‹ Histoire résumée d'ItalieChapitre 109 sur 338 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Ce saint et enthousiaste vieillard, qui n’avait d’autres pensées que de préparer une grande croisade par la réconciliation générale de toute la chrétienté, fut bien loin de goûter les projets de Charles d’Anjou lorsqu’il revint de Jérusalem, où il était au moment de son élection. En Toscane, il leva l’interdit qui pesait depuis longtemps sur la gibeline cité de Pise, il convoqua à Florence les chefs des guelfes et des gibelins pour leur faire jurer une paix qui aurait permis aux derniers de rentrer dans leur patrie, si Charles d’Anjou ne les avait fait avertir qu’ils risqueraient leur vie en franchissant les portes de la ville. Il aurait voulu faire disparaître ces noms de guelfes et de gibelins, empruntés, disait-il, à l’étranger et qui déchiraient encore l’Italie après avoir perdu toute signification.

En Allemagne, Grégoire X mit (1273) fin au grand interrègne et obtint des prélats et vassaux germains l’élection de Rodolphe de Habsbourg, qui renouait la chaîne interrompue des césars, sans les mêjnes périls, il est vrai, pour l’Italie. Le saint vieillard, épris de cette conception idéale de la société du moyen âge qui commençait à s’en aller pièce à pièce, croyait la restauration du saint empire juste, nécessaire; elle entrait dans ses projets, qui n’allaient à rien de moins qu’à rétablir l’unité de l’Europe pour la jeter sur l’Asie, et à reconquérir cette chère Jérusalem qu’il avait promis de ne pas oublier. Rien pour atteindre ce but ne lui coûtait; les plus vieilles, les plus profondes dissidences, devaient disparaître à sa voix et se fondre dans le vaste sein de l’Eglise. En 1274 dans un concile tenu à Lyon, il s’applaudissait d’obtenir sans une goutte de sang chrétien, de Michel Paléologue au moins, la réconciliation des deux Églises que Charles d’Anjou voulait poursuivre les armes à la main, etil se croyait au moment de réaliser ses désirs en voyant des souverains tels que Rodolphe de Habsbourg, Philippe de France et Charles d’Anjou, y prendre la croix; lui-même rêvait de se mettre à la tête de la sainte expédition, lorsqu’il mourut en rentrant en Italie, dans la ville d’Arezzo (1276). Ni la papauté ni l’empire ne devaient retrouver la puissance

L’ITALIE ANGEVINE. 217

qu’ils avaient perdue en se combattant. Au moment où Grégoire X faisait ces vains projets, le raisonnable Rodolphe de Habsbourg ne s’occupait que d’augmenter ses États héréditaires ou de faire régner l’ordre en Allemagne. Il se gardait d’aller en Italie « c’est l’antre du Lion », disait-il, « ceux qui y pénètrent n’en sortent plus. »

L’ambition de Charles d’Anjou pouvait encore trouver son compte aux projets de croisade de Grégoire X, mais elle n’eut aucune prise sur la politique tout italienne de son successeur, Nicolas III. Ce noble romain, de la famille des ürsini, tout occupé d’établir entre les États italiens, au profit du saint-siège, une sorte d’équilibre qui pût faire échec à la puissance de Charles d’Anjou, opposa d’abord l’un à l’autre le nouvel empereur et le roi de Sicile. Il fit renoncer le premier à toute prétention sur la Sicile, à toute suzeraineté sur la Provence ; le second aux titres de sénateur de Rome et de vicaire de l’empire. Fortifiant le saint-siège entre ces deux puissances, il se fit garantir par le nouvel empereur la possession alors presque nominale des États du saint-siège; il nomma sénateur de Rome son neveu, Bertold Orsini, déjà comte de Romagne, et un autre de ses parents , Latino, légat a latere dans l’Italie centrale. Sa politique dans le reste de la péninsule, dégagée de toute préférence entre les guelfes et les gibelins, n’ayant d’autre but que d’assurer la puissance du saintsiège et de maintenir l’indépendance de l’Italie, tendait même à affaiblir les guelfes qui prêtaient plus d’appui à la dynastie angevine qu’au saint-siège, et à fortifier les gibelins qui ne pouvaient compter sur l’Empereur. Le frère de saint Louis rongeait son frein et cherchait une assez maigre consolation en achetant de Marie d’Antioche, dernière héritière des rois de Palestine et nommée pour cela Mademoiselle de Jérusalem , la couronne de Godefroi de Bouillon.

Ce Nicolas III, qui ne fit que passer sur le saint-siège, était un homme d’un grand sens ; ce que la foi de son prédécesseur avait entrevu, sa politique avait pour but de le réaliser. Il savait que c’en était fait du vieux saint empire,

Page 1