LIVRE III
conduite de la prophétesse Gambara, sortant de la Scandinavie pour commencer leurs longues migrations. Après avoir si souvent changé de demeures, ils étaient constitués plutôt comme une armée que comme une nation. Us marchaient sous la conduite de ducs ou commandants de mille hommes, de centeniers ou sculdahis, selon l’expression lombarde, et de dizeniers; les premiers étaient ce qu’on appelait les compagnons particuliers ou gasmdes du roi héréditaire.
La guerre était encore toute leur existence, et ils la faisaient en vrais barbares. Narsès qui avait enrôlé quelquesuns d’entre eux, durant sa lutte contre les Goths, les renvoya, effrayé de leurs excès. Ils nourrissaient depuis longtemps contre les Gépides une vieille haine, accrue encore depuis leur établissement auprès d’eux, en Pannonie. Le roi Alhoin n’y mit fin que lorsqu’il eut tué de sa propre main leur roi Gunimond. Il se fit une coupe de son crâne, et contraignit sa belle et royale fille, Rosamunde, à le recevoir pour époux, en enrôlant dans son armée les débris des Gépides. Le christianisme d’Arius ne changea guère ces sectateurs d’Odin, encore attachés à de vieilles superstitions qui sentaient la magie la plus sauvage.
L’invasion d’un pareil peuple eut un caractère terrible. Alboin no venait point comme Théodoric conquérir la péninsule au nom de l’empire romain, moins encore pour en conserver ou en relever les vieilles institutions politiques. Il abandonnait la Pannonie à ses alliés les Avares, à la condition qu’elle lui serait rendue s’il ne réussissait pas dans son entreprise; mais il était décidé à tout pour l’échanger contre un climat plus beau et des terres plus fertiles. Ignorant des ressorts de l’administration impériale, plein de mépris pour les Romains, il ne devait ménager ni les choses ni les hommes. Un nombre considérable de Bulgares, de Suèves, 20 000 Saxons, tous païens, et plus sauvages, s’il était possible, que les Lombards, ajoutaient encore à la terreur que répandait par avance l’armée d’invasion. Cette fois, c’était bien à une spoliation et à une servitude complètes qu’il fallait s’attendre.
Longin, l’exarque, avait laissé les provinces frontières dans l’abandon ; tout s’enfuit lorsque les premières bandes descendirent les Alpes, pillant et massacrant. Le patriarche d’Aquilée chercha un asile dans l’île de Grado ; Padoue, Mantoue opposèrent seules une vive résistence, et restèrent quelque temps indépendantes ; mais en moin d’un an toute la Vénétie fut conquise ou plutôt ravagée. Alboin y laissa un de ses gasindes, son neveu Gisulf, avec un certain nombre de guerriers ; ce fut le premier duc du Frioul.
L’année suivante (569), Alboin entra dans la Ligurie; l’archevêque de Milan, avec les plus riches bourgeois de la ville, s’enfuit à Gênes. Cet exemple fut imité dans les autres grandes villes ; Pavie seule, protégée par le Tessin et le Pô, défendue par de solides fortifications, soutint un siège de trois ans. Pendant qu’une partie des siens en formait le blocus, Alboin répandit ses guerriers sauvages dans la Toscane, dans la vallée du Tibre. Une partie de l’Emilie, Ravenne et la Pentapole, Rome enfin, échappèrent à ses armes, et prirent un accroissement considérable par le grand nombre d’habitants des autres provinces qui s’y réfugièrent. Mais Alboin laissa au moins dans Spolète, entre Ravenne et Rome, un duc qui devait être comme une menace suspendue sur ces deux villes.
De retour devant Pavie qui succomba enfin en 572, le sauvage vainqueur voulait faire massacrer tous les habitants de la ville et la raser, pour effrayer ceux qui résistaient encore au nord, à Gênes et dans les villes de la Vénétie. Son cheval broncha au moment où il y faisait son entrée : c’était un signe menaçant ; il épargna la ville, en fit sa capitale et prit sa résidence dans le palais qu’y avait fait bâtir Théodoric. Cependant le présage s’accomplit. Alboin célébrait sa victoire dans un grand banquet, et buvait à ses succès dans le crâne de Cunimond. Il invite sa femme Rosamunde à lui faire raison en vidant la même coupe. Rosamunde obéit à son seigneur ; mais quelques jours après, de concert avec Helmilchis, porte-bouclier de son mari (573), elle le fait assassiner par un de ses gasindes. Elle espérait obtenir la couronne pour son complice;