LIVRE IX
Un système hydraulique, fortement conçu et rigoureusement appliqué, dans la Lombardie et dans la Toscane; une distribution salutaire des eaux dans les vallées du Pô, le terrassement régulier du bassin en amphithéâtre de l’Arno, si favorable à la vigne, au figuier, à l’olivier; l’exploitation de la terre par des métayers, substituée presque partout au servage, grâce aux affranchissements faits par les bourgeois des villes devenus propriétaires, et même par quelques nobles ou prélats désireux do s’attacher les habitants de leurs domaines, font marcher l’agriculture du même pas que l’industrie. Le plus considérable des travaux de canalisation entrepris à cette époque, le Naviglio Grande, qui conduit les eaux du Tessin à Milan, est achevé à la fin du treizième siècle.
Entrepôt du commerce continental, l’Italie est aussi devenue comme le centre du mouvement financier de l’Europe La cour de Rome, qui percevait des fonds du monde entier, avait donné l’exemple de faire voyager les valeurs par une sorte de commerce de banque, et avait bientôt trouvé des imitateurs; les lettres de change circulaient déjà en Italie dès le commencement du douzième siècle. Le système du crédit public avait été découvert et appliqué par l’établissement de Monti ou banques d’Etat à Venise dès 1156, un peu plus tard, mais sur une plus grande échelle, à Gênes, dans la banque de Saint-George, et à Florence. Les Lombards ne méritent plus seuls que leur nom devienne synonyme de celui de banquiers ou de prêteurs. Les Florentins, les Génois, les Lucquois, escomptent dans toutes les grandes villes d’Europe au treizième et au quatorzième siècle ; plus d’un prince devient le débiteur d’une petite république italienne; et le conseil de banque d’une de ces cités peut à son gré favoriser ou rendre impossibles les projets de croisade ou de conquête d’un grand souverain.
Le tribut de cette prospérité est noblement payé au christianisme par l’élévation de grands édifices religieux. L’église toute byzantine de Saint-Marc, avec son prodigieux portique composé de deux rangées d’arcs voûtés et cintrés, soutenus par des colonnettes, et ses cinq dômes surmontés
de croix grecques, avait été achevée dès l’année 1071. Depuis la chute de Constantinople, les fameux chevaux de Néron occupent le milieu de la galerie qui sépare les deux parties du portique. La haute tour ou Campanile. en face dé la basilique, sort de terre en 1141, et permet bientôt au doge de Venise de contempler l’Adriatique, « son épouse, » dans toute sa majesté. Le dôme de Pise, œuvre de Buscetto de Dulychium, premier type de l’ordre toscan, commencé en 1063 et orné des dépouilles de l’antiquité grecque et romaine qui composent presque entièrement les cinq colonnades superposées de son beau portail, était achevé à la fin du onzième siècle. En 1152, la ville gibeline jette les fondements de son baptistère, admirable composite où les colonnes grecques supportent avec grâce l’arcade romaine, où la coupole byzantine surmontée d’un saint Jean-Baptiste de bronze sort majestueusement d’une broderie toute gothique; la fameuse tour, avec ses deux cent sept colonnes de marbre blanc et son inclinaison hors de la perpendiculaire, bâtie en 1174, achève sur la même place cette admirable trilogie, objet de l'étonnement général. Enfin, en 1278, on commence sur les dessins de Jean de Pise, pour recueillir dignement les restes des grands hommes de la petite république ensevelis sous une terre apportée des environs de Jérusalem, la vaste et curieuse galerie du Campo Santo. La naissance et la mort, Pise avait voulu les consacrer dignement. Le célèbre artiste, en inscrivant l’ogive dans le plein cintre, donne au champ consacré une douce et sereine tristesse. Les illustres morts trouvent dans les deux Orcagna les dignes interprètes de leur vie glorieuse et tourmentée.
Florence, née plus tardivement pour les arts comme pour la liberté, atteint bientôt ses devancières. A la fin du treizième siècle, Arnolfo di Lapo, descendu de la montagne d’Assise, où il avait élevé la belle église des franciscains, mêle encore plus hardiment l’ogive et la rosace à l’ordre toscan dans les églises de Santa Croce et do Santa Maria del Fiore , surmontée depuis par Brunelleschi de ce dôme que Michel-Ange ne devait pas dédaigner d’emprunter