LIVRE XII
Ce fut alors seulement qu’il apprit le traité de Grenade et la trahison dont il était victime. Plus irrité contre un traître que contre un ennemi, il livra aux Français le château Neuf à Naples, se retira d’abord dans l’île d’ischia, puis se remit au roi Louis XII qui l’envoya terminer ses jours en France avec le titre de duc d’Anjou. Le seul poète qui eût jeté un cri patriotique au commencement de ces guerres donna un rare exemple de fidélité à son protecteur : Sannazar accompagna dans son exil le prince détrôné, et sur les bords de la Loire lui fit encore entendre un doux écho de la patrie perdue (1501).
La possession commune du royaume de Naples par deux rois jaloux l’un de l’autre était difficile; une contestation s’éleva bientôt entre le duc de Nemours, vice-roi pour Louis XII, et Gonsalve de Gordoue, au sujet de l’impôt payé par les troupeaux qui passaient au printemps des plaines de la Pouille sur les hauteurs de l’Abruzze. On en vint aux mains dans la Basilicate; le duc de Nemours plus prêt à la guerre chassa les Espagnols de la Calabre et resserra Gonsalve dans Barletta (1502). Le roi de France croyait tenir déjà l’Italie, comme dans un étau, entre la domination française du nord et celle du midi.
Mais, en payant l’alliance de la papauté, Louis XII avait rendu au saint-siège plus de puissance politique qu’il ne convenait à ses desseins. Après la guerre, César avait repris son œuvre avec un redoublement de ruse et d’énergie. Il avait prié le duc d’Urbin, Gui d’Ubaldo, de lui prêter ses hommes et ses canons pour attaquer Camerino, et lui avait pris Urbin avec ses propres armes. Maintenant il emportait Camerino dont il condamnait à mort le seigneur avec ses deux fils, et faisait attaquer sous main la ville de Florence par Vitelli, et les Bentivoglio à Bologne par la faction des Marescotti. Tous les voisins d’Alexandre VI pressaient Louis XII, à Asti, de débarrasser l’Italie de cette criminelle engeance espagnole. César sentant le péril se rendit en toute hâte auprès du roi, gagna le cardinal d’Amboise,en promettant de lui assurer la tiare, et fascina Louis XII qui lui prêta encore trois cents lances avec au-
torisation de continuer ses conquêtes même sur ses alliés
Les Florentins effrayés sacrifièrent au danger leurs vieux sentiments démocratiques ; ils fortifièrent le pouvoir exécutif en nommant gonfalonier à vie le vieux Soderini, et envoyèrent auprès de César Borgia, comme ambassadeur et comme surveillant, leur jeune compatriote Machiavel. A leur instigation, les Orsini, les Yitelli, les Baglioni, les Bentivoglio, s’unirent à la Magione contre leur cruel ennemi, et rétablirent Gui d’Ubaldo dans Urbin. César dans cette circonstance déploya toutes ses ressources. Cet homme fougueux qui faisait assassiner sur les marches du palais le second mari de sa sœur Lucrezia; qui tuait lui-même sous le manteau pontifical un favori d’Alexandre VI, savait aussi se contenir quand il le fallait et prendre son temps pour vaincre : « ce qu’on n’a pas fait à l’heure de midi, disait-il, se fera le soir. » Il entama des négociations avec ses ennemis ; il trompa Machiavel et les Florentins, rassembla en silence une armée, reprit de nouveau Urbin, Senigaglia où s’étaient réunis Oliverotto de Fermo, Vitelli et Paul Orsini, qu’il y fit massacrer, emporta Città di Gastedo, et chassa même de Pérouse les Baglioni ses ennemis. Les Borgia étaient tout-puissants (1503).
Le roi de France, de nouveau inquiet, voulut arrêter le fils du pape. Mais l’impénétrable César Borgia ( secretis simo, dit Machiavel) se tourna alors contre les Français. Ferdinand le Catholique, après avoir trompé Louis XII par un semblant de traité, venait d’envoyer de nouveaux renforts à Gonsalve de Cordoue, qui battait successivement d’Aubigny à Seminara et le duc de Nemours à Cérignoles. C’était le moment de faire volte-face. Le saint-siège aimait mieux voir le midi de l’Italie aux Espagnols qu’aux Français déjà maîtres du nord. César commença à entrer en négociations avec Ferdinand le Catholique, reçut sous sa protection Pise trop vivement pressée par les Florentins, et, entre Gonsalve de Cordoue déjà maître de Naples et la Trémouille sur les Apennins, se fit marchander par les deux adversaires. Au milieu de la guerre sérieuse qu’il prévoyait, il convoitait déjà comme une proie facile les