LIVRE XL
La ville de Gênes ne conservait plus guère que la liberté de changer ses maîtres. Raphaël Adorno, en 1444, avait acheté la première dignité de la république en rendant sa patrie tributaire du roi de Naples, Alphonse. Pierre Fregoso, vainqueur de la garde napolitaine de ce doge, en 1450, mais bientôt attaqué par Alphonse, allait, dans sa détresse, implorer la protection du roi de France.
Ainsi, au milieu du quinzième siècle, apparaissait une Italie toute nouvelle ; la péninsule n’était plus ni guelfe ni gibeline, ni pontificale ni impériale : elle était princière. Les deux chefs de la chrétienté étaient oubliés, les deux sectes brisées ; la dictature des princes aragonais, Médicis ou Sforza, remplaçait tout; l’intérêt politique des petits États fondés par eux primait toutes les questions.
Commencement de la renaissance.
Les lettres et les arts consolèrent heureusement l’Italie de la perte de la liberté. C’est alors que l’étude de l’antiquité, qui avait adouci les derniers jours de Pétrarque, que Jean de Ravenne et Chrysoloras avaient poursuivie au milieu des plus cuisantes misères du quatorzième siècle, devint l’objet d’un enthousiasme passionné. Poggio Bracciolini, né en 1380, Léonardo Bruni l’Arétin, en 1369, l’un secrétaire du saint-siège pendant plus d’un demi-siècle, l’autre de la république de Florence, tous deux élèves de Jean de Ravenne et de Chrysoloras, avaient propagé cette passion du quinzième siècle par leur ardente recherche des manuscrits anciens à travers l’Europe. Le concile de Florence, qui amena en Italie le rhéteur George de Trébizonde, le platonicien Gemistius Pletho, et Bessarion, évêque de Nicée, bientôt fait cardinal pour s’être rallié à l’Église romaine, la rendit presque générale. Les souverains de l’Italie n’avaient rien à craindre de cette activité de la pensée tournée tout entière à une science qui versait l’oubli et dont ils savaient comprimer les écarts et les témérités. Aussi les vit-on tous à l’envi consacrer leurs revenus à la
fondation d’établissements scientifiques, à la création do bibliothèques, se disputer les savants, les combler d’hon- 'neurs, de bienfaits, et mettre leur luxe dans la protection des lettres et des arts.
Eugène IV avait déjà rétabli l’université romaine. Nicolas V, fils d’un pauvre médecin de Sarzane, qui devait toute sa fortune à son zèle pour les lettres, envoyait de tous côtés les savants à la recherche des manuscrits; il s’entoura de copistes, de traducteurs grecs et latins; il fit passer de la langue grecque dans la latine, parmi les auteurs sacrés, Eusèbe de Gésarée, Basile, Grégoire de Nazianze, Chrysostome ; parmi les profanes, tous les historiens grecs, et enfin fonda la bibliothèque du Vatican, où il rassemblait déjà cinq mille volumes.
Cosme de Médicis faisait servir à l’acquisition des manuscrits les plus précieux ses lointaines relations de commerce; il s’attacha les grecs Démétrius Ghalcondyle, Jean Argyropyle, Androniscos Callistos, Constantin et Théodore Lascaris ; il acheta la bibliothèque de Niccolo Niccoli, qu’il plaça dans le monastère des dominicains, et fonda celle qui jouit plus tard d’une réputation si bien méritée sous lo nom de Médicéo-Laurentienne. C’était à Florence, auprès de Cosme, que revenaient toujours les savants les plus distingués, après avoir reçu l’hospitalité d’autres villes et d’autres princes ; nulle part ils n’étaient aussi délicatement honorés, malgré la rivalité dont ils étaient l’objet. Léonard l’Arétin, Poggio, y occupèrent successivement la charge de chancelier de la république. Filelfo lui-même, savant discuteur et vindicatif, qui paya un spadassin pour assassiner Cosme, et professa à Venise, à Constantinople, à Naples, à Milan, à Rome, sans savoir jamais se tenir nulle part, finit ses jours à Florence. Cosme de Médicis fit plus que de recueillir les savants, il embrassa le culte de Platon, transporté de Grèce en Italie par le vieux Gemistius Pletho, et il fit élever exprès le jeune Marsile Ficin pour traduire, expliquer le philosophe grec, et commencer cette école platonicienne qui devait détrôner l’école philosophique du moyen âge et son dieu Aristote.