LIVRE XI
le duc leur disputait. Il fut convenu que la république s’emparerait de Modène et de Reggio, et Jérôme, de Ferrare. L’Italie fut de nouveau divisée ; Gênes et le marquis de Montferrat se déclarèrent pour le pape et les Vénitiens ; le roi de Naples, le duc de Milan, les Florentins, pour le duc de Ferrare. Une nouvelle guerre générale déchira encore la péninsule.
Elle commença favorablement pour Venise et pour le saint-siège. Robert de San Severino, pris au service de la république, manœuvra si habilement qu’il enleva les principaux châteaux forts qui couvraient Ferrare et vint mettre le siège devant cette ville. Robert Malatesta, seigneur de Rimini, général du pape, battit à Gampo-Morto le duc de Calabre, qui avait envahi les États de l’Église. Mais les deux vainqueurs se disputaient déjà la proie avant de l’avoir abattue. Le pape se méfiant des Vénitiens, qui n’eussent point en effet aimé Jérôme Riario pour voisin, les abandonna tout à coup pour se faire admettre dans la ligue opposée et se retourna contre eux. Ce brusque revirement ne lui réussit pas. Il eut beau lancer l’excommunication contre Venise, le conseil des Dix empêcha son clergé de publier la bulle ; la république tint ferme contre toute l’Italie ; elle envoya ses flottes s’emparer de Gallipoli et de Policastro sur les côtes de Naples, et, rendant au pape la pareille, fit à Bagnolo, avec Ferdinand et les ducs de Milan et de Ferrare, une paix avantageuse à laquelle elle gagna la Polésine de Rovigo et la mort de Sixte IV, tué par le dépit (1484).
Puissance de Laurent ; éclat trompeur de la civilisation ;
Jérôme Savonarole (1484-1403).
L’exaltation du pape Innocent VIII parut d’abord opérer seulement une conversion nouvelle dans les partis, au beu de terminer la guerre. Les barons napolitains, dont les vieux privilèges tombaient l’un après l’autre sous le despotisme de Ferdinand, avaient avec peine se perdu, par le rapprochement de Sixte IV et de leur roi, l’occasion d’une ré-
volte. Le nouveau pontife, s’en prenant à Ferdinand des derniers échecs du saint-siège, ranima l’espoir des barons, qui s’assemblèrent à Melfi pour organiser leur ligue et firent de pressantes ouvertures à René IL Mais l’intervention de Laurent, dont toute la politique consistait à maintenir la paix et l’équilibre des puissances et qui se mettait toujours du côté où il fallait ramener la balance, conjura l’orage. Il se déclara pour Ferdinand, entraîna Ludovic le More, et menaça le pape d’exciter la révolte dans ses États. La perfidie de Ferdinand fit le reste. Il obtint la paix du pape en promettant de prêter hommage, de payer tribut et d’amnistier tous ses barons (1486); deux mois après, il fit saisir, enfermer et décapiter, sans que le pape réclamât, tous ceux dont il avait eu à se plaindre.
Laurent se trouva alors l’arbitre de l’Italie. Florence était à sa discrétion. Ferdinand lui devait de la reconnaissance; Ludovic le More ne pouvait compter que sur lui dans les projets d’usurpation qu’il nourrissait au préjudice de son neveu marié à une fille de Ferdinand. Innocent VIII se livra à lui tout entier, heureux d’obtenir une fille de Laurent pour son fils François Gibo.
Laurent ne fit pas de cette belle position l’usage qu’on eût pu attendre de son esprit distingué. Afin de s’emparer de Sarzane et de Pietra Santa dans la Lunigiane, il aviva les haines des Frégosi et des Adorni à Gênes, et fit retomber cette ville sous la domination de Ludovic le More, qui pour la garder sans contestation consentit à la tenir en fief du roi de France Charles VIII. Intéressé à ne laisser voir à Florence que les dangers de la liberté, il encouragea les factions dans la république de Sienne, qu’il livra par une révolution à une oligarchie tyrannique. Il ne put empêcher les Vénitiens, en 1490, de soumettre définitivement l’île de Chypre, où ils obligèrent Catherine Cornaro d’abdiquer ; mais il les surveilla de près sur le continent. Dans la Romagne il se fit soupçonner de conduire contre Jérôme Riario, duc d’Imola et de Forli, le poignard de sa femme Catherine Sforza, et celui de Francesca Bentivoglio contre Manfredi, seigneur de Faenza, qui passa sous la