LIVRE IX
ments dans les treize caporioni nommés dans les différents quartiers de la ville, il s’empara des portes, fit pendre quelques brigands, imposa assez aux Orsini, aux Golonna, aux Savelli, pour les forcer à venir jurer la paix sur l’Évangile. Il annonça l’organisation de milices urbaines et d’une force navale sur les côtes, une bonne et prompte justice, l’établissement de greniers publics dans la ville pour y entretenir l’abondance, et de nombreuses aumônes pour les pauvres, les veuves et les orphelins de ceux qui mourraient en défendant la patrie.
L’entreprise de Nicolas Rienzi, accueillie en Italie comme elle était exécutée à Rome, avec cet enthousiasme rétroactif que Pétrarque avait contribué à faire naître, parut un instant couronnée d’un plein succès. Les petits seigneurs de Viterbe, d’Orvieto, d’un grand nombre de petites villes voisines, prêtèrent hommage au «tribun de liberté, de paix et de justice, au libérateur illustre de la sainte république romaine. «Florence, Sienne, Pérouse, lui envoyèrent des soldats, les villes de la Romagne des députés, Gaëte six mille florins d’or. Pétrarque, l’arbitre de l’opinion, encouragea de ses applaudissements « le chevalier qui honorait l’Italie entière, » et salua une ère nouvelle de vérité, de paix, de justice et de liberté. Nicolas Rienzi mit bientôt ses projets à la hauteur de sa renommée; il ne parla plus que de «l’extirpation de toute tyrannie et de la réconciliation de toute la sainte Italie» dans une indépendance complète. Ses courriers, porteurs d’une baguette argentée aux armes du peuple de Rome, du pape et du tribun, parcoururent toute la péninsule. Il voulait réunir à Rome un congrès de toutes les villes d’Italie, pour aviser aux moyens d’y organiser la paix et la liberté générales. Les Scala, les d’Este et les Pepoli ne leur firent pas très-bon accueil, mais ailleurs ils furent biens reçus ; Luchino Visconti , successeur d’Azzo, et la république de Venise, lui offrirent leur alliance. Louis de Hongrie, Jeanne de Naples, se disputèrent la sienne.
Mais un mouvement qui ne reposait que sur une certaine exaltation des esprits, et se personnifiait dans ud
tribun antiquaire, ne pouvait accomplir rien de vraiment solide et durable. Le sentiment de l’idéal qu’il poursuivait, excité par un commencement de succès, jeta d’ailleurs Rienzi dans une espèce de délire où le mysticisme chrétien se mêla bizarrement à l’évocation de l’antiquité païenne. Croyant représenter en sa personne l’ancienne Rome et la nouvelle, il alla jusqu’à se revêtir de la dalmatique des anciens empereurs ; ü mit sur sa tête sept couronnes, symboles des septs vertus, dans une des fêtes pompeuses par lesquelles il essayait d’entretenir l’exaltation du peuple de Rome. On l’entendit s’écrier, au milieu d’une cérémonie où il se fit consacrer chevalier de la croix chrétienne et de l’aigle romaine: «Ceci est à moi,» en désignant les quatre points cardinaux, et il promit «de juger le globe de la terre selon la justice, et les peuples selon l’équité. » Depuis ce jour, en effet, il agit comme le maître du monde. Au nom de Dieu et de la république romaine, il proclama libres toutes les villes d’Italie ; il cita à comparaître devant lui Louis de Hongrie et Jeanne de Naples, les deux césars qui se disputaient alors l’empire, et jusqu’au pape qu’il voulait ramener à Rome.
Clément VI, le premier, rappela Rienzi à la réalité en protestant par son vicaire. La noblesse, secrètement encouragée, commença à résister. Elle reprocha au tribun l’argent dépensé en fêtes inutiles, et se fortifia de nouveau dans ses châteaux. Après avoir éclaté en menaces, Rienzi se montra faible en face de ses adversaires ; il se mit trop tard à la tête de ses troupes pour les réprimer, et il perdit le temps à célébrer un faible avantage au lieu de les poursuivre sans relâche. Les barons, en ravageant les environs, en occupant les routes, jetèrent le découragement dans le peuple, qui n’eut plus de goût pour des fêtes et des représentations théâtrales gâtées par la faim. Un partisan des Golonna brava le tribun jusque dans Rome. Le légat du pape, encouragé, l’acheva en le déclarant traître et hérétique. Rienzi rassembla encore une fois le peuple, l’émut, lui arracha des larmes, pleura avec lui, mais ne put ni le ramener ni l’entraîner. Il se démit de ses pou-