‹ Histoire résumée d'ItalieChapitre 184 sur 338 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

haine, de l’envie ou s’abîma sa patrie, un tableau effrayant de netteté, mais où ne trouvent plus leur place ni le regret ni la plainte.

Les poètes évitèrent tout sujet sérieux et traitèrent les autres avee la plus grande froideur. La baguette magique de l’Arioste, elle-même, perdit toute sa puissance. À la place du Roland furieux , Bernard Tasso écrivit Amadis de Gaule. Berni chante les anguilles, le chardon, la peste; Fracastor une maladie honteuse. Dans les arts, on élève plus de forteresses et de palais particuliers que d’églises et de monuments publics. La grande sculpture descend aux détails de l’ornementation; l’art qui avait animé les murailles du Vatican se rabaisse aux proportions du portrait. Sangallo élève à Rome le palais Farnèse, et les citadelles de Civita-Vecchia, d’Ancône, de Florence, de Pérouse. Galéas Alezzi ouvre à Gênes la rue Neuve, et bâtit ces beaux palais des Grimaldi, des Sauli, des Banchi, où ne s’abritent plus la force et l’indépendance, mais l’opulente oisiveté. Benvenuto Cellini, le plus fantasque des caractères du temps, au lieu de s’immortaliser par quelque grande œuvre dont il était bien capable, dépense son talent à des ouvrages d’orfévrerie qui lui rapportent davantage, et le Titien ne consacre sa merveilleuse science du coloris et de l’expression qu’à représenter les grands personnages de son temps. Pour tout dire, en un mot, un effronté et cynique valet, l’ignoble Arétin, devient à beaux deniers comptants l’arbitre du goût et le dispensateur de la gloire, se fait redouter des souverains comme un fléau , et décorer par ses compatriotes du nom de divin!

Un seul homme, qui survivait à toutes les gloires du commencement de ce siècle, Michel-Ange, proteste par sa sombre tristesse autant que par son talent contre cette décadence. A soixante-deux ans, il entreprend, sur la demande du pape, d’achever le couronnement de Saint-Pierre, et commence sa fameuse page du Jugement dernier; maintes fois cependant, au milieu même de son ouvrage, il se sent gagné par le découragement; il s’enferme des mois entiers sans voir personne; il passe des jours sans manger; il a

sans cesse présents à la pensée ces mots qu’il grave au bas d’une statue de la Nuit : « Il est doux de dormir, plus doux encore d’être de pierre1, pendant le règne du mal et de la honte. »

« Grato m’è ’l sonno e piü I’ esser di sasso,

Mentre che il danno e la vergogna dura. »

Le saint-siège, avec Paul III, n’avait cependant pas encore perdu toute ambition temporelle. Quand la guerre recommença entre Gharles-Quint et François Ier, à propos de l’assassinat d'un ambassadeur envoyé par ce dernier à la Porte ottomane, il eut avec l’empereur une entrevue à Busseto, en 1543, et chercha à obtenir quelque agrandissement de lui ou quelque territoire pour scs neveux. Pour aider la bonne volonté impériale, les Farnèse, dépassant les intentions du pape, se mirent en rapport avec les nombreux émigrés, avec les mécontents de Milan, do Naples, de Gêneê. Tandis que les flottes française et turque assiégeaient Nice, et que le duc d’Enghien, dans le Piémont, remportait sur Guasto la victoire de Gérisoles (1544), Pierre-Louis Farnèse, gouverneur pontifical à Plaisance, poussa le réfugié florentin Pierre Strozzi sur Milan.

La paix de Crespy, qui survint peu de temps après, évita peut-être alors une rupture. Un rapprochement complet parut avoir lieu entre le pape et l’empereur. La grossesse de Marguerite, fille illégitime de Gharles-Quint, épouse d’Ottavio Farnèse, en était la cause. Le pape Paul III consentit à ouvrir à Trente un concile pour rétablir, avec l’autorité impériale, l’unité religieuse et politique en Allemagne et en Italie. Charles-Quint, en signe d’alliance, laissait le pape investir son fils Pierre-Louis du duché de Parme et de Plaisance, destiné à protéger au nord les États de l’Église. Les premières séances du Goncile de Trente (1545) parurent mettre le sceau à la cordiale entente de Paul III et de Gharles-Quint. Sous l’impulsion do l’inquisiteur Garaffa et du jésuite Lainez, les Pères maintinrent l’autorité de la tradition catholique, condamnèrent les nouveautés, sommèrent les dissidents de rentrer dans le giron de l’Église ; et l’empereur, fort de l’appui moral

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