LIVRE XIV
Le saint-siège, malgré l’impuissance à laquelle le condamnaient les souverains catholiques maîtres de l’Italie, suivit l’exemple général. Clément XIII enrichit prodigieusement la bibliothèque du Vatican, par l’acquisition des manuscrits orientaux d’Abraham Ecchelensis; il n’oublia pas même la collection d’antiques du Capitole. Son successeur, l’aimable et doux Benoît XIV, rendit les relations du saintsiège plus faciles avec les États italiens, pour pouvoir se livrer sans embarras à ses goûts délicats et relevés. Quatre académies pour les antiquités romaines et chrétiennes, l’histoire ecclésiastique et le droit canonique, furent fondées à Rome; des chaires de chimie et de mathématiques au collège de la Sapience, une de peinture et une de sculpture au Capitole. La bibliothèque Ottobuoni enrichit celle du Vatican.
Au milieu du dix-huitième siècle déjà les travaux de l’esprit témoignaient d’une sorte de renaissance italienne. Au plus fort de la lutte dont l’Italie avait été le théâtre , J.-B. Vico, dans sa Science nouvelle, cherchait les lois historiques du développement de l’humanité; et le sentiment des tristes retours de son pays de la liberté à la servitude l’empêchait seul peut-être de briser le cercle infranchissable dans lequel il enferma l’histoire. Giannone avait déjà publié Y Histoire civile du royaume de Naples; Muratori laissait un véritable monument d’érudition pour l’histoire de toute la péninsule; Fabroni commençait à écrire ses Vies des Italiens illustres, qui ne manquent ni de science ni de goût; Denina animait d’une pensée philosophique ses Révolutions, et un Jésuite libre penseur, Bettinelli, correspondant de Voltaire, allait jusqu’à écrire sur le passé de son pays un livre intitulé Résurrection de l’Italie. La péninsule semblait par l’histoire reprendre conscience d’elle-même.
Dans les lettres proprement dites, les deux plus célèbres poètes lyrique et dramatique du temps, Frugoni et Métastase, avaient encore souvent l’afféterie, la redondance du siècle précédent. Cependant le premier avait parfois, dans le vers sciotto surtout, un mouvement, un coloris qui eussent
produit quelque chose de durable, s’il avait rencontré de grands sujets; et Métastase savait varier le plaisir chéri des Italiens avec une richesse d’invention et d’harmonie qu’atteignait seule la musique de Pergolèse. Enfin, Algarotti, dans ses Essais sur des sujets graves, Apostolo Zeno dans ses tragédies historiques imitées de Racine, Mafféi dans ses travaux critiques et dans sa tragédie de Mérope, montrèrent de loin un but plus élevé et plus sérieux.
Le Jansénisme et la philosophie française ; Léopold I" ; Tannée!; Tl milan ; Charles-Emmanuel III (lïM.II#*).
L’ avènement de nouveaux princes, la paix de quarante ans dont jouit l’Italie, favorisèrent pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle cette régénération de la péninsule qui suivit la chute de la domination espagnole.
En 1759, Charles de Naples, en devenant roi d’Espagne par la mort de son père, laissa sa première couronne à Ferdinand IV, son second fils, qui, encore jeune, resta sous la tutelle de Tanucci. Après la mort de don Philippe de Parme (1765), Dutillot conserva aussi l’autorité sous Ferdinand, encore mineur. Les deux ministres réformateurs furent plus puissants que jamais. Dans la Toscane, la même année, le jeune Pierre-Léopold Ier, investi du grand-duché par son père François, était un prince pénétré de l’amour du bien et plein de bonne volonté pour l’accomplir.
A la faveur du pacte de famille conclu (1761) entre tous les Bourbons de France, d’Espagne et d’Italie, la péninsule s’ouvrit tout entière aux idées françaises. Là où l’inquisition romaine et espagnole avait régné si longtemps, pénétrèrent tout à coup et en même temps , avec la littérature , le jansénisme du dix-septième siècle et la philosophie du dix-huitième. Rien n’était plus menaçant pour l’Italie tout ecclésiastique et féodale de la domination espagnole. Imprégnées de l’esprit français, les nouvelles cours ne se contentèrent pas de favoriser la propagation des idées venues du pays qui en défrayait alors toute l’Europe : sous leur