LIVRE XIII
Espagnols qui l’accusaient de liaisons avec les Français, fut mis à mort par ceux qu’il avait conduits contre leurs maîtres.
A Naples le soulèvement alla plus loin. La Sicile était heureuse sous ses vice-rois, en comparaison du royaume de Naples. Tout était taxé depuis longtemps, la viande, le vin, le poisson, la farine. La roue et le gibet faisaient justice des plus récalcitrants, et les cadavres des suppliciés coupés en morceaux étaient encore cloués aux portes de la ville pour servir d’exemple. Le nouveau vice-roi, duc d’Arcos, non-seulement augmenta les gabelles, mais imposa aussi les fruits et les légumes qui avaient été oubliés. Quand on lui représenta la misère des habitants : « Qu’ils vendent leurs femmes et leurs filles, dit-il, et qu’ils payent leurs dettes. » Le mécontentement passa des bourgeois à quelques membres du clergé et de la noblesse; il descendit jusqu’aux lazzaroni eux-mêmes, obligés de renoncer à leur douce indolence pour satisfaire le fisc; et des rixes avec les agents du vice-roi éclatèrent presque chaque jour, au commencement de l’année 1647.
Parmi les agitateurs on remarquait Genovino, employé destitué, un frère carme, et surtout un pêcheur, Thomas Aniello d’Amalfi. Ce dernier ne s’était fait connaître d’abord que par les bons mots dont il assaisonnait dans les rues le débit de sa pêche; mais depuis que sa jeune femme avait été condamnée à une forte amende pour avoir passé en fraude un bas rempli de farine, il se mêlait à tous les groupes et poussait à l’émeute; une première fois, sous couleur d’un jeu fort en vogue, Mazaniello, comme on l’appelait familièrement, rassembla une bande de jeunes lazzaroni, armés de roseaux et de harpons, et les fit défiler devant le palais du vice-roi en adressant des railleries et des défis aux nobles. Le jeu devint bientôt plus sérieux.
Le 7 juillet 1647, un marchand de figues appréhendé par les agents du fisc jetait ses fruits dans la poussière pour ne pas payer l’impôt; la foule commençait à s’ameuter; Mazaniello arrive avec une troupe armée de bâtons, chasse les collecteurs, aux cris de : «Vive le roi d’Espagne 1
mort au gouverneur! » Il va piller le bureau (les receveurs et brûler les registres ; 1 ’eletto s’interpose pour apaiser le tumulte; le peuple le repousse à coups de pierres au cri de vive Mazaniello. Le vice-roi, arrivé sur le théâtre des événements, est à son tour menacé, poursuivi dans l’église de Saint-François de Paule et obligé de promettre de diminuer les impôts. Mais il s’enfuit pendant la nuit dans le Castel-Nuovo et transforme l’émeute en révolution. Genovino fait remarquer que peuple révolté est peuple pendu, s’il ne s’assure l’impunité. La bourgeoisie se joint au peuple pour redemander les bonnes coutumes du temps de Charles-Quint. Mazaniello arme ses bandes, ouvre les prisons, attaque les Espagnols, se rend maître de la ville, et resserre étroitement dans son château le duc d’Arcos. Sous prétexte de traiter avec le chef du mouvement, le duc de Montaleone et son frère Garaffa pénétrèrent en vain dans la ville à la tête de trois cents bandits, attaquèrent Mazaniello, tirèrent sur lui et le manquèrent; le peuple furieux pendit Garaffa qui s’était laissé prendre et nomma Mazaniello capitaine général. Les brillantes promesses n’agirent pas davantage sur le pêcheur, qui refusa au prix de deux cent mille ducats de se séparer de ses frères. Il organisa la ville par quartiers ayant chacun son capitaine; chassa les nobles qui ne voulurent pas s’enrôler et fit arborer partout un drapeau avec l’image de saint Janvier, du roi d’Espagne, et les armes du peuple, pour témoigner de son respect pour la religion et pour le roi en même temps que des volontés populaires1.
Le duc d’Arcos fut obligé do céder; le 13 juillet, il proposa de rétablir toutes les immunités reconnues au temps de Gharles-Quint, et d’accorder au peuple des suffrages égaux à ceux de la noblesse dans la nomination aux magistratures munioipales; le pêcheur d’Amalfi, investi des pleins pouvoirs du très-fidèle peuple de Naples, vêtu d’un riche costume espagnol que l’archevêque l’obligea d’en-
1. Voir l’histoire développée de Mas Aniello dans nos Tribuns et Révolutions en Italie.