LIVRE VIII
rixe particulière détermina l’explosion générale. Au milieu des danses joyeuses par lesquelles les habitants de Palerme célébraient hors la ville la solennité religieuse, rehaussée par un splendide soleil de printemps, quelques Palermitains se prirent de mots avec des serviteurs et familiers français du justiciaire de la province, dont la présence et peut-être les privautés troublaient leurs plaisirs ; on en vint bientôt des paroles aux coups. Bref les Siciliens, auxquels le port des armes était défendu, menacés d’être fouillés par leurs oppresseurs, s’arment les uns de poignards qu’ils portaient en effet sous leurs vêtements, les autres de pierres, en criant : Mort aux Français! Une grande foule était dehors ce jour-là ; ce cri poussé par quelques voix est bientôt répété par tout Palerme; les Palermitains rentrés dans la ville font main basse sur les Français qu’ils rencontrent, et courent au palais du gouverneur qui ne se sauve qu’avec peine. La nouvelle du soulèvement de Palerme, comme l’étincelle qui propage l’incendie, étend enfin le massacre au fur et à mesure à Gorleone, à Trapani, à Syracuse, à Agrigente. La petite ville de Sperlinga refuse seule de verser le sang français. Messine, où commandait le vice-roi Herbert d’Orléans, hésite quelque temps, mais se déclare enfin ; Herbert devant la foule menaçante est obligé de capituler et s’embarque avec 500 hommes. Au bout d’un mois il n’y avait plus un Français en Sicile.
La colère de Charles d’Anjou fut égale à sa stupeur, et malgré la prière qu’il adressa au Seigneur en recevant cette terrible nouvelle, sa chute ne fut ni lente, ni « ménagée pas à pas. » La flotte qu’il avait destinée à la conquête de l’Orient vint se briser contre l’héroisme de Messine, où commandait Alaimo da Lentini, et où les dames portèrent sur les murailles la chaux et la pierre. Le roi d’Aragon, qui était aux aguets sur la côte d’Afrique, fit voile vers Palerme, y fut reçu comme un sauveur et couronné. Son amiral, Roger do Loria, dirigé sur le détroit, força la flotte
et les plus authentiques, l’histoire des Vêpres siciliennes, dans mon volume intitulé : Les Tribuns et les Révolutions en Italie , chez Didier.
L’ITALIE ANGEVINE
de Charles d’Anjou, dont les gros vaisseaux ne pouvaient manœuvrer, à lever le siège de Messine, la poursuivit jusqu’au port de Catona, prit vingt-neuf galères et lit mettre le feu aux autres, au grand désespoir de Charles d’Anjou, qui du rivage contempla la ruine de sa flotte et de ses espérances, en rongeant le bâton qu’il tenait à la main.
Les résolutions du frère du saint Louis, frappé de ces coups redoublés à la fin d’une carrière glorieuse, furent celles d’un repentir tardif et d’un désespoir furieux ; il laissa à son fils, Charles le Boiteux, le gouvernement de l’Apulie et de la Calabre, pour y promulguer une réforme du royaume, et défia son rival, avec une troupe de cent cavaliers français contre cent aragonais, à un combat singulier qui ne put avoir lieu. Martin IV déclara Pierre déchu de sa couronne, qu’il offrit au roi de France. Mais Don Pèdre arrêta lui-même dans les Pyrénées le roi de France, et rendit ainsi inutile la flotte qu’on avait rassemblée dans les ports de la Provence pour agir de concert avec l’armée d’invasion. De Sicile, où il avait laissé sa femme Constance comme régente, l’amiral Roger de Loria, comprenant que l’Aragon n’avait plus besoin d’être défendu par mer, fit voile en toute hâte vers l’Italie, présenta la bataille dans la baie de Naples au prince de Salerne, avant l’arrivée de son père qui le suivait de près, la gagna et fit même le prince prisonnier. En entrant le lendemain dans Naples, Charles d’Anjou apprit la défaite de sa flotte, la captivité de son fils, et, frappé par ce dernier revers (1285), expira bientôt, en espérant que « Dieu ferait miséricorde à celui qui avait toujours pensé plus au bien de l’Église qu’au sien propre. »
La mort même de don Pèdre qui laissa l’Aragon à son fils aîné, Alphonse, et la Sicile au second, Jayme, ne rétablit point les affaires de la maison d’Anjou. Par la législation qu’il promulgua sous le nom de Capitulaires, Capitoli d’Onorio , le pape Honorius réussit seulement à conserver Naples, l’Apulie et la Calabre à Charles le Boiteux. Don Jayme fit de son côté, en Sicile, pour n’être point en retard de générosité, des concessions aux barons et au