LIVRE XII
Le cicéronien Bembo, le grand prêtre de ce culte pour l’antiquité païenne, le favori de Léon X, plus tard cardinal sous Paul III, réduisit lui-même en préceptes et en théorie ce penchant pour l’imitation. Il prétendait avoir trouvé, dans une phrase de Cicéron, le secret de communiquer aux lettres la seule vie qui leur fût encore permise. Paul Jove, qui commençait déjà à écrire, se préoccupait plus de calquer la manière de Tite Live que de présenter le tableau véritable de son temps et de laisser une leçon à la postérité.
Dans l’épopée, le poète virgilien Vida, qui avait charmé Léon X et ses contemporains par son poëme didactique sur les échecs, resta dans la Christiade, où il voulait célébrer la rénovation du monde par la foi, au-dessous de ce qu’il avait été en célébrant un jeu en vogue. Le Trissin manqua d’inspiration dans son poëme de l’Italie délivrée, qui pouvait offrir alors tant d’intérêt, et il put s’écrier avec douleur : « Maudit soit le jour et l’heure où je pris la plume et n’ai pas chanté Roland! »
• Sia maladetta 1’ ora e il giorno quando
Presi la penna, e non cantai d’Orlando ! »
Roland ! tel était le seul héros qui suscitât encore les vrais poëtes. L’année même où le roi-héros qui se faisait armer chevalier par Bayard gagnait, aux dépens de l’Italie, la bataille de Marignan, l’Arioste publiait ce chef-d’œuvre d’imagination et de grâce qu’il appela l’Orlando furioso, et il ne réussissait qu’en se riant de lui-même et de son héros; mais, en vérité, quelque admiration qu’on ait pour une veine si riche et si harmonieuse, quand on pense au temps où l’Arioste imaginait toutes ces féeries chevaleresques et badines, on est tenté de répéter les paroles du cardinal Hippolyte d’Este plus préoccupé du sort de sa patrie : « Eh ! messire Arioste, où avez-vous pris tant de balivernes? »
Dans la tragédie, le Trissin avec sa Sophonisbe obtint plus d’applaudissements de ses contemporains qu’avec son Italia liberata , mais il ne se recommanda pas davantage à
Digilized by Googl
la postérité. Dans la comédie seulement, en dépit du cadre forcément emprunté à Plaute, la couleur, l’esprit du temps, percèrent, mais avec une vivacité trop licencieuse, dans la Calandria de Bibbiena, le cardinal, et dans la Mandragore du politique Machiavel.
j Les esprits et les caractères les plus fortement trempés se laissaient aller eux-mêmes à cet abaissement continu de la pensée sous l’empire de la forme antique, à ce découragement des cœurs sous celui de la domination étrangère. Un esprit universel et puissant, qui eût pu être le premier dans tous les genres, Machiavel, n’avait encore essayé son génie que dans les plus légères productions : secrétaire du conseil des Dix de la guerre à Florence, chargé d’ambassade auprès de César Borgia, du roi de France, du saint-siège, il s’était contenté jusqu’alors de rivaliser avec Aristophane dans la Mandragore, avec Plaute dans la Clitia , avec Lucien dans 1 ’Asino d’Oro, avec Boccace dans son conte de Belphégor. Soutien longtemps ardent du gouvernement républicain à Florence, surpris dans une conspiration contre les Médicis rétablis par Jules II, et appliqué à la torture sans laisser échapper un aveu, il se lassa enfin de l’inaction et de la misère, et débuta dans ses œuvres par un acte de désespoir dont il fit un chef-d’œuvre : le Prince. Décidé à parler aux hommes le langage qui convenait à leurs actes de chaque jour, et désireux d’obtenir de Laurent, gouverneur de Florence, de remuer au moins une pierre , il réduisit en théorie, dans un style froid et expéditif comme elle, cette politique d’égoïsme et de cruauté qui faisait de la perfidie un art, de l’assassinat un moyen, et qui immolait au but tous les sentiments de l’humanité et toutes les notions de l’honnête; livre condamnable entre tous, mais qui accuse autant le siècle pour lequel il fut composé que la main qui l’a écrit I Le premier châtiment de Machiavel fut d’avoir trop réussi. Il inspira tant de crainte aux tyrans et aux gouvernements libres, que les uns et les autres n’osèrent l’employer. La postérité en a infligé un autre à son nom.