LIVRE VIÎI
leur ambition ; œuvre d’aventuriers heureux, jeté sur la route de la Palestine, il était le rêve de tous les chercheurs d’aventures, un appât permanent pour l’étranger.
Le devoir du saint-siège eût peut-être été de chercher à constituer l’unité de la péninsule en dépit de tous ces éléments discordants, pour mettre sa puissance et la liberté de l’Italie à l’abri de nouvelles entreprises ; mais la papauté victorieuse avait gardé toute son ambition en Italie, et n’avait plus à son service la même puissance morale. En renversant l’empire, elle s’était affaiblie au lieu de sc fortifier. La papauté n’a plus à défendre l’Italie contre l’étranger, à opposer aucun succès aux défaites impériales. Ses attaques contre l’empire sont retombées même sur elle. L’interrègne impérial sera suivi d’une sorte d’interrègne pontifical.
Le vainqueur de Frédéric II, Innocent IV, qui voulait disputer le royaume du midi à Manfred, mourut assiégé par son ennemi dans Naples, poursuivi de visions terribles, au milieu des cardinaux saisis de crainte (1256). Le pape Alexandre IV fit encore une plus triste épreuve de sa faiblesse. Attaquant à la fois ses deux ennemis, il envoya dans le royaume de Naples le cardinal OttavianoUbaldini, un athée, qui se vantait d’avoir déjà mille fois perdu son âme pour les Gibelins , s’il en avait une; au nord, il excommunia Eccelino, comme véhémentement suspect de paulicanisme, et prêcha contre lui une croisade où s’enrôlèrent un grand nombre de Guelfes. Manfred crut pouvoir braver la ligue formée contre lui par un excès d’audace. Il força à un traité honteux le cardinal Ubaldini, qui mit peut-être encore une fois son âme en danger pour le fils de Frédéric II; de là, il passa en Sicile, et se fit sacrer roi à Palerme (1258). Dans la Lombardie, Eccelino désarma onze mille Padouans qu’il avait dans son armée, tua les uns, jeta les autres dans des prisons où il les laissa périr, et envahit la Lombardie pour mettre toutes les villes guelfes sous sa domination, en soutenant les seigneurs en guerre avec le peuple, et ensuite écraser le pape ; il se promettait dans son orgueil de faire des actions aussi gran-
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des que celles de Charlemagne. Mais Martino délia Torre, décoré du titre d’ancien ( anziano ) et seigneur du peuple à Milan, se mit à la . tête des milices lombardes pour aller au-devant du monstre. Eccelino se vit subitement entouré de tous côtés; ce fut comme un soulèvement général non plus contre celui qui était rejeté hors de l’Église par l’anathème, mais contre celui qui s’était mis hors de l’humanité par ses crimes atroces. Dans cet instant suprême, Albéric, son frère, qui marchait avec les croisés, revint par orgueil féodal combattre à ses côtés, pour sauver sa maison ou périr avec elle. Attaqué au pont de Cassano (1259), par où il voulait opérer sa retraite, Eccelino vit commencer la défection avec le combat même; pour l’arrêter, il donna de sa personne, fut blessé à la jambe, et continua à combattre jusqu’à ce qu’il tomba, frappé d’un coup de hache à la tête, au pouvoir de ses ennemis. Prisonnier, il ne laissa pas à ses vainqueurs la joie de l’envoyer au supplice, et déchira ses plaies, satisfait du moins d’une mort dont il était le seul exécuteur. Son frère Albéric, moins heureux, fut écartelé à Trévise, après avoir assisté au supplice de ses fils égorgés, de sa femme et de ses biles brûlées vives (1260).
Mais la papauté, frappée par l’élévation de Manfred à la royauté de Sicile, ne profita guère de la chute d’Eccelino. Un délia Seala devint podestat de Vérone ; Martino délia Torre, plus puissant que jamais à Milan, prit à sa solde le marquis de Palavicino, à qui toutes les villes guelfes ou gibelines, Pavie, Brescia, Alexandrie, offraient à l’envi la charge de podestat , pour les nombreux soldats dont il pouvait disposer. Les seigneurs les plus riches et les plus puissants de la Lombardie, en se rangeant sous le drapeau pontifical et guelfe, n’avaient travaillé que pour eux-mêmes. Alexandre IV, plus faible encore qu’auparavant, repoussé rudement de Rome par Brancaleone, et poursuivi par celui-ci d’Anagni et de Viterbe jusque dans Assise, où la protection du tombeau récent, mais déjà vénéré, de saint François, ne lui suffit point, resta livré sans défense à l’ambition du roi de Sicile.
