LIVRE n
gabonde nation des Goths, arrivant non plus pour passer comme un torrent ainsi qu’avaient fait les Visigoths, mais pour s’établir. Soumis quelque temps par Attila, les Ôstrogoths, frères des premiers, après la mort de celui-ci, s’étaient fixés dans la Pannonie, avec le consentement de l’empereur d’Orient dont, selon l’occurrence, ils défendaient ou ravageaient les provinces. Après avoir obéi à leurs trois chefs, Walimir, Widemir, et Théodemir, ils s’étaient enfin réunis sous un seul, le jeune et vaillant Théodoric, de la race des Amales, qui avait été longtemps retenu en otage à la cour d’Orient. Adopté comme son fils d’armes par l’empereur d’Orient, Zénon, Théodoric s’était enfin lassé des intrigues des Grecs et avait obtenu de Constantinople l’autorisation de faire rentrer l’Italie sous ses lois, en y établissant son peuple. Il arrivait maintenant à la tête de deux cent mille barbares, émigrant avec chariots, femmes, enfants et richesses, c’est-à-dire à la tête de tout un monde nouveau ( toto migrante in italiam mundo ), et « l’Italie », dit Jornandès, « ne souhaitait déjà que sa victoire. »
Odoacre opposa d’abord, dans les Alpes, le roi des Gépides, Ardaric, à la marche des Ostrogoths. Cette avantgarde écrasée, non sans peine, il ne put lui-même tenir sur l’Isonzo, et, près de Vérone, perdit un combat décisif. Laurent et Epiphane, évêques de Milan et de Pavie, firent leur soumission aux nouveaux arrivants. Odoacre tint encore avec ses barbares tout l’hiver au milieu des campagnes de la Ligurie. Mais Théodoric, ayant reçu, au printemps, des secours envoyés de Gaule par son allié le roi des Visigoths, livra à son adversaire une dernière bataille sur l’Adda. Il fut d’abord repoussé jusqu’aux portes de son camp; les reproches de son énergique mère le renvoyèrent au combat. Il rallia alors les siens par des prodiges d’audace, et poussa, l’épée dans les reins, son ennemi vaincu jusque dans Ravenne.
La domination de l’Italie dépendait de la possession de cette ville, que défendaient les deux petits fleuves du Ronco et du Montone, un lac assez considérable et une
forêt de pins. Pendant le siège, qui dura longtemps, Théodoric soumit Rimini, Plaisance, Mantoue, pour isoler Ravenne. L’évêque de la ville, Jean, prévoyant enfin une catastrophe, s’entremit, comme faisaient alors tous les personnages ecclésiastiques de l’empire, et parvint à conclure un traité par lequel Odoacre et Théodoric devaient garder chacun le titre de roi, et leurs soldats, goths et hérulcs, entrer en partage de la terre impériale Mais, au bout de peu de temps, l’impossibilité d’un pareil accommodement éclata. Théodoric sortit violemment, et par un crime, de cette position fausse. Il invita Odoacre à un banquet et le poignarda, tandis que sur son ordre les principaux chefs ennemis étaient saisis et tués en trahison dans le reste do l’Italie. La péninsule passa ainsi des Hérules mercenaires aux Ostrogoths, et d’Odoacre à Théodoric.
Etablissement des Ostrogoths ; Théodoric le Grand (400-SSO).
Les Ostrogoths étaient un peuple encore barbare, que le christianisme, porté au milieu d’eux par des missionnaires ariens, n’avait guère adouci. Ils ne connaissaient rien de la culture de la terre; dernièrement ils avaient ruiné la Thrace, en coupant le bras droit à tous les habitants de cette province en état de tenir la charrue. Par son séjour à la cour de Constantinople, leur chef Théodoric seul joignait à la robuste constitution de sa race, et aux exercices d’une rude jeunesse, une éducation plus civilisée qui le rendait familier avec les mœurs et les lois du monde romain, bien qu’il n’eût pas encore tout à fait dépouillé le barbare. Ennodius, son panégyriste, vante la mobile expression de son visage, caressant dans la joie, terrible dans la colère, et promettant à son gré la guerre ou la paix. Avec ses rudes compagnons, Theudis et Ibbas, Théodoric avait amené en Italie le lettré grec Artémidore. Il semblait propre à présider à la création d’une nation nouvelle, par le mélange des Ostrogoths et des Italiens, comme cela eut lieu entre les Gallo-Romains et les Francs, sous le roi Clovis.