrius, leur recteur, accompagné de Bellarmin, se rend *
chez le cardinal Cajétan, afin d'obtenir du légat un ordre qui exempte leur maison de toute perquisition. Le prévôt des marchands était en conférence avec Cajétan. A cette demande du Père Tyrius, le prévôt s’indigne; il reproche aux Jésuites leur égoïste insouciance pour Îcs malheurs publics. Les Pères pouvaient mériter sa colère; mais, afin de poursuivre jusque dans les calamités leur mission d'enseignement, ils ne s'étaient point, comme l'Université, séparés de leurs disciples. L'Université forçait les siens à se méler aux luttes intestines. Pour les engager plus avant dans la résistance, elle avait fermé ses écoles et suspendu ses cours. Les Jésuites, plus prévoyants ou moins belliqueux, ne privaient pas d'instruction cette jeunesse qu'il ne fallait pas jeter sans modérateur dans l'arène des passions politiques. Au milieu du siège, ils continuaient leurs leçons. Leur zèle de ligueurs avait quelque chose de si tiède, qu'au dire même de la Satire Ménippée ‘, ds n'étaient pas éloignés, dès 4590, de l'idée de voir les Parisiens rendre leur capitale à l'héritier légitime des Valois.
En effet, le samedi 4 août 1590, le légat, toujours bouillant,
lant boiteux qui, armé tout crud, se faisoit faire ace avec une épée à deux mains et une hache d'armes à sa ceinture, son bréviaire par derrière
» À la queuc y avoit trois Minimes, (ous d’une parure, savoir est, aiant sur leurs habits chacun un plastron etie derrière découvert, la salade en {èle, l'épée et pistolet à la ceinture, et chacun une arquebuse à croc sans fourchette. »(Wémoires de la Ligue, t. Vi De 4195).
11 y eut aussi une autre procession ou revue de la Ligue, le 3 juin 4590. « Roz, Evèque de Senlis, était à la tête comme commandant et premier capitaine; le dégat accourut à ce spectacle ; il élait dans son carrosse avec Panigaroli, le Jésuite Bellarmin el autres Italiens. Dans une décharge faite pour honorer le légat, un de ces nouveaux soldats tira dessus le carrosse et tua un des ecclésiastiques, qui était aumonier du cardinal Cé@fétan. Ce qui tit que le légal s’en retourna au plus vite, » (F'oyez Journal de Henri 1F, au 3 juin 4590, édit. de 4736).
' Satire Ménippée, 1. 1, D. 488.