LIVRE XII
Le caractère du pape Léon X était l’expression trop fidèle de son temps pour qu’il pût lui-même essayer de retremper le génie italien. Quoiqu’il fût d’un caractère doux et généreux, il s’emparait de Pérouse sur Paul Baglione, de plusieurs autres petites villes sur de petits seigneurs par des moyens qui le montraient comme un disciple assez fidèle de Machiavel. Quoiqu’il ne manquât pas d’accorder aux graves études et aux lettres sérieuses la protection qu’elles étaient en droit d’attendre de lui, son goût personnel, ses encouragements les plus spontanés étaient pour toutes ces œuvres élégantes et légères, plus faites pour récréer les loisirs d’une nation que pour en fortifier le génie. Il faisait plus d’honneur aux comédies de Bihbiena et de Machiavel, représentées, malgré leur licence, devant les cardinaux, qu’au poème de la Christiade , commandé par lui-même, et à l’Introduction de Paul Jove qu’il mettait cependant à côté de Tite Live. Parmi les hommes qui l’approchaient, Bembo était plus écouté que Sadolet, et l’enjoué Bihbiena plus encore que Bembo, qui finit par trouver la cour pontificale trop frivole pour sa gravité. Qu’attendre après tout de celui qui donnait cinq cents sequins pour une épigramme, qui délivrait le diplôme d’archipoëte à un de ses bouffons, et faisait monter au Capitole un sot versificateur dans une cérémonie où les farces du carnaval se mêlaient à la pompe d’un triomphe? Pasquin lui-même, dans les railleries qu’il se permettait du haut de son piédestal du Capitole, s’était rarement montré aussi légèrement cruel que le souverain pontife.
Le goût de Léon X dans les arts ne serait pas non plus à l’abri de tout reproche, si sa main n’avait eu un bonheur inouï. Il néglige Michel-Ange, l’artiste préféré de Jules II, soit qu’il ne comprenne point ce génie original et terrible, soit qu'il ne puisse souffrir en lui le républicain de Florence. Il ne goûte pas le vénérable et consciencieux Léonard de Vinci. Toutes ses faveurs sont pour le jeune peintre d’Urbin, Raphaël, que Bramante avait déjà présenté à Jules II. Encore le méconnaît-il d’abord en le
chargeant de continuer l’église Saint-Pierre. La décoration des salles du Vatican, confiée au fils de l’école religieuse de l’Ombrie, perfectionné par l’étude des contours de l’école florentine, permet enfin au grand artiste de s’immortaliser par ses chefs-d’œuvre de la Transfiguration , de la Dispute du Saint-Sacrement et de l’École d’Athènes.
1 Léon X était né dans un temps de luttes religieuses et politiques qui n’était point fait pour son génie sceptique et délicat. Au fond de l’Allemagne, le moine augustin Luther (1517) commence à attaquer la suprématie pontificale, à saper les bases de l’unité catholique; et les peuples, las des intolérables abus qu’on n’était jamais parvenu à réformer dans l’Église, peu édifiés par la cour de Rome, cynique avec Alexandre VI, belliqueuse avec Jules II, païenne avec Léon X, se précipitent vers ces nouveautés. Léon, ne voyant là qu’une querelle de moines , n’y prend pas garde d’abord, il ne s’intéresse qu’aux discussions des savants. En 1519, pour comble d’embarras, Charles, roi d’Espagne, de Naples, et maître des Pays-Bas, est élu empereur d’Allemagne, sous le nom de Charles-Quint. S’il menace l’Europe, il menace plus encore l’Italie. Jules II avait rêvé de relever la papauté du moyen âge, et voici que l’empire se relève, comme au temps des Hohenstaufen, menaçant l’indépendance du saint-siège et de la péninsule par ses prétentions sur le Milanais et par la possession même de Naples. La tâche du vainqueur des hérétiques d’Albi, de l’adversaire de Frédéric II, la mission du grand Innocent III incombe à l’hôte amolli des jardins de Magliana.
Machiavel comprend la grandeur du danger ; il essaye d’arracher le pape à ses longs entretiens, aux doux loisirs de la chasse et de la pêche. « Il faut, lui dit-il, montrer à l’Italie son rédempteur. Avec quel amour, avec quelle soif de vengeance il sera accueilli par toutes ces provinces qui ont tant souffert de l’inondation étrangère? Quel peuple lui déniera l’obéissance, quel Italien lui refusera l’hommage? Ce barbare empire est à tous odieux, c’est le