LIVRE XII
la rive orientale de l’Adriatique, les Grecs, ses futurs guets, achetaient des armes et l’appelaient.
Mais la conclusion du roman avait déjà désenchanté les Italiens du héros. Le paladin, vu de près, ne valait pas celui de la légende. Après les guerres courtoises et les passes d’armes des condottieri, on trouvait un peu rude la manière de Charles VIII. Au premier combat de Rapallo, Louis d’Orléans n’avait pas épargné un seul prisonnier ; à Fivizzano, à l’entrée de la Toscane, au mont Fortino, sur la frontière de Naples, Charles VIII avait fait passer au fil de l’épée non-seulement les soldats, mais tous les habitants. Ses compagnons étaient moins avenants encore; au dire même de Comines, « on avait espéré trouver dans les Français toute sainteté, foi et bonté ; ce n’était que désordre, pilleries et débauches. »
Les Italiens d’ailleurs n’attendaient plus rien des Français, et voyaient avec effroi leurs garnisons à Asti, à Gênes, à Pise, à Civita-Vecchia, sur tous les points les plus importants. A Florence, les sectateurs de Savonarole étaient définitivement vainqueurs des Gris ou partisans des Médicis et même des mauvais compagnons ou enragés, qui flottaient entre les projets absolus des Médicis et les idées démocratiques de Savonarole; ils avaient décrété la formation d’un grand conseil composé de tous ceux qui pouvaient justifier, en remontant jusqu’à trois générations, du titre de citoyen, avec mission d’élire les magistrats et de contrôler toutes les mesures de la seigneurie. Savonarole se croyait au moment d’imposer à la molle et païenne Florence les règles d’un couvent de laïques, et voulait maintenant en faire autant à Pise et à Sienne, qui s’étaient mises sous la protection française. Au centre, il n’y avait pas à compter sur Alexandre VI. Au nord, Ludovic le More, assuré du duché de Milan, était l’ennemi naturel d’un prince qui avait son royaume sur les Alpes, sa conquête au midi de la péninsule, et qui était le parent, le protecteur naturel du duc d’Orléans entêté dans ses prétentions sur le Milanais.
Au dehors de la péninsule, le césar Maximilien, qui no
croyait pas les droits impériaux périmés en Italie, le roi d’Espagne, Ferdinand le Catholique, de la maison d’Aragon, effrayés tous deux de l’agrandissement subit d’un voisin, et lésés dans leurs propres prétentions, étaient disposés à aider l’Italie à se débarrasser de l’hôte incommode qu’elle avait appelé. Venise crut que le moment était venu de faire ses affaires au milieu de la confusion générale; elle réunit dans une ligue les souverains étrangers et les princes italiens pour arracher Charles VIII au royaume de Naples, et introduisit encore, par une autre porte, celle de l’intervention, les étrangers dans la péninsule.
Averti par son ambassadeur à Venise, Philippe de Comines, que la république, le pape, Ludovic le More, Ferdinand le Catholique et Maximilien, avaient signé une ligue offensive contre lui, le 31 mars, et fixé le contingent de leurs troupes, qui déjà se rassemblaient en Sicile et dans la Lombardie, Charles prit une prompte résolution, et montra alors véritablement aux Italiens le héros que leur bonne volonté seule avait fait jusque-là. Le 20 mai, il partit de Naples, laissant une portion de son armée à Gilbert de Montpensier, fait vice-roi, et à d’Aubigny, gouverneur de Calabre. Le pape s’enfuit à son approche. Assailli en traversant la Toscane par les réclamations contraires de Sienne, de Florence, de Pierre de Médicis et de Pise, Charles laissa le capitaine de Ligny avec deux cents lances dans Sienne, refusa d’imposer Médicis aux Florentins, mais maintint la liberté de Pise, et se hâta d’atteindre les Apennins à la nouvelle que Louis d’Orléans, après avoir surpris Novare, était vivement pressé dans cette ville.
Arrivé au pied des monts, à Pontremoli, Charles détacha une partie de ses troupes pour tenter sur Gênes une entreprise qui échoua, et franchit les montagnes à la tête du reste, malgré d’incroyables fatigues causées surtout par le transport de la grosse artillerie. Sur le revers, il vit se déployer, dans la vallée du Taro, l’arjpée des alliés, forte de quarante mille hommes et commandée par le marquis François de Mantoue, assisté de deux provéditeurs de Venise. Ce futlàqueles Italiens trouvèrent en réalité, sur le champ