LIVRE XVIII
par ses penchants libéraux dans la famille la plus abolutiste du Piémont, avait été tenu longtemps à distance par le gouvernement de Charles-Félix. L'expérience de l’Italie et la sienne, de longs voyages dans les grands pays de l’Europe, lui avaient déjà donné toute la maturité du génie. Économiste distingué, avec des idées larges et un goût prononcé pour le libre échange, il fit voter d’abord des chemins de fer et provoqua des traités de commerce avec l’Angleterre et la Hollande. Devenu enfin président du conseil, financier hardi, politique sincèrement libéral et constitutionnel, ennemi déterminé de toute réaction, mais aussi de toute passion révolutionnaire, orateur lucide, communicatif, qui frappait moins les imaginations qu’il n’entraînait par la réflexion, il communiqua à toutes les branches du gouvernement une impulsion nouvelle. Les chemins de fer et les lignes télégraphiques couvrirent le Piémont; des traités de commerce facilitèrent la circulation des marchandises; un cadastre donna des garanties à la propriété foncière ; le clergé fut attaqué dans ses vieilles prérogatives, suivant la tradition des lois Siccardi. Au sujet de la proposition de la suppression des corporations religieuses inutiles, au profit non du trésor, mais d’une caisse ecclésiastique, les députés les plus connus de la droite, MM. Solar de la Marguerite, de Viry, de Rével, livrèrent un rude combat. M. de Gavour riposta vivement, laissant la défense du projet de loi pour le côté moral à M. Ratazzi, auparavant chef de la gauche, maintenant rattaché à la politique ministérielle par le président du conseil, qui savait choisir les hommes.
La cour de Rome fulmina l’excommunication majeure contre tous ceux qui avaient proposé, approuvé, sanctionné la loi : le roi lui-même fut atteint. Mais le Piémont y gagna de devenir comme le centre du mouvement libéral de l’Italie. Les exilés, les mécontents s’y réfugièrent de toutes les parties de la Péninsule. C’était le seul pays où il y eût une presse comme une tribune. Depuis longtemps la poésie se taisait sur une terre attristée : mais le patriotisme faisait vibrer des accents plus graves. Gantù conti-
L’ITALIE
nuait son Histoire des Italiens , Mamiani publiait ses Essais de philosophie civile, Montanelli ses Mémoires sur l’Italie, Carlo Boggio étudiait les Rapports de l’Eglise et de l’Èlat. Toute l’Italie tournait ses regards et ses espérances vers le Piémont.
C’était beaucoup d’avoir montré qu’une vieille dynastie pouvait vivre en Italie avec la liberté constitutionnelle; mais il fallait au dehors relever le Piémont de la défaite de Novare et du triste traité qui l’avait suivie. La guerre contre l’Autriche était encore impossible; les démêlés qu’il avait avec elle au sujet des réfugiés lombards n’y pouvaient mener. L’occasion se présenta lorsque éclata la guerre de Crimée en 1853, entre la France et l’Angleterre d’une part et la Russie. Un souverain nouveau s’élevait dans l’Europe occidentale. A la république française avait succédé en 1852 l’empire de Napoléon III. Quoique le nouvel empereur eût, comme président de la république, envoyé une armée française contre le triumvirat romain et ramené le pape à Rome, on n’ignorait pas ses sympathies italiennes qui dataient de l’insurrection de la Romagne en 1831. Dans la guerre qu’elles avaient entreprises contre le tzar de Russie Nicolas, pour protéger Constantinople, la France et l’Angleterre ne rencontraient de la part de l’Autriche qu’indécision et défiance. La pensée de Cavour fut d’opposer à cette inertie indigne d’une grande puissance une intervention active dans la guerre où se décidaient les destinées de l’Orient, peut-être de l’Europe. L’Angleterre ne demandait qu’un corps de troupes qu’elle s’offrait à entretenir. Le Piémont rejeta le rôle de mercenaire et voulut payer sa propre gloire. Il entra dans l’alliance anglo-française au même titre que les deux grandes puissances : il s’engagea à entretenir 15 000 hommes pendant la durée de la guerre : la France et l’Angleterre de leur côté garantissaient l’indépendance du territoire sarde, précaution nécessaire contre les menaces autrichiennes en 1853. C’était un coup habile et hardi.
Le Parlement ne fut pas unanime pour approuver la guerre. Si le parti italien et patriote soutenait le ministère,