LIVRE XVIII
la droite l’accusa d’imprudence. Rien ne put tenir contre la parole convaincue, lucide et élevée du ministre. Sans braver l’Autriche, sans sortir du cercