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courir le pays. L'un ravive le courage des néophytes, les autres racontent les choses prodigieuses dont ils ont été les t6moins.
Taicosama avat appris enfin par le rapport des marchands portugais que Valignani était réellement le ministre du vice-roi des Indes : il consentit à le recevoir, mais à la condition qu'il ne lui parlerait que d'affaires politiques ou commerciales. Le 3 mars 4591, le Jésuite diplomate arriva dans une riche litière : il était précédé des dons offerts à l'Empereur, puis des quatre Japonais revenus d'Europe, qui étalaient aux yeux de la foule éblouie les splendides vêtements à l'européenne dont le Pape Grégoire XIIL leur avait fait présent. Le Père Organtini et un autre Jésuite fermaient le cortège avec les Portugais. Taicosama était assis sur un trône étincclant de pierreries ; sa cour, composée de rois, de princes et de Bonzes, foulait aux pieds ces magnifiques tapis du Japon, qui font encore l'admiration et le désespoir des artistes. Valignani, couvert de son humble soutane, gravit les premiers degrés du trône, il salue l'Empereur et lui remet les lettres d'Edouard de Menesës, le vice-roi. Elles contenaïent un si pompeux éloge de sa puissance et des récits que les Pères de la Corapagnie en ont faits aux Indes et en Europe, que
. Taicosama, vaincu, s'engage à tolérer les Missionnaires ; mais il
ne veut pas de culte public, pas de prédication, « car, ajoute-t-il, le Christianisme a autour de moi d’ardents ennemis. » Taicosama disait vrai et les Jésuites ne l'ignoraient pas. Les quatre ambassadeurs du Japon avaient terminé leur mission diplomatique ; ils demandaient à entrer dans la Compagnie : le Père Valignani les y admit, ct, tous ensemble, ils commencèrent une nouvelle vie. Mais le terrain était miné sous leurs pas; il fallait procéder dans l'ombre, presque à la dérobée, se soumettre aux exigences de l'Empereur, chercher à lui complaire, et maintenir dans la Foi les catéchumènes qui se félicitaient d’entrevoir le martyre. A la faveur de sa dignité diplomatique, Valignani avait plus de liberté ; il en usa pour visiter les églises; puis, au mois de février 4592, il partit, laissant au Père Gomez la direction de ces résidences proscrites.
Depuis longtemps Taicosama méditait la conquête de la
Uhine. Les Coréens refusèrent passage à ses armées; il lèur déclara la guerre. Augustin Tzucamindono était son général; il conduisit avec lui deux Jésuites. Ce furent eux qui, à la faveur de cette guerre, jetérent les premières semences de Foi dans la Corée. |
L'exemple de Taicosama encourageait la haine des princes adversaires de la Religion. Le roi de Firando ne se contenta pas d’être injuste, il devint cruel; mais le nombre des Fidèles était si considérable dans ses États qu'il n'y avait pas possibilité d'organiser ka persécution. Le roi de Firando crut qu'en faisant mourir secrètement les Jésuites, il lasserait leur zèle; le Pére Carrioni et le Père Mantels sont empoisonnés ; ils expirent dans d'indicibles douleurs. Georges Carvalho et Joseph Furnaletti leur succèdent ; la même mort les atteint. Un cinquième ; dont les annales de la Compagnie n'ont pas gardé le nom, périt encore empoisonné. Cette persévérance dans le crime ne décourage pas les Jésuites.
