LIVRE XII
qui cherchait à s’échapper sous un costume de cordelier, fut vendu par un soldat d’Uri et envoyé en France, où il mourut au château de Loches. Louis XII, mieux avisé cette fois, donna pour gouverneur au Milanais le cardinal George d’Amboise, homme plus modéré, qu’il fit assister d’une sorte de parlement national, et une partie de la valéc du Pô passa sous la domination étrangère. Les Italiens apprirent encore que les Suisses, en se retirant, s’étaient emparés de la ville deBellinzona, une des portes de l’Italie, qu’ils voulaient tenir ouverte pour se rendre à leur gré dans la péninsule.
Cette première leçon ne fut pas comprise du reste de l’Italie. Dans les États de l’Eglise, à côté de quelques villes qui avaient conservé ou recouvré une sorte de gouvernement municipal, comme Ancône et Spolète, une foule de petits tyrans se partageaient tout le pays et spécialement la Romagne, les Montefeltri à Urbin, les Vitelli à Città di Castello, les de la Rovèrc à Senigaglia, les Baglioni à Pérouse, les Sforza à Pesaro, les Riario à Imola et à Forli, les Bentivoglio à Bologne, sans compter aux environs mêmes de Rome les Orsini et les Colonna, maîtres de nombreux châteaux dans la campagne comme dans la ville même. Dans la Toscane, la guerre de Pise continuait à entretenir la division là où Florence avait dominé pendant un siècle. Pise cherchait à reconquérir son indépendance avec l’opiniâtreté intrépide qu’elle avait autrefois déployée pour la conserver.
Louis XII s’attacha le pape Alexandre VI et la république florentine en fournissant des secours au premier pour rétablir son autorité dans la Romagne, à la seconde pour soumettre Pise, tout en prenant soin cependant d’empêcher l’un et l’autre de devenir trop puissants. Alexandre VI en tira meilleur parti que Florence. Le fils du pape, César Borgia, après avoir été nommé cardinal par raison politique, se fit condottiere dès qu’il eut été créé duc, et prit le commandement des troupes qu’il put réunir et de celles que lui fournit Louis XII, pour se faire une principauté de la dépouille de tous les petits tyrans de la Romagne. Ce
César Borgia était un homme beau et robuste, capable d’abattre d’un seul coup de son sabre la tête d’un taureau, et de persuader tout ce qu’il voulait par les enchantements de sa parole, mais plus débauché encore qu’il n’était éloquent et plus perfide qu’il n’était fort. Habitué à se faire un jouet de ce qu’il y a de plus sacré, et un moyen de ce qu’il y a de plus odieux, il était fait pour dompter ces maîtres en crimes et en trahisons, qui pullulaient dans la rude et sauvage contrée de la Romagne. Dès qu’il fut assuré de la protection de Louis XII, il se mit à l’œuvre avec une activité inouïe; il s’empara d’Imola sur Riario, s’allia avec les Orsini pour chasser Sforza de Pesaro et, par une suite de perfidies, resta maître de la Romagne que son père érigea pour lui en duché, du consentement du conclave subitement gagné par une création doublement lucrative de douze cardinaux (1500).
Florence au contraire ne put rien contre Pise malgré se9 auxiliaires français. Les Pisans surer t, comme ils l’avaient fait déjà une première fois, excitei la compassion et la générosité des Français, qui n’eurent pas le cœur de combattre ces braves citoyens.
Sûr de l’Italie, le roi de France, pour s’assurer sans coup férir du royaume de Naples et ne pas exciter la jalousie du plus puissant de ses voisins, avait fait avec Ferdinand le Catholique un traité de partage, qui lui accordait Naples, la terre de Labour et les Abruzzes avec le titre de roi, et laissait comme duché indépendant au roi d’Espagne laPouille et la Calabre. Tandis que l’armée française commandée par d’Aubigny et suivie par César Borgia et Pierre de Médicis partait de Rome pour envahir la frontière, Gonsalve 1 de Gordoue, général de Ferdinand, débarqua dans la Calabre une armée comme pour venir au secours du roi de Naples. Le malheureux Frédéric, aimé de ses sujets, mais à la tête d’un royaume démantelé et découragé, n’espérait qu’en Gonsalve de Cordoue, et lui livrait toutes les places de la Calabre pour appuyer ses opérations. En voyant les Français pénétrer dans Gapoue, y égorger sept mille habitants et menacer Naples, il invoqua le secours de Gonsalve.