LIVRE IX
Dans ce conflit d’ambitions, la rivalité du saint-siège et des Visconti continua de tenir le premier rang; elle groupa autour d’elle tous les intérêts. Le cardinal Albornoz, déjà maître de Rome, attaqua, l’argent et le fer à la main, les petits tyrans de la Romagne (1357). Il put d’abord faire les affaires du saint-siège en toute liberté et reconquérir une partie de la Romagne. Dans la Lombardie, les neveux de Jean Visconti, Matteo, Barnabo et Galéas, avaient d’abord assez à faire de conserver leur puissance. Mais la prise de Pavie par les Visconti et surtout l’alliance de Galéas avec le roi de France, Jean le Bon, dont il obtint la fille, Isabelle, pour son fils, achevèrent de relever les seigneurs de Milan. Le légat Albornoz les rencontra alors partout au-devant de ses entreprises. Dans la Toscane, en 1360, les Visconti, sous prétexte de défendre Pise attaquée, envoyèrent contre Florence deux condottieri, Landau, chef d’une bande allemande nommée la grande compagnie, et Jean Hawkwood, passé do France en Italie en même temps que la peste, chef d’une autre bande appelée la compagnie blanche ou anglaise. Albornoz dépêcha à Florence, pour capitaine, à la tête d’une armée, Malatesta, seigneur de la Romagne, contre les deux condottieri déjà au pied de ses murailles, mais moins pour la protéger que pour l’asservir. Florence repoussa cependant tous ses ennemis et déjoua toutes les intrigues; mais Pise, à laquelle elle imposa la paix (1364), paya plus cher les secours inefficaces de Barnabo, et tomba sous le joug d’un Giovani Agnello, marchand diplomate, proclamé doge par les soldats de Visconti sur la promesse d’exercer le pouvoir au profit du tyran milanais.
Depuis deux ans, un pape doué d’heureuses qualités était enfin sorti du conclave (1362). Pétrarque lui-même, désabusé de la liberté et de l’empire, se tournait entièrement vers Urbain V. « La volonté de Dieu, lui écrivait-il, se déclare dans votre élection avec une telle évidence qu’elle éclaire même les aveugles; le Christ, notre Dieu, nous regarde enfin en pitié, il vient mettre un terme à ces maux qui depuis tant d’années nous accablent. » Albornoz,
comptant sur les qualités du pape pour relever tout à fait l’autorité du saint-siège, le rappela en Italie, lui prépara un palais à Yiterbe, et somma les villes de Gênes, de Venise, de Pise, ainsi que la reine Jeanne de Naples, d’envoyer des vaisseaux en Provence pour servir d’escorte au saint-père. Urbain V, après avoir relâché à Gênes, débarqua, en 1367, à Gorneto. Reçu par les députés des Romains, qui vinrent lui offrir les clefs du château Saint- Ange et le reconnaître pour seigneur, il voulut tirer parti du premier effet produit par sa présence pour former contre les Visconti une grande ligue. Il y fit entrer la reine de Naples, qui venait de prendre un nouvel époux, Jacques, roi d’Aragon, le roi de Hongrie, et même l’empereur d’Allemagne, Charles IV. Les deux Visconti, Barnabo surtout, commençaient à faire horreur à l’Italie. Ce dernier avait rendu une ordonnance détaillée par laquelle il faisait de la peine capitale une torture quotidienne de quarante jours. Pendant la seconde peste qui ravagea l’Italie, il s’était retiré dans une maison de chasse au milieu d’une forêt, et avait fait planter des poteaux à deux milles à la ronde pour menacer de mort quiconque franchirait la limite qu’il avait tracée autour de lui.
On pouvait espérer exciter contre les Visconti un soulèvement pareil à celui qui avait précipité autrefois la chute des Romano. Mais les Visconti, tout en maintenant leurs sujets dans l’obéissance par la crainte des supplices, avaient, grâce à leurs richesses, la main dans le reste de l’Italie, où ils soldaient des traîtres et tenaient à leur discrétion tous les capitaines de compagnie. D’ailleurs, l’empereur Charles IV, sur lequel on comptait surtout, montra encore le plus lâche égoïsme et la plus honteuse incapacité. Entré en Lombardie en 1368, cet empereur licencia son armée pour une somme considérable payée par les Visconti. Dans la Toscane, il se montrait prêt à confirmer à Agnello son titre de doge, lorsque les Pisans chassèrent celui-ci. Les honneurs qu’Urbain V lui prodigua à Rome ne lui inspirèrent pas plus de grandeur et de courage; Charles IV fut toujours le marchand forain que nous avait déjà dé-