François Xavier avait légué le Japon au Christianisme. D'autres Pères étaient accourus à sa suite, et l'un de ses premiers catéchumènes , le Frère Laurent , dont l’éloquence égale presque la vertu, mourait dans l’année 1592, Le Japon était une conquête de la Compagnie ; cependant, en 1593, elle appelle les Missionnaires des autres Ordres à son secours. La moisson était si abondante qu'elle voulait y faire participer ses frères en Religion. Aquaviva, le Général de la Société de Jésus, avait déposé la requête aux pieds de Grégoire XIII ; ce Pontife, après avoir consulté Philippe IL, et sur le conseil du roi d'Espagne, ne crut pas devoir obtempérer à un pareil vœu. Par une bulle du 28 janvier 1585, il exprima sa pensée en ces termes :
« Quoique le dapon soit fort étendu et demande un grand, et même un trés-grand nombre d'ouvriers; cependant, parce que le fruit des travaux dépend moins du nombre des ouvriers que de la manière de traiter et d'instruire, et de la connaissance du caractère de cette nation, l'on doit bien prendre garde de permettre indistinctement que de nouveaux ouvriers s’introduisent en ce pays ; car la nouveauté et la différence de leur genre d'agir pourraient causer une surprise nuisible et dange-
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reuse à ces peuples et empècher ou du moins troubler l'œuvre de Dieu. C'est pourquoi , considérant que jusqu'ici ancuns prétres , hors ceux de la Compagnie de Jésus, n'ont pénétré dans les îles du Japon; que les seuls prêtres de la Compagnie de Jésus ont été les propagateurs, les docteurs, et comme les Pères de la Foi parmi ces nations, et qu'en retour ces peuples ont accordé à cette Compagnie et à ses membres une singulière confiance, piété filiale et respect; nous, pour le plus grand avancement de leur salut ct pour que celte union et ce lien d'amour persévère ferme et intact, de notre propre mouvement et de notre science certaine, nous interdisons et défendons à tous Patriarches, Archevêques, Evêques, même de la province de Chine et du Japon, sous les peines d'interdit ecclésiastique et de suspension de l'entrée de l’église et de l'exercice des fonctions pontificales ; et à tous Prêtres, Cleres et ministres ecclésiastiques, séculiers et réguliers, de quelque état, ordre et condition qu'ils soient, à l'exception des Religieux de la Compagnie de Jésus, sous peine d'excommunication majeure, dont ils ne pourront être absous que par le Pontife romain ou à l'article de la mort, peine à encourir par le seul fait; nous leur interdisons, dis-je, et défendons d’oser, sans une permission expresse de nous ou du Siége apostolique, partir pour les îles et royaumes du Japon, dans l'intention d'y prêcher l'Evangile ou d'y enseigner la doctrine chrétienne, ou d'administrer les sacrements, où d’y exercer quelques autres fonctions ecclésiutiques que ce soit. »
Cette bulle a souvent été reprochée aux Jésuites comme une espèce de pacte fait avec Grégoire XIIL au profit de l'Ordre de Jésus d'abord, et des Portugais ensuite, qui, seuls, avaient les franchises commerciales dans les cités maritimes. Des accusations de plus d’une sorte ont été dirigées par les Espagnols contre l'exclusion du reste des Européens. Philippe II, par un décret;:a pris soin de venger les Pères; il défendit en effet à tout missionnaire de sortir des îles Philippines ou des Indes Occidentales pour se rendre au Japon, dans le dessein d'y propager l'Evangile, et il fit signifier à tous ses gouverneurs dans l'Orient la bulle de Grégoire XIII. |
Les perséeutions de Taicosama et celles du roi de Firando
il, 26
402 CHAP, VII. — MISTOIRE
étaient connues aux Philippines; le bruit s'y répandait que les Jésuites expulsés ou massacrés laissaient les Chrétiens sans secours ; on apprenait qu'ils imploraient l'aide des autres corporations. Les marchands espagnols connaissaient mieux que les Franciscains la situation des choses ; mais ils avaient des intérêts de négoce et de rivalité engagés dans la question. Ils persuadèrent aux Franciscains établis dans les Philippines que les Jésuites n'existaient plus au Japon, et que, par conséquent, la bulle du Pape et l'édit du roi se voyaient frappés de nullité par le fait seul des événements. Le gouverneur des Philippines tombe dans le piége; il y fait tomber le Père Jean-Baptiste, Commissaire des Franciscains. Une ambassade espagnole est préparée : elle se compose d'un Portugais, Pierre Gonzalve de Carvajal !, du Père Jean-Baptiste, et de trois autres Franciscains. Le 49 jui 1693, elle arrive au Japon. La discrétion des Jésuites, le mystère peut-être dont ils s'entouraient, avaient été un stimulant. Le Japon possédait cent vingt-six Pères, dont deux seulement, Organtini et Nodriguez, pouvaient se montrer en public avec le cossume de leur Ordre; les autres étaient proscrits, mais la proscription avait enfanté des sectateurs. On tentait de nouvelles excursions dans les royaumes de Boari, de Mino, de Canga, de Noto et de Jetchu; ces excursions étaient heureuses. Sous la protectirn du général Tzucamindono, le collége d’Amacusa prospérait, et le séminaire de Facinara ? prenait de rapides accroissements.
