LIVRE X
tenait dans sa dépendance Albert d’Este à Fcrrare et Louis de Gonzague à Mantoue, en les poussant à des crimes odieux qui ne leur laissaient d’autre refuge que sa protection. Dans la marche de Vérone il détruisit l’un par l’autre les Scala et les Carrare. Venise vit à regret, mais trop tard, se dresser la couleuvre des Visconti en face du lion de Saint-Marc. Amédée le Rouge, comte de Savoie, plus Français qu’italien, Gênes en proie à ses factions, restaient seuls indépendants du tyran dans le nord de la péninsule.
La Lombardie ainsi domptée, Jean Galéas attaqua la Romagne et la Toscane. Mais Florence effrayée entra résolument en lice. Elle prit à sa solde un mercenaire anglais, Jean Hawkwood, et donna de l’argent à François Carrare dépouillé; celui-ci alla chercher des alliés en Allemagne, rentra dans Padoue par le lit de la Brenta (1390), reprit toutes ses forteresses, et força Galéas à rappeler ses troupes pour maintenir dans l’obéissance Vérone prête à se soulever. L’année suivante, avec l’argent de Florence, le comte d’ Armagnac, un autre condottiere, attaqua le Milanais par l’ouest, et Jean Hawkwood pénétra par l’est avec François Carrare. Mais, cette fois, l’italien Jacques del Verme, chef de cette compagnie italienne de Saint-George, qui joignait à la bravoure ordinaire aux condottieri une discipline et une tactique entièrement inconnues aux autres compagnies, battit et tua Armagnac, qui s’était avancé assez imprudemment jusqu’à Alexandrie; bientôt revenu en face d’Hawkwood, il rompit les digues de l’Adige et resserra son adversaire, au milieu d’un pays inondé, sur une étroite chaussée d’où il ne se tira que par des prodiges de hardiesse et de courage.
Malgré ces derniers succès, Jean Galéas rendit Padoue à Carrare (1392), espérant davantage de ses intrigues que 'de ses armes. Pendant la paix, en effet, et à son instigation, tous ceux du parti guelfe furent massacrés dans la ville de Sienne ou exilés ; à Pise, Pierre Gambacorta, chef du parti républicain, fut égorgé avec sa famille par Jacob d’Appiano, son secrétaire, devenu l’agent de Jean Galéas.
Une conspiration menaça même à Florence la puissance des arts majeurs. En 1396, enfin, le titre de duc, acheté de l’empereur Wenceslas par le tyran lombard, donna à un pouvoir auquel la transmission héréditaire n’avait pas encore enlevé la tache de son origine un caractère de légitimité qui le rendit plus dangereux. Le diplôme qui l’instituait duc de Milan et comte de Pavie, en comprenant dans la charte d’investiture vingt-six villes avec leur territoire jusqu’aux lagunes de Venise, c’est-à-dire toutes celles qui, plus de deux siècles auparavant, avaient signé la glorieuse ligue lombarde, annonça aux autres cités le sort qui les attendait.
A Gênes, où dix révolutions s’étaient succédé et dix doges supplantés en moins de quarante ans, Antoniotto Adorno ne sauva sa patrie qu’en lui persuadant de se donner au roi de France Charles VI, qui la fit administrer par un vicaire. Florence ne se résignait point encore à en venir là; elle battit deux condottieri du duc de Milan à Governolo, près de Mantoue, et lui imposa la condition de respecter son territoire (1398).
Mais Jean Galéas acheta du fils de Jacob d’Appiano, incapable de se maintenir à Pise, la seigneurie de cette puissante république anéantie par un ignoble marché; en 1399 il força Sienne et Pérouse à le reconnaître comme seigneur pour échapper aux troubles qu’il y entretenait à l’aide des factions et aux dévastations qu’il faisait commettre sur leurs territoires par ses aventuriers; enfin en 1400 il fournit des soldats à Paul Guinigi de Lucques et à Jean Bentivoglio de Bologne pour s’emparer de la tyrannie dans ces deux villes ; et, peu de temps après, il battit et dépouilla Bentivoglio d’une autorité que celui-ci prétendait exercer pour lui-même. Ce maître tyran ne favorisait autour de lui des usurpations que pour en hériter.
Rien de plus triste à la fin du quatorzième siècle que l’état de l’Italie. La liberté y succombait en Toscane et en Lombardie sous ses propres excès, sous les atteintes de la peste ou sous les efforts d’une tyrannie astucieuse et basse. Florence résistait seule encore, mais isolée au milieu des