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Manfred, aimé comme son père, dont il était l’image, donna en effet des secours à tous les bannis gibelins de la Toscane pour rentrer à Florence. L’un d’eux, Farinata degli Uberti, y ajouta la perfidie; il attira hors de Florence toutes les corporations, tous les arts, jusque sur la colline de Monte-Aperti, en promettant de leur livrer une porte de Sienne; mais il les attendait là. A la tête des Allemands, des exilés et des Siennois, il en fit ce grand carnage qui, selon le poète, teignit en rouge les eaux de l’Arbia.
« Lo strazio, e’1 grande scempio
Che fece l’Arbia colorata in rosso. »
Florence, vaincue par cette ruse infernale, retomba au pouvoir des Gibelins, qui proclamèrent Manfred protecteur de la ville. Uberti du moins sauva sa patrie des Allemands et des Siennois qui voulaient la détruire (1260).
Manfred mit le comble à sa puissance en prenant pour gendre, malgré les efforts du pape, le fils du roi d’Aragon, et en se faisant nommer sénateur de Rome; dangereuse dignité entre les mains de cette famille incrédule , fort soupçonnée de paulicinisme et protectrice de ces Sarrasins de Lucera et de Nocera qui , campés aux portes de Rome, étaient prêts à fondre sur elle au premier signe d’un chrétien peu scrupuleux! Les principales villes de l’Italie, au reste désintéressée de ces querelles, prêtaient bien plus d’attention à une révolution qui s’accomplissait en Orient. L’empire latin, fondation de la quatrième croisade, tombait alors sous les coups des Grecs. Michel Paléologue, favorisé par les Génois, rentrait dans Constantinople, d’où s’échappait le dernier empereur latin, Baudouin II. Gênes, pour prix de ses services, se faisait céder le faubourg de Galata dans la capitale et l’île de Chio. Venise s’efforçait, soit en traitant avec le nouvel Empereur, soit en combattant les Génois, de conserver les débris des conquêtes de son doge, Dandolo. Pise enfin profitait do l’embarras et du désordre de tous pour accroître son commerce..
L'ITALIE ANGEVINE
Clémrnt K V ; Martin IT ; conquête de Naple* par Charles d'Anjou ; mort de Manfred et de Conradln. Projeta de Charles, sa puissance en Italie et en Orient; restauration de l’empire d'Allemagne par Rodolphe de Habsbourg; Grégoire X, Nicolas III '(1101-1*80).
Urbain IV, successeur d’innocent, réfugié à Civita- Vccchia, pour ne pas rester dans une ville au pouvoir de son ennemi, reprit la vieille politique du saint-siège et appela l’étranger; au risque de compromettre encore l’Italie, il se résolut à offrir à un souverain, dans lequel il pût espérer trouver un vassal orthodoxe et obéissant, le royaume de Sicile.
La France semblait alors, sous la main de saint Louis, s’accroître en force et en dignité de tout ce que perdait l’empire d’Allemagne. Urbain IV offrit l’héritage de Manfred d’abord à saint Louis, puis, sur le refus de celui-ci, à son frère Charles, comte d’Anjou et du Maine, époux de Béatrice, comtesse de Provence. Le choix de ce dernier offrait tous les avantages qu’on en espérait, comme tous les périls qu’on en pouvait craindre. Plein de zèle pour l’Église qui l’appelait, il croyait accomplir une œuvre çainte; mais animé aussi d’une ambition sans mesure, il voyait le triomphe de la foi dans le sien propre, et sa religion pouvait devenir l’instrument consciencieux de sa politique. Le traité fut conclu déjà avec une sorte de défiance par le pape et sous des garanties qui montraient toutes les appréhensions du saint-siège. Charles d’Anjou recevait en fief du saint-siège , pour lui et ses descendants directs, à la condition de l’hommage et d’un tribut annuel de 8000 onces d’or, le royaume delà et deçà le Phare, à l’exception de Bénévent et de son 'territoire, cédés au pape. Il s’engageait à entretenir 300 cavaliers pour le service de l’Église, à ne réunir jamais à ce royaume la couronne impériale, la Lombardie ou la Toscane, et à conserver toutes les immunités du clergé; il consentait à sa déchéance s’il n’observait point toutes ces conditions (1263). Chaque pas de Charles d’Anjou vers son but fut suivi par saint-siège avec presque autant d’inquiétude que d’es-