LIVRE IX
à l’Italie sa langue nationale, vulgaire, sa volgare eloquentia, et laisse dans un poème immortel l’expression la plus complète et la plus vraie de cette époque tourmentée et féconde. La profondeur mystique de saint Bonaventure et la dialectique ardue de saint Thomas d’Aquin, la haine et l’amour, le cri de guerre de l’homme de parti et le soupir du troubadour, la théologie et la politique, l’orthodoxie d’un moine à l’égard de la doctrine de l’Église et le libre penser d’un patarin à l’égard de ses membres, l’attachement d’un guelfe pour la liberté et celui dJun gibelin pour l’ordre, le ciel et la terre, le monde et Florence, semblent se mêler, se confondre à l’envi dans la Comédie > divine , comme pour nous livrer le secret de l’Italie avec celui de l’exilé florentin et de l’amant de Béatrix transfigurée.
Ce n’est pas cependant sans un sentiment obscur, mais réel aussi, des choses, que le poète, frappé d’une tristesse infinie par l’abaissement de l’Empire et du Saint-Siège, ensevelit pour ainsi dire cette vivante épopée italienne dans les cercles de l’autre monde, du Paradis et de l’Enfer. Au sein de la prospérité publique, Dante, éclairé par les chagrins et l’amertume de l’exil, met le doigt sur les germes d’une décadence prématurée. L’empereur et le pape avaient, il est vrai, déchiré le plus souvent l’Italie, mais ils étaient pour elle aussi un principe d’union et de grandeur. C’était sous leur égide que la péninsule avait parfois trouvé quelque unité et pu se croire encore, dans son orgueil traditionnel, la maîtresse des peuples. Dante n’avait pas assez d’admiration pour tout ce qui avait porté le titre d’empereur, pour Auguste, Justinien, Charlemagne, ces bras du Christ, qui avaient réformé les lois, protégé l’Eglise et donné la paix au monde. « Mon siège, mon siège, » s’écriait aussi saint Pierre par la bouche du poète, « mon siège est vacant devant le Fils de Dieu, et n’est plus qu’un cloaque de sang et de pourriture. » L’Italie, en effet, erre comme égarée depuis qu’elle n’a plus les deux pôles entre lesquels elle avait si longtemps oscillé. Mise en face de ses divisions, elle s’y livre sans mesure,
L’iTALIE ARISTOCRATIQUE ET DÉMOCRATIQUE. 239
elle abrite ses intérêts et ses passions sous les vieux noms de guelfe et de gibelin, triste héritage de haine laissé par le pape et l’empereur. Nobles puissants dans les campagnes et riches bourgeois dans les villes se disputent trop souvent le pouvoir sous des drapeaux qui ne trompent plus personne. « Que les gibelins, dit Dante lui-même, prennent une autre enseigne ; ce n’est pas suivre l’empire que se séparer de la justice, » et il implore la présence de César : « Viens voir, dit-il, homme oublieux, viens voir les factions se déchirer dans les villes, les Monaldeschi et les Filippeschi, les Montecchi et les Gapuletti, » deux noms immortalisés aussi par un autre poète, comme les types de ces passions de tout genre qui déchirent la péninsule. Tel est en effet l’état de l’Italie. L’hostilité du principe aristocratique et du principe démocratique menace déjà une indépendance plutôt tolérée par l’empire que conquise sur lui. Elle est le principal obstacle à l’établissement de l’unité à l’abri de laquelle seulement pourrait se développer le sentiment péninsulaire, national.
La liberté municipale même n’est pas établie sur un terrain moins mouvant; c’est encore par un acte de leur libre volonté et pour leur plus grande tranquillité que les cités lombardes commencent à se donner des maîtres. Mais il est dangereux pour la liberté de jouer avec la servitude, et les services de la tyrannie sont rarement gratuits, a L’Italie, dit Dante, est pleine de tyrans, et tout manant qui intrigue est pris pour un héros ! » Dans les villes toscanes, l’exclusion portée contre les nobles indique plus de défiance que de force réelle. La jalousie de la grosse bourgeoisie contre les gens de petit métier ; la servitude dans laquelle les citoyens des villes tiennent les habitants de la campagne; les hostilités continuelles des riches contre les pauvres , du peuple gras contre le peuple maigre (prœlium inter populum crassum et populum macrum), des citadins contre les métayers, rendent impossible l’affermissement de la liberté, regardée comme un privilège et non comme un droit. « Après les révolutions, on fait des réformes, » dira plus tard Machiavel, « non dans un