LIVRE XIII
dans les entreprises de l’industrie et du commerce ; le noble italien, prenant quelque chose de l’hidalgo, se parade titres sonores et ne fraya plus avec ses métayers qu’il avait traités autrefois en vrai chef de famille. Les règles d’une étiquette mesquine et pointilleuse entravèrent tous les rapports sociaux ; les querelles de préséance entre les divers souverains, et entre les nobles à la même cour, devinrent les plus considérables questions politiques. Les mœurs de toute la nation s’en ressentirent. Une frivolité universelle brisa tous les ressorts de l’esprit et du caractère. Ce qu’il y a de plus national, la passion et le plaisir même, perdirent de leur originalité native. L’ardeur et la jalousie, qui poussaient si souvent l’amour en Italie jusqu’à l’héroïsme ou jusqu’au crime, s’éteignirent dans le froid et mélancolique personnage de Sigisbée.
Les sciences, la littérature et les arts répondirent fidèlement à cet état social. Les deux princes les plus éclairés du temps, Ferdinand de Toscane et Charles-Emmanuel Ier, essayèrent de fonder des académies; mais elles n’étaient occupées, selon la spirituelle expression d’un contemporain, celle de la Grusca même, qu’à convertir les lances en fuseaux. La littérature perdit toute généralité, toute unité, toute force, comme la péninsule; elle ne fut plus animée, comme au temps de Dante et de Pétrarque, d’un souffle national ; la langue écrite elle-même abandonna la grande tradition ; les patois reprirent le dessus comme les municipalités; les poètes populaires ne chantèrent plus que dans l’idiome provincial ; le théâtre de Y Académie fut abandonné pour les tréteaux de la rue.
Quelques faits témoignent suffisamment de cette décadence générale. En Toscane, l’emploi de la méthode d’observation, appliquée principalement par Galilée à l’astronomie, par Torricelli à la physique, excita les craintes d’un pouvoir effrayé de tout; Galilée, pour avoir essayé de populariser dans quelques dialogues ses découvertes sur le mouvement de rotation de la terre autour du soleil, fut mandé en 1633 à Rome, devant le tribunal du saintoffice, obligé de se rétracter et condamné à une prison
perpétuelle. Il ne dut qu’à l’intervention du duc de Toscane, son élève, l’adoucissement de sa peine.
A plus forte raison la littérature s’éloigna-t-elle de tout sujet profond et sérieux. Le temps des épopées, des grandes histoires, était passé. Un certain Boccalini faisait entendre à Fltalie quelques bonnes vérités, dans ses commentaires à la façon de Machiavel sur les histoires de Tacite : « Si l’Italie, dit-il, considérait quelle est cette paix dont elle se vante, elle reconnaîtrait aisément que ce poison de l’oisiveté n’est pas moins déplorable pour elle que la guerre et les maux de ses voisins. » Mais un peu plus loin, en croyant louer sa patrie, il met le doigt sur la véritable plaie, sur cette politique de faiblesse et d’illusion dont elle expiait alors la funeste habileté. « Ce sont, dit-il, d’habiles marchands que les Italiens, en ce qui concerne leur servitude; et ils en trafiquent avec tant d’artifices, qu’en s’accoutrant d’un haut-de-chausse à la sévillane ils donnent à croire que les voilà devenus do bons Espagnols, comme ils se font prendre pour d’excellents Français en se mettant au col une fraise de Cambrai. Mais, lorsque enfin on veut en venir aux résultats, ils vous montrent plus de dents que n’en ont cinquante bottes de scies. » L’illusion est dans les derniers mots, la vérité est frappante dans les premiers.
A part ce Boccalini, les auteurs du dix-septième siècle, repoussant loin de leur pensée ces vérités dangereuses, faisaient de la littérature un jeu d’esprit, du style une affaire d’harmonie et d’images. La pensée n’arrivait plus au jour que travaillée, défigurée, sous la forme d’une pointe. L’idée, le concept ( concetti ) n’était plus qu’un jeu de mots. Guarini, dans son Pastor fxdo , drame pastoral délayé en six mille vers, avait ouvert la voie à la fin du siècle précédent. Marini, le grand corrupteur du goût italien, dépensa dans son poème d’ Adonis toutes les ressources d’une imagination sans vergogne et toute l’intempérance d’un esprit sans mesure. Alexandre Tassoni, dans la Secchia rapita (le Seau enlevé), ne trouva qu'une matière à plaisanteries souvent bouffonnes. François Braceio-