Les Franciscains furent bien étonnés d'avoir été ainsi trompés ; mais ils avaient pris pied sur un sol fertile en prodiges religieux, ils ne purent se résoudre à la retraite sans l'avoir cultivé de leurs mains. A la faveur d'un titre diplomatique, ils commencérent par célébrer publiquement les saints mystères. Ils étaient dans un empire dont les chefs et les Bonzes se révélaient astucieux et défiants; ils ne surent point faire assez la part du zèle, ils n'écoutérent pas les conseils des Jésuites. La Mission du Japon était si peu abandonnée par les Péres que leur colonie se renforça, en 1596, de plusieurs ouvriers, parmi lesquels on
t Le Portugal dépendait alors de l'Espagne, ? Facinara on Fakirao dans le royaume d’Arima,
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DE LA UUMPAGNIR Dh 4ÉSUs. 403
comptait Charles de Spinola, fils unique du comte Octave de Spinola, grand-éeuyer de l'empereur Rodolphe, et de Jérôme de Augelis. La :nôme année, le Père Pierre Martinez, Evêèque nommé du Japon, prenait possession de son siége; il était accueilli avec égards par l'Empereur, tout fier de recevoir le Grand-prôtre des Chrétiens.
Au moment où la seconde persécution de Taicosama va commencer, ilest bon d'en indiquer les causes. Les adversaires de la Compagnie de Jésus avaient depuis longtemps jeté un œil de convoitise sur ces florissantes chrétientés. Impuissants à créer avec d'aussi faibles moyens qu'elle, ils dénaturaient les résultats obtenus; ou, lorsque le succès était évident, ils accusaient les
Jésuites d'une ambition que leur avidité pouvait seule surpas- ,
ser ils disaient en Europe et aux Indes que c'était à ces motifs qu'on attribuait l'intolérance des princes.
Taicosama, comme tous les despotes, était jaloux de son autorité; il craignait de la partager, il redoutait de voir des prêtres étrangers prendre sur l'esprit de ses peuples une influence qui, à la longue , contre-balancerait la sienne. Taicosama était assez habile pour s'avouer qu'une fois le Japon chrétien, il serait forcé de faire des concessions à ses sujets, ne cessant alors de tourner leurs regards vers l'Occident. Cette inquiétude alarmait sa sécurité, et ce fut elle, sans aucun doute, qui engagea l'Empereur à adopter des mesures coercitives. Les Jésuites , il est vrai, exerçaient une grande action sur les rois, sur les généraux et sur les masses, qui se précipitaient dans le Christianisme comme vers un asile de repos et de salut. Cette action s’étendait aux Portugais, qui, la tête fumante encore des souvenirs d'Albuquerque, ne demandaient pas mieux que d’associer la Religion à leurs conquêtes; la Religion ouvrait ainsi des débouchés à leur commerce. Dans un empire si fécond en révolutions , Taicosama , qui était le produit de la dernière, avait donc lieu de croire qu'une nouvelle pourrait s’opérer au profit d’un Chrétien par les Portugais, alliés des Jésuites. Dans sa pensée il espéra calmer ses terreurs en limitant le nombre des catéchumènes et en tenant les Missionnaires sous le coup d'un interdit. Il les proscrivit officiellement ; mais en se-
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ne tien
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cret il les laissa agir, s'occupant à surveiller leurs démarches et à: tenter la fidélité des néophytes par des vexations isolées : celte fidélité ne se démentit pas. Ucondono, toujours exilé, ne prêchait à ses amis que la soumission : ses amis, qui entouraient le trône, qui disposaient de l’armée, de la flotte et des finances, continuérent de servir Taicosama avec zèle. L'Empereur se rassura peu à peu et sentit ses soupçons se dissiper. L'autorité des Jésuites ne lui parut plus aussi dangereuse : il vit qu'ils ne l'avaient acquise, qu'ils ne la conservaient que par des mobiles étrangers à ses desseins, et que, dans son intérêt même, il était utile de la leur laisser exercer, puisque l'Evangile portait à l’ubéissance. Avec les deux cent mille Chrétiens qu'ils entraînent à leur suite, les Pères, frepés de proscription, n'avaient pas eu l’idée d'en appeler aux armes; les généraux Trucamindono et Condéra , qui connaissaient de quelle manière Taicosama était parvenu au trône, n'avaient point songé à tirer l'épée contre lui : Taicosama jugea que le Christianisme n'était pas hostile à son pouvoir, et que l'autorité des Jésuites lui .
devenait même favorable.
