LIVRE XII
jusque-là qu’une occupation violente. Le duc de Guasto fortifia la capitale, y acheva cette citadelle qu’on regarda longtemps comme la plus parfaite de l’Europe, et fit de Côme, Lodi, Novare, Alexandrie, autant de places fortes. Onze compagnies de gens d’armes, huit de cavaleries légères, quinze mille hommes d’infanterie espagnole, furent entretenus même en temps de paix. Gharles-Quint réunit l’autorité militaire et l’autorité civile dans les mains du gouverneur. Un sénat nommé par le roi fut la seule limite opposée à son pouvoir.
Dans le royaume de Naples, les vice-rois avaient remplacé le ban féodal par une force régulière. Une maison militaire de cent gentilshommes tant espagnols qu’italiens, cinq compagnies de gendarmes espagnols, onze d’Italiens, dix mille hommes d’infanterie, dont six mille Espagnols, en tout vingt-quatre mille hommes, formèrent l’armée ordinaire du vice-roi. Don Pedro de Tolède appuya ces ressources militaires d’un système politique plus efficace encore. Il s’aida, contre le pape, son suzerain, de l’eSprit d’indépendance du clergé napolitain; contre le clergé, du pouvoir du saint-siège; il combla les nobles attirés à Naples d’honneurs, qui en firent l’objet des jalousies bourgeoises; il conféra aux bourgeois une part de puissance judiciaire qui les exposa à la haine de la noblesse. En contenant tous ces éléments de résistance les uns par les autres, il les soumit à une forte hiérarchie de fonctionnaires administratifs et judiciaires, moitié espagnols et moitié italiens, dépendant tous d’une haute cour appelée Santa Chiara; et il transmit ainsi à ses successeurs une autorité telle, qu’ils purent élever le chiffre des impôts à une somme considérable pour l’époque.
L’empereur vint lui-même fréquemment en Italie pour présider à cette organisation décisive, qui mettait le sceau à l’asservissement de la péninsule. En 1540, il investit solennellement son fils, Philippe, du duché de Milan, comme pour annoncer qu’il ne le céderait jamais.
A l’exemple du maître, les princes italiens rendirent aussi leur pouvoir plus absolu dans leurs Etats. Le saint-
siégé, sous Clément VII, avait déjà saisi la ville d’Ancône longtemps indépendante, et la tenait en respect au moyen d’une citadelle bâtie sur la hauteur qui domine la place. Paul III, pour être plus sûr des États de l’Église, les livra à ses créatures; il donna à son propre fils, Pierre-Louis, gonfalonier de l’Église, les duchés de Nepi et de Castro, et l’envoya châtier rudement la ville de Pérouse, qui avait méconnu son autorité. A Florence, le jeune duc Cosme désabusa cruellement ceux qui l’avaient élevé dans l’espoir de gouverner sous son nom ; il attira à lui toute l’autorité, dirigea arbitrairement les délibérations du sénat, la justice, les finances, et fut assez puissant pour se passer des troupes espagnoles et en armer pour son propre compte.
Le pape Paul III, dont le neveu Ottavio avait épousé Marguerite, fille naturelle de Charles-Quint, parut mettre aussi sa puissance spirituelle au service de l’empereur. Sous l’empire d’une forte réaction de l’esprit catholique, on commençait à croire que la renaissance des lettres, l’étude de l’antiquité profane, étaient la source des désordres dont l’Eglise souffrait alors. Paul III ne se contenta pas de fonder, en 1540, sur la proposition d’Ignace de Loyola et de François-Xavier, l’ordre des jésuites, destiné à combattre partout l’hérésie et à raffermir la foi : en 1542, il ressuscita la vieille inquisition dominicaine et la centralisa à Rome par l’établissement d’un tribunal supérieur et universel dont il confia la présidence à l’inflexible Caraffa. Dès ce jour, le plus inoffensif examen des choses de la foi fut interdit. Le cardinal Contarini fut presque disgracié. Tout ce qui sentait la nouveauté fut surveillé, proscrit. En l’an née 1543, Caraffa interdit l’impression d’aucun livre ancien ou moderne sans sa permission ; l’année suivante, parut le premier Index , qui contenait soixante-dix ouvrages, et la persécution et la terreur se répandirent dans toute la péninsule.
Toute la littérature s’en ressentit. L’historien Paul Jove mit sa plume vénale à la discrétion des oppresseurs de son pays. Guicciardini, complice de l’asservissement de Florence, laissa, des luttes de l’ambition, de l’intérêt, de la