LIVRE IX
successeur de Dante, et traita à l’égal d’un empereur ce roi d’une nouvelle patrie. Fils d’un Florentin exilé, nourrissant deux passions idéales, l’une pour l’ancienne gloire de Rome, l’autre pour une noble dame d’Avignon, Laure, femme du syndic, Hugues de Sade, Pétrarque, par ses hexamètres latins, où il célébrait l’antique maîtresse du monde, et par scs canzones modernes, où il chantait la dame de ses pensées, avait ébranlé vivement les deux cordes du souvenir et de l’amour, toujours vibrantes au fond de toute âme italienne. Nobles, peuple, pape, roi ou prince, le comblaient d’honneurs à l’envi. La cour d’Avignon le choyait , malgré les reproches violents qu’il adressait aux papes pour avoir «échangé la splendide reine du monde contre une boueuse ville de la Gaule.» Le roi de Naples, sur ses vieux jours, tout à une science un peu pédante, au milieu de son palais rempli de savants, enthousiaste de Virgile, auquel il élevait un tombeau sur le Pausilippe, l’avait proclamé poëte par excellence. Visconti, dans une fête solennelle, lui avait fait prendre rang au milieu des princes. Florence le faisait supplier, par un jeune homme de grande espérance , Boccace, d’honorer la patrie de son retour. Un orfèvre de Bergame, pour le posséder une nuit dans sa maison, faisait décorer une chambre et dorer un lit qui ne devait servir que cette seule fois. On rivalisait pour offrir à ce souverain d’un nouveau genre le vivre et le gîte qu’on accordait maintenant si parcimonieusement à l’empereur. Au jour de Pâques de l’année 1341, enfin, le peuple de Rome avait décerné d’enthousiasme au poëte ce qu’il marchandait aux césars ; et Pétrarque, couvert du manteau de pourpre, monté au Capitole, avait reçu la couronne de laurier des mains du sénateur, au milieu des cris de : «Vive le Capitole et le poëte ! »
Ce fut un simple Romain, le fils d’un porteur d’eau, disciple de Pétrarque, qui tenta de relever Rome et l’Italie par cet enthousiasme de l’idéal qui avait éclaté avec tant de vivacité au couronnement du poëte. Nicolas Rienzi, à Rome, avait conquis l’estime des savants par sa profonde connaissance de l’antiquité, et l’admiration du peuple de Rome
par l’éloquence avec laquelle il interprétait les monuments de la puissance et de la liberté républicaines que les Romains, dans leur insoucieuse servitude, ne connaissaient plus. Envoyé en ambassade à Avignon, il avait été nommé vicaire apostolique par Clément VI. Bientôt , mécontent que le pape ne consentît point à revenir à Rome, aigri par le meurtre d’un frère victime de la vengeance d’un noble, il renouvelle , avec quelques différences, l’entreprise de Crescentius et d’Arnaud de Brescia.
A force de remettre sous les yeux des Romains les souvenirs d’une antiquité que rendait plus réelle et plus vivante à Rome le spectacle d’une grandeur en ruine, mais encore imposante, Rienzi parvient à exciter, chez un peuple facile à émouvoir, la honte de l’état présent, et l’enthousiasme du passé. A l’entendre, il suffisait de restituer à Rome les vieilles formes du gouvernement des héros de Tite Live, ce qu’il appelait le bon État, pour lui rendre sa prospérité et sa grandeur. A la différence de Crescentius, ce n’était point pour les nobles, mais pour le peuple, qu’il voulait changer les institutions romaines. A la différence d’Arnaud de Brescia, il faisait la part aux nécessités présentes, à l’autorité pontificale, dans ses projets de restauration démocratique. Il se montrait souvent accompagné d’un légat du pape quand il réunissait le peuple autour de lui au Capitole, sur le mont Aventin, ou en face de quelque monument qu’il savait faire parler pour le besoin de sa cause. Enfin, le 19 mai 1347, après avoir entendu la messe à Saint-Jean de Latran, il convoque le peuple au Capitole et y marche lui-même tout armé. Le légat du pape était près de lui ; des jeunes gens portant des étendards et des branches de laurier l’entouraient. Il harangue le peuple du haut du grand escalier encore assez bien conservé ; il évoque la vieille Rome tout entière ; le peuple d’une voix demande le buono Stato, et proclame Rienzi tribun, pour l’établir.
Le nouveau maître de Rome commença par réprimer la turbulence et les crimes de la noblesse ; soutenu d’abord par l’enthousiasme de tous, et trouvant de dociles instru-