LIVRE XIV
pays à pays, de personne à personne; le pouvoir se faisait sentir partout inégalement, mais partout oppresseur. Enfin le pouvoir du saint-siège, Lien plus engagé dans les institutions politiques en Italie que partout ailleurs, venait brocher sur le tout.
Dans les campagnes, les droits de primogéniture, de main-morte, de fkléicommis, le libre pacage, condamnaient la terre à la stérilité; dans les villes, les vieux statuts des corporations et des monopoles récents étouffaient tout commerce et toute industrie. On ne trouvait presque plus de produits naturels dans la contrée la plus fertile de l’Europe, moins encore de produits manufacturés dans des villes qui avaient autrefois couvert les marchés de l’Europe de leurs exportations; et le mauvais état des routes surchargées de péage ne permettait point de transit à cette péninsule, admirablement située, qui avait au moyen âge servi de lien entre l’Europe et le Levant. Le désert s’était fait dans ses campagnes; la Pouille rappelait les temps de la décadence de l’empire romain. Dans le royaume de Naples, les pâturages royaux s’étendaient de cinquante milles en longueur sur une largeur de trois à quinze milles. La maremme gagnait les côtes de la Méditerranée dans la Toscane et leB Etats de l’Église.
La plupart des villes de l’Italie centrale et méridionale étaient dépeuplées, les palais déserts; les maisons tombaient on ruine et ne se réparaient point. La littérature et les arts mêmes, qui avaient résisté jusque-là, avaient suivi le sort commun; aucun nom ne mérite d’échapper à l’oubli à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième siècle.
Avant que le sort de l’Italie fut définitivement réglé , quelques nouveaux souverains, sans être assurés encore de garder leur conquête, cherchèrent à la mériter par des réformes et des améliorations utiles.
Le Bourbon Charles de Naples, conseillé par son ministre Tanucci, prit l’initiative. L’administration des finances et celle de la justice furent entièrement refondues. Une magistrature d’économie paya l’arriéré des dettes et réalisa une
augmentation de trois millions de recettes. Le nombre des crimes, des empoisonnements, diminua; les juifs attirés par des privilèges ravivèrent les transactions; les côtes se mirent à l’abri des ravages des Barbaresques; des lazarets et un collège nautique furent fondés. Dans la Sicile particulièrement, Charles remplaça l’assemblée féodale des états généraux, les trois bras de la Sicile, par une junte presque exclusivement composée de Siciliens. Il commanda à Pascal Cirillo un Code qui devait éclairer le chaos des lois napolitaines. Charles pouvait avec un juste orgueil, à la fin de son règne, énumérer les services qu’il avait rendus au pays dans le décret par lequel il instituait l’ordre de Saint-Janvier, comme pour en reporter le mérite au patron do son royaume. Le palais de Caserte, élevé par l’architecte Vanvitelli avec les débris de Capoue etdePouzzoles, deux autres à Capo-di-Monte et à Portici , le théâtre de Saint-Charles , le plus vaste du monde, et l’hospice des pauvres (l’Albergo), étaient déjà les signes extérieurs d’une incontestable renaissance.
Dans le duché de Parme et de Plaisance, un certain Dutillot, Français d’origine, rendit à don Philippe les mêmes services que Tanucci au roi Charles. Sous son administration, de nouvelles routes furent percées, l’industrie se raviva dans un pays qui avait tant souffert de la guerre. Bien plus, Parme devint à cette époque comme l’Athènes de l’Italie. Les règlements de l’Université furent revus, une académie des beaux-arts, une bibliothèque, créées, et nonseulement des génies nationaux comme le poète Parmi, le savant Rossi, Bodoni, célèbre éditeur, mais des étrangers, le philosophe Gondillac et l’historien Millot , vinrent faire honneur à cette brillante et libérale hospitalité.
Les étrangers eux-mêmes cédèrent au besoin de relever l’Italie. François Ier, comme duc de Toscane, avait envoyé dans ce pays le comte de Richencourt pour réparer avec les sénateurs Rucellaï et Pompée Neri les désordres des derniers Médicis ; comme empereur, à Milan, il fit reprendre ces travaux hydrauliques dont la suspension est pour la Lombardie une menace de mort.