LIVRE IX
tre l’autre le pape et l’empereur. Maintenant, par la ruine de tous deux, elle était en possession du bien tant désiré, et la liberté semblait s’épanouir dans la péninsule sous les formes les plus libres et les plus opposées.
Au nord, le principe aristocratique tend à prévaloir même dans les anciennes républiques, mais sans les dominer encore. Otton Visconti, ancien chef du parti gibelin, définitivement vainqueur, après la chute de Charles d’Anjou, en 1287, fait élire son fils Matteo capitaine du peuple à Milan, et en 1290 à Novare et à Yerceil. Le titre de vicaire impérial qu’il obtient en 1294 de l’empereur dont l’ombre s’étend toujours sur la péninsule, Adolphe /le Nassau, avec le consentement du peuple, annonce suffisamment lanature du pouvoir qu’il ambitionnait. Cependant, en 1302, le peuple mécontent force encore Matteo à se démettre du pouvoir.
Dans l’ancienne marche du Frioul, Albuino délia Scala était tout-puissant à Vérone; mais Azzo d’Este, seigneur de Ferrare, Modène, Reggio, perd pendant treize ans, en 1308, l’autorité dont ses ancêtres avaient joui dans ces villes. Les bourgeoisies du Nord, lasses souvent de l’anarchie, consentent parfois à préférer à la liberté une dictature qui soumet la turbulente noblesse à la loi commune. Mais, quand les seigneursfontpasserleurpropre intérêt avant celui de tous, elles savent encore les rappeler à leur devoir.
A Venise, après une tentative faite par le peuple pour reprendre le droit d’élire son doge, Gradenigo, chef du parti aristocratique, par une suite de décrets habilement ménagés, vient d’enlever au peuple toute part à l’élection du grand conseil, et restreint l’éligibilité aux familles nobles des conseillers alors en exercice, et il achève ainsi de constituer le gouvernement aristocratique par une révolution connue dans l’histoire de Venise sous le nom de Clôture du grand conseil ( Serrata del maggior consiglio ), 1297. L’hérédité du sénat proclamée, un peu plus tard, l’inscription au livre d’or et l’établissement du conseil des Dix ne furent que les conséquences de cette première mesure.
Dans la Toscane, la liberté populaire se développe, au contraire, avec toutes ses ressources et tous ses orages. L’an-
née même de la révolte de la Sicile (1282) avait été signalée à Florence par la fondation du gouvernement démocratique. On établit que désormais les prieurs des arts, c’est-à-dire les premiers de chaque profession, reconnus tels par élection, formeraient un conseil exécutif ou seigneurie, renouvelé tous les deux mois et dépositaire de la toute-puissance. Logés dans le palais public, ils doivent vivre ensemble, manger à la même table aux frais de l’État. Ils sont les mandataires de tout le peuple, de tous les popolani de la ville'. On ne voulait d’abord admettre dans le conseil que les prieurs des arts majeurs, juges, notaires, banquiers, médecins, merciers, fourreurs, drapiers; mais les arts mineurs, teinturiers, cardeurs, laveurs, forgerons, tailleurs de pierre, réclamèrent et furent admis, quoique en minorité; il y eut à peu près égalité politique entre la grosse bourgeoisie et la petite, le populum crussum et le populum minutum, le peuple noble et le peuple artisan, i popolani nobili et i minori artifîci. L’inégalité est décrétée seulement contre les vrais nobles, contre les seigneurs: ceux dont l’esprit turbulent avait si souvent bouleversé et ensanglanté la cité. Ils sont déclarés inéligibles aux fonctions de la seigneurie, comme ne faisant partie d’aucune des professions actives, d’aucun des arts, et ils n’ont d’autres ressources, pour reprendre leurs droits, que de sc désanoblir, c’est-à-dire de se faire immatriculer dans quelque corps de métier. La même révolution a lieu l’année suivante à Sienne, où est établie sur le même modèle la seigneurie des neuf gouverneurs de la commune et du peuple , et un peu plus tard à Lucques, à Pistoie, à Pise, à Arezzo , dans la plupart des villes voisines de Florence et même à Gênes. Rompre net avec la noblesse semblait aux villes toscanes le plus sûr moyen d’échapper au sort dont les podestats menaçaient déjà les héroïques villes lombardes.
Quelque temps après, à Florence, un gentilhomme du nom de Giano délia Bella, passé dans le parti populaire, affermit cette nouvelle constitution. Nommé prieur des arts, et décidé à porter un remède radical aux maux que les in-