LIVRE XVII
Cette résistance, favorisée par la nature des lieux, suffit pour entretenir les espérances et ranimer les passions italiennes. La France et l’Angleterre avaient offert leur médiation dans cette guerre de l’indépendance, et le gouvernement français répétait encore par la bouche du général Gavaignac que les traités de 1815 ne pouvaient servir de bases à la paix. A Turin, Charles-Albert retirait lentement ses vaisseaux de l’Adriatique ; il n’avait pas encore renoncé à tout espoir. Mais l’effervescence s’était accumulée principalement dans les États romains et dans la Toscane, où s’étaient réfugiés tous ceux qui avaient dû quitter le champ de bataille de la Lombardie.
Là les passions radicales, affranchies du frein des partis modérés, ne savaient plus ce que c’était que la prudence. On ne se proposait plus que Venise pour exemple; on ne pouvait rien faire, disait-on, avec les princes. Le roi de Naples était un parjure qui ne voulait ni indépendance ni liberté. Pour le roi Charles-Albert, il était au moins un tiède ou un malhabile ; le pape Pie IX n’avait plus qu’une conscience timorée. Il fallait faire une guerre de peuple, constituer l’Italie en une république unitaire ou fédérative, et se lever comme un seul homme contre l’Autriche. C’est ce que répétaient les clubs sur tous les tons, à Rome, à Bologne, à Florence, à Livourne, à Gênes même.
Pie IX, le grand-duc de Toscane, Charles-Albert, avaient grand’peine à résister à ces emportements de l’opinion aigrie par les revers, exaltée par des rêves. Le 5 septembre l’insurrection de Livourne suscitée par Guerrazzi donna un élan nouveau au mouvement révolutionnaire. Le grandduc chargea le professeur Montanelli de former un ministère. Le pape se décida enfin à sortir par un moyen quelconque de ses tergiversations qui perdaient tout : il appela (le 15) au ministère le seul homme peut-être qu’il eût parmi ses conseillers, l’ancien ambassadeur français, Rossi.
Celui-ci entreprenait une rude tâche dans un moment bien difficile ; il venait essayer de faire triompher la raison au milieu du règne des passions. Réorganiser civilement les États romains, pratiquer loyalement la constitution,
rétablir les finances, la police, telle était sa politique intérieure. Au dehors il ne reniait pas la cause de l’indépendance; mais il ne pensait pas le moment venu d’y travailler encore. En tout cas , il ne croyait pas que les passions radicales et les peuples y pussent suffire sans les souverains; il préparait seulement l’avenir, en ménageant une ligue des États italiens, en réorganisant l’armée, en s’efforçant de rallier les peuples et les princes. En eflet il encourageait l’abbé Rosmini à rédiger pour l’Italie un projet de constitution fédérale qui devait investir une diète résidant à Rome du pouvoir de régler les intérêts nationaux et généraux de la péninsule. Le 8 octobre Montanelli faisait également entrer dans son programme la formation d’une constituante italienne; et Gioberti en Piémont convoquait un congrès à Turin, pour faire prévaloir les mêmes idées d’union sinon de fusion complète.
Le gouvernement de Rossi n’était donc point en opposition avec les tendances de la péninsule. Mais son tempérament d’homme d’Etat n’allait point aux passions aventureuses qui s’agitaient. La papauté, il prétendait la maintenir dans toute son indépendance et sa dignité comme « la dernière grandeur vivante de l’Italie»; il la réconciliait seulement avec les nécessités et les conditions du temps présent. Pour l’Italie, il ne voulait point entendre parler d’unité, mais seulement d’union ; ce n’était point une constituante élective qu’il chargeait de fixer ses destinées, mais un congrès do plénipotentiaires; tous principes de prudence, que les passions n’étaient point disposées à écouter. Le plus malheureux surtout, fut que Rossi était particulièrement antipathique à toutes les classes, à tous les partis dans la péninsule. Les rétrogrades criaient au proscrit de 1815, les radicaux à l’ami de Metternich; les libéraux n’osaient s’enrôler sous un chef aussi impopulaire.
Rossi poursuivit sa marche avec courage, n’opposa aux injures que le dédain. C’était, le 15 novembre, l'ouverture du parlement qu’il avait convoqué; il devait donner connaissance de son programme. Comme il venait de descendre de voiture et traversait d’un pas ferme et la tête haute