LIVRE IX
faire rentrer les villes de la Romagne sous sa domination. D’un autre côté, Jean Visconti, d’abord archevêque de Milan, puis devenu son seigneur par la mort de son frère Lucchino, en 1349, s’avisa de faire servir ses deux pouvoirs à l’agrandissement de sa maison, « défendant la croix avec son épée, et son épée avec la croix, » comme il aimait à le répéter en faisant porter l’une et l’autre devant lui. Le saint-siège et Visconti se trouvèrent en rivalité. Visconti acheta Bologne des Pepoli, qui la trahirent honteusement après l’avoir usurpée, et il obtint même, en menaçant, la ratification du marché par Clément VI, moyennant une redevance de douze mille francs.
L’imprudence de Venise et de Gênes, seules capables encore de défendre, avec Florence, le principe républicain devant les progrès du despotisme, ne favorisait que trop ces entreprises de la tyrannie. Les Génois, après avoir fortifié Péra à Constantinople, Gaffa en Grimée, avaient fait l’occasion belle à la jalousie de Venise, en indisposant contre leur despotisme commercial l’empereur d’Orient Cantacuzène et les Tartares de Crimée. Les deux républiques se cherchaient encore sur toutes les mers et conjuraient leur ruine. En 1353, le Génois Paganino Doria avait battu l’amiral vénitien Pisani, près de Gallipoli dans le Bosphore. L’année suivante, une victoire dePisani, qui se vengea glorieusement* en vue de Cagliari, jeta les Génois dans un tel découragement, que, abattus , dit Vil— lani, comme des femmes peureuses , ils offrirent la seigneurie de Gênes et des deux rivières à Visconti, dans l’espoir de frapper Venise avec l’aide de ce puissant seigneur.
L’an 1354, en effet, Paganino Doria, avec une nouvelle flotte que les richesses du podestat avaient aidé à équiper, alla chercher les Vénitiens dans le golfe de Sapicnza en Moréc, y détruisit leur flotte et fit leur amiral prisonnier. Des désordres civils, rares à Venise depuis l’établissement du conseil des Dix, affaiblirent encore plus l’aristocratique république. Le doge Marino Faliéro, vieillard lier et jaloux, humilié de l’impuissance du premier magis-
trat de la république, aigri d’ailleurs par un outrage personnel, voulut profiter de la défaite essuyée par une noblesse tyrannique pour renverser le conseil des Dix et la constitution. La conspiration fut découverte à temps; la tète du doge, jugé secrètement par les Dix, assistés de vingt seigneurs, roula du haut de l’escalier des Géants devant le peuple consterné. Le nouveau doge, Gradenigo, craignant quelque éclat du mécontentement populaire, se hâta de faire la paix avec Gênes, de payer les frais de la guerre, et de renoncer pour les Vénitiens au commerce de la mer Noire (sept. 1355).
Jean Visconti attaquait déjà les seigneurs à leur tour, quand le nouveau pape, Innocent VI, effrayé, envoya son légat Albornoz en Italie pour recouvrer ou défendre les États de l’Église, et encouragea l’empereur Charles IV à passer en Italie.
L’Espagnol Albornoz était le plus habile et le plus déterminé des légats que le saint-siège eût encore envoyés en Italie. Favorisé encore par la mort de Jean Visconti, il arriva à Home avec son ancien tribun, Nicolas Rienzi. Celui-ci, depuis sa fuite de Rome, s’était retiré d’abord au milieu des Fraticelli des Apennins, puis il avait été proposer un projet de réforme universelle à Charles IV, qui venait de le livrer à la cour d’Avignon. Les Romains coururent au-devant de celui dont la mémoire leur était encore restée si chère. Le légat le nomma sécateur, le décora du titre de chevalier, mais se servit de lui pour rétablir la tranquillité et mettre à Rome un nouvel impôt sur les vins et sur le sel. L’ancien tribun devenu l’instrument du saint-siége, celui qui avait promis autrefois l’assistance aux nécessiteux de Rome, créateur de nouvelles taxes, perdit tout crédit. Le peuple, à la première occasion, se souleva. Nicolas Rienzi essaya de parler, mais son éloquence fut impuissante; obligé de fuir sous un déguisement au milieu de son palais en flammes, il fut bientôt atteint, reconnu, traîné jusqu’au bas du Capitole par des furieux et mis à mort (1354); exemple frappant de la périlleuse impuissance de l’imagination dans les entreprises politiques, en