LIVRE XII
Crémone et la Ghiara d’Adda. Il n’y avait pas enfin jusqu’au petit duc de Ferrare qui ne crut avoir quelque chose à revendiquer. Toutes ces ambitions, sous le patronage du pape, se coalisèrent à Cambrai, en 1508, pour la ruine de Venise, comme usurpatrice , tyrannique et provocatrice de discordes.
Une seule ville, la république de Florence, pouvait s’intéresser, en Italie, au sort de Venise. Le roi de France et le roi d’Espagne, pour détourner son attention, lui vendirent enfin, au prix de cent cinquante mille ducats, la malheureusePise qui, n’ayant plus ni armes ni vivres, fut bientôt obligée d’ouvrir ses portes après une lutte de quatorze ans, et retourna à l’ancienne servitude (alla catena antica ).
Abandonnée de tous, la république de Venise lutta contre les confédérés de Cambrai avec les immenses ressources que ses richesses mettaient à sa disposition, et surtout avec cette énergie et cette opiniâtreté qu’elle avait mises à faire sa fortune. Le 27 avril 1509, le pape Jules II lança l’interdit contre ses magistrats, ses citoyens et ses défenseurs, comme ennemis du nom chrétien. Le 9 mai, Louis XII passa l’Adda, se jeta entre les armées vénitiennes commandées par Pitigliano et l’Alviano, qui n’étaient point d’accord, et atteignit le second près de la digue d’Agnadello (14 mai). Abandonné par son collègue, l’Alviano s’efforça de mettre à profit l’avantage du terrain, et se battit héroïquement avec ses troupes ; mais la présence du roi dans l’armée française fit merveille : l’Alviano fut blessé et pris, le reste de ses troupes mis en fuite. Louis XII se bâta de recueillir les fruits de sa victoire ; Caravaggio, Bergame, Brescia, Crémone, tombèrent en quelques jours entre ses mains.
Plus habile encore dans la défaite que dans la lutte, Venise fit retirer aussitôt toutes ses troupes dans les lagunes, et délia du serment de fidélité toutes les villes soumises. C’était réserver toutes ses forces au salut de la capitale, et épargner à ses anciens sujets les maux de la défense, pour ne leur laisser sentir que ceux d’un joug étranger. En peu de temps, François-Marie de la Rovère. duc d’Urbin, s’em-
para, presque sans coup férir, de Cervia, Rimini, Faenza et Ravenne. Alphonse d’Este, duc de Ferrare, mit la main sur la Polésine de Rovigo ; Ferdinand, sur les villes maritimes de son royaume. A défaut de Maximilien, toujours fort empêché quand il s’agissait de mettre une armée sur pied, quelques-uns de ses feudataires entrèrent dans les villes de Bellune, Trieste, Trévise, qui arborèrent d’ellesmêmcs le drapeau autrichien.
Venise attendait ses ennemis à la curée. Après avoir accompli virilement son grand sacrifice, elle négocia avec ceux qui paraissaient avoir le plus de droits, avec l’empereur et le pape, et envoya, dans le Pô, contre le duc de Ferrare, une flotte qui fut brûlée par la faute de son chef. Maximilien refusa de traiter, et vint avec une forte armée mettre le siège devant Padoue où s’était réfugiée l’armée vénitienne avec tous les paysans des environs ; mais la ville résista. Pour le pape Jules II, qui avait atteint le but personnel qu’il poursuivait dans la ligue, il saisit la première occasion de finir la guerre avec une puissance italienne, et accorda (2 février 1510) l’absolution à Venise dès qu’elle lui eut abandonné toutes ses conquêtes. U croyait le moment venu de dévoiler hardiment ses projets, qui n’allaient à rien moins qu’à l’expulsion des barbares. Maître maintenant d’un État qui fait de lui le premier prince italien, allié de Venisequ’il a combattue, Jules II réclame, sur le duc de Ferrare, Modène et Reggio, comme anciennes possessions de l’Eglise. La prise de deux villes n’est pas son seul but. Il attaque plutôt, dans le duc de Ferrare, l’allié le plus dévoué des Français, que le détenteur de son domaine. Déjà, avant de s’en prendre à Louis XII, il l’isole. Ferdinand investi, comme au moyen âge, du royaume de Naples, rompt l’alliance de Cambrai. Maximilien, flatté tous les jours davantage dans ses prétentions impériales en Italie , chancelle ; son inimitié contre Venise le retient seule encore. Le cardinal Mathieu Schinner travaille les Suisses. Jules II va jusqu’à rechercher l’alliance du nouveau roi d’Angleterre, Henri VHI; enfin une flotte pontificale soulève Gênes contre les Français. Julien de la Ro-