LIVRE IX
corrigibles mœurs de la noblesse infligeaient à sa patrie, il priva trente-sept familles nobles du droit de se faire immatriculer dans les corps de métiers, et proposa une loi qui enlevait ce droit ipso facto à toute famille dans laquelle un crime serait constaté dans l’espace de dix ans. Une nouvelle organisation militaire des citoyens de Florence divisés en vingt compagnies, ayant chacune à sa tête un gonfalonier , et relevant toutes d’un gonfalonier supérieur élu par la seigneurie , mit en même temps entre les mains du gouvernement les moyens de faire respecter la nouvelle constitution. Toutes les lois de Giano délia Bella passèrent, mais non sans une vive opposition de la part des nobles, dont lui-même fut victime. Quelque temps après, en effet, une émeute ayant éclaté contre lui et remué dans la ville toutes les vieilles passions, le tribun, pour conjurer la guerre civile, s’exila, « au grand dommage de Florence, » dit Villani, qui le regarde comme « un franc et loyal citoyen, toujours prêt à sacrifier son intérêt particulier au bien public» (1294).
Les rivalités d’intérêt continuent à diviser d’ailleurs ceux que leurs principes politiques mêmes semblaient rapprocher. Les deux républiques de Gênes et de Pise, après tant de combats inutiles à propos de la Corse et de la Sardaigne, avaient mis enfin chacune en présence près de l’île de Meloria, en 1284, une jlotte de plus de cent vaisseaux pour en finir, avec toutes leurs forces, dans une dernière action. Battus par une réserve de trente vaisseaux cachés derrière l’île de Meloria, et qui donnèrent au milieu du combat, les Pisans perdent plus de quarante vaisseaux, 5000 morts et 11000 prisonniers, c’est-à-dire toutes leurs ressources et presque leur population, tout citoyen s’étant fait soldat dans cette occasion décisive. Le malheur de Pise est comme le signal donné à toutes les villes guelfes. Florence, Lucques, Sienne, Pistoie, Volterra, font alliance avec Gênes pour achever la malheureuse cité. Pise, dans l’imminence du danger, croit trouver son salut dans la dictature d’un de ses nobles ; triste ressource dont le comte Ugolin lui montra tous les dangers.
Celui-ci était un guelfe qui avait, de tout temps, ménagé et pratiqué les gibelins ; on le suspectait de suivre son intérêt dans les discordes ou l’abaissement de la république, et on l’accusait même d’avoir donné le signal de la fuite à la bataille de Meloria. Les Pisans néanmoins, aveuglés par le danger et croyant qu’il pourrait seul traiter avec l’ennemi, le nomment capitaine du peuple pour dix ans. Il obtient, en effet, ce que nul à sa place n’eût obtenu : la rupture de l’alliance des villes toscanes avec Gênes, par de grands sacrifices de châteaux et de territoires, il est vrai. Mais on le voit bientôt chercher à se perpétuer et à s’affermir au pouvoir ; il empêche la mise en liberté des prisonniers de Meloria, en y mettant des conditions repoussées même par ceux-ci ; il exile tous ceux qui lui font ombrage, sans distinction de parti, et il exerce la plus odieuse tyrannie, jusqu’à assassiner de sa main le neveu de l’archevêque Roger, son ennemi. Mais guelfes et gibelins, commandés par l’archevêque, se soulèvent, en 1288, assiègent le tyran dans le château de la seigneurie, l’y font prisonnier pendant l’incendie, et le jettent dans la tour aux Sept-Chemins avec quatre de ses fils et petits-fils. L’archevêque trouve moyen d’attirer la pitié sur le vaincu par un crime plus odieux que la trahison et la tyrannie. Il jette dans l’Arno les clefs de la prison et laisse sans nourriture le père et les enfants mourir ensemble moins d’inanition que de douleur, dans cette tour de la Faim, qui vit une réalité plus horrible que toutes les imaginations de l’enfer de Dante.
Pise ne se sauva de ce danger que pour retomber dans celui dont Ugolin l’avait tiré. Les villes guelfes, Gênes, - Florence, Lucques, toute la Toscane, moins Arezzo, où s’étaient retirés les gibelins de Florence, s’apprêtèrent à venger Ugolin. La lutte recommença, toujours malheureuse pour Pise. Les Arétins et les réfugiés do Florence furent battus à Gampaldino dans cette journée mêlée de terreur et d'allégresse où figure Dante. Pise se vit enlever l’île d’Elbe par Doria et fut menacée jusque dans son port. La république gibeline ne se sauva qu’en appelant à son aide