La source de leurs trésors prétendus était aussi notoire que celle de leur influence. Au Japon, les princes et les seigneurs sont riches, mais il faut qu'à des époques déterminées ils offrent à l'Empereur de magnifiques présents, qu'ils soutiennent à leurs frais les guerres qu'ils s’intentent, ou celles que leur suzerain a décidées. Malgré ces causes d’épuisement, il y aurait eu pour les Jésuites plus d'une route ouverte à l’opulence ; mais les Bonzes faisaient consister leur piété à rançonner le peuple, ils s’enrichissaient de ses dépouilles. Afin d'établir entre la religion du Christ et l’Idolâtrie une comparaison qui püût frapper tous les esprits, les Jésuites s’astreignirent à ne rien recevoir des indigènes. Pour entretenir cent vingt-six Missionnaires , pour ériger des églises, pour couvrir les frais de voyages continuels à travers les mers, ils n’eurent recours qu'aux subsides du Saint-Siége et des monarques catholiques. L'argent destiné aux Missions : sait par tant de mains, avant de leur être compté, que les Pères n'en touchaient qu'une partie, encore cette partie se trouvait-elle dépréciée par le
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Une objection plus sérieuse leur a été adressée, à eux et à tout le Clergé régulier. Il a été dit que les Ordres religieux étaient seuls capables de forcer la tranchée des Missions; mais qu'une fois la brèche faite , ils ne savaient pas consolider leur œuvre. Ramenant tout à la gloire exclusive de leur Institut , ils laissaient périr la Mission , en ne sachant pas ou en ne voulant pas créer un épiscopat et un clergé indigènes.
Depuis que le Saint-Siége a organisé sur une vaste échelle la propagation de la Foi et qu'il a pu mûrir ses desseins, les réformer ou les agrandir par l’expérience de tous les jours, nous croyons qu'il est plus apte que personne pour savoir les besoins et les remèdes. Lui seul est en position d'apprécier ce qu'il importe de faire, lui seul peut le tenter avec succès ; car, de Rome, il embrasse tout son système de Missions que le Missionnaire le plus actif ne peut connaître que sur un cadre très-restreint. Le Saint-Siége avait, et il a encore, un plan arrêté, dont il ne s’écarte que le moins possible. Les sociétés vouées à la diffusion du Christianisme n’ent dévient pas ; et qu’il soit défectueux sur un point, sujet à inconvénients sur un autre, — ce qui n'est ni démontré ni probable, — il en résultera néanmoins qu'il vaut mieux s'attacher à le développer, que de se jeter à corps perdu dans la voie des innovations. En toute espèce de gouvernement ou d’affaires, un plan même moins parfait, mais suivi avec persévérance, abonde en heureux fruits; tandis que le bien ne naîtra jamais d'un ensemble de projets sans unité, ici offerts par le £èle privé, là mis en ébullition par des passions rivales.
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Un clergé séculicr ne s'improvise pas aussi rapidement dans la pratique que dans la théorie. Avant de confier la garde du troupeau à un berger, il faut avoir éprouvé sa vigilance ; il faut par une longue étude des mœurs locales et des caractères, savoir si les indigènes sont capables d'instruire les autres et de les conduire dans les voies du salut. Les Japonais faisaient d'excellents néophytes; ils avaient de l’intelligence, de la bonne volonté, une foi ardente; mais nous croyons que cela ne suffisait pas pour évoquer d'abord parmi eux une pépinière de prêtres. Un clergé
national ne peut se former que lorsque l'Évangile a pris de proton .
des racines, que lorsqu'il est entré dans les mœurs, dans les lois, dans la civilisation mème du pays. Il y a une maturité, unc plénitude de l’âge qu'il est nécessaire d'atteindre avant de féconder le germe sacerdotal chez des nations longtemps infidèles ou sauvages, et que la dégénération frappe au moment même où on les croyait en progrès.
Les Ordres religieux et les Jésuites suivirent la marche ascendante que les Apôtres leur avaient tracée. Ils ne voulurent pas exposer l'épiscopat au mépris des populations en le conférant à des hommes dont ils n'étaient pas aussi sûrs que d'eux-mèmes. Les Ordres religieux se renouvelaient avec tant de facilité, la Compagnie de Jésus prenait de si rapides accroissements, qu'il a bien été permis au Saint-Siége d'étudier à fond la question et de ne la résoudre que partiellement, conme les Jésuites l'avaient comprise, en introduisant d’abord dans eur Société les regnicoles, qui, par là, créaient au sein de leur patrie une génération ecclésiastique.
Les choses étaient dans cette situation lorsque de nouveaux événements jetérent le trouble au milieu des Chrétientés japonaises. Les Franciscains s'étaient servis de deux indigènes, nommés Faranda et Faxeda, comme introducteurs auprès de l'Empereur, Les Franciscains souhaitaient d'être favorablement accueillis. Soit trahison, soit désir de recevoir un plus riche salaire, leurs interprètes dénaturérent la lettre du gouverneur des Philippines à Taicosama. Ils lui apprirent qu'en attendant la féponse du roi d'Espagne, son maitre, ce gouverneur se déclarait vassal et tributaire du Japon. L'orgueil de Taicosama
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