LIVRE X
à rétablir l’ordre et le règne de la loi. Mais les ciompi ne se montrèrent point satisfaits de ces conquêtes toutes politiques, ils exigèrent, avec menaces, l’adoption des mesures financières qu’ils avaient proposées. Michel Lando leur représenta que c’était attenter à la dignité du gouvernement qu’ils avaient constitué, et promit d’examiner consciencieusement leurs demandes; il n’obtint rien par la raison; alors, se mettant à la tête des arts majeurs et mineurs , il dispersa les ciompi par la force. Le cardeur de laine eût voulu maintenir la constitution qu’il avait fait respecter; mais, détesté des arts majeurs sur lesquels il avait pris le palais de la seigneurie, regardé comme un traître par les ciompi contre lesquels il l’avait défendu, soutenu faiblement par les arts mineurs , qui auraient voulu tenir les uns et les autres en équilibre, il ne put empêcher ceux dont il dépendait maintenant d’abuser de leur succès. Ils chassèrent de la seigneurie les trois prieurs des ciompi , firent une constitution tout en faveur des arts mineurs, qui devaient fournir cinq prieurs sur neuf, et exclurent les ciompi de toute magistrature politique. Michel Lando lui-même, frappé par la victoire remportée sur les siens, vit passer son autorité aux Alberti, aux Médicis, aux gibelins, aux arts mineurs, qui profitèrent seuls de la révolution ; découragé, il quitta noblement sa charge et fut reconduit avec les apparences de la reconnaissance par les officiers de la seigneurie dans sa modeste demeure, où l’ingratitude ne devait pas cependant le laisser en paix.
La guerre, qui avait éclaté la même année entre les deux cités maritimes de Gênes et de Venise, arriva pendant les deux années suivantes, 1379 et 1380, à un degré d’animosité qui semblait devoir amener la ruine de l’une ou de l’autre.
Louis Fiesco attaqué, en 1378, par Vettor Pisani, au milieu d’un orage, en vue d’Actium, éprouva le premier un échec assez considérable. L’année suivante, Lucien Doria entra dans l’Adriatique et livra bataille à Pisani devant Pola; il fut tué dès le commencement du combat, mais les Génois le vengèrent en détruisant presque entièrement la flotte vénitienne. Le sénat, qui avait imposé à Pisani l’ordre
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de combattre, le fit jeter en prison pour avoir été vaincu. Cette rigueur ne releva pas la république. Pierre Doria, successeur de Lucien, emporta la ville et le port de Ghiozza, qui commandent une des nombreuses ouvertures de la longue digue de sable ou aggere , entre la lagune et la mer. Venise n’avait plus qu’une flotte alors dans le Levant, sous le commandement de Zéno. Elle songeait à traiter, même à transporter le siège du gouvernement dans l’île de Candie. La dureté des ennemis, qui ne voulaient point entendre parler de négociations « avant d’avoir mis un frein aux chevaux de Saint-Marc, » rendit le courage aux patriciens. Ils firent à la république le sacrifice de leur orgueil.
Vettor Pisani fut délivré et mis à la tète de la défense nationale. La seigneurie offrit d’inscrire sur le livre d’or les trente plébéiens qui feraient les plus grands sacrifices à la patrie. Un marchand pelletier paya 1000 soldats, un apothicaire arma un navire ; trente galères sortirent bientôt des canaux. Vettor Pisani, en dépit de deux émeutes, résista cinq mois dans les lagunes jusqu’au 1er janvier 1330. Mais Zéno revint du Levant avec sa flotte. Les Génois à leur tour furent assiégés dans Chiozza. Tous les secours envoyés de Gênes restèrent inutiles. En juin, comme ils cherchaient à s’échapper sur des bateaux pour rejoindre une flotte amenée par l’amiral Maruffo, ils furent surpris et obligés de se rendre à discrétion. Les deux républiques cependant, épuisées par cette lutte à outrance, en vinrent, l’année suivante,, à faire la paix de Turin sous la médiation du duc de Savoie. Mais tel est l’avantage d’un gouvernement fort que Venise, obligée cependant de renoncer à ses possessions continentales, se releva promptement après avoir vu la ruine de si près, tandis que Gênes, qui avait manqué seulement une victoire complète, se remit difficilement des efforts qu’elle avait faits pour vaincre ; elle était déjà en proie aux longues et dangereuses rivalités des ambitieuses familles des Adorni et des Frégosi, qui avaient remplacé celles des Doria et des Fieschi, des Spinola et des Grimaldi, récemment exilés sous prétexte de rendre le calme à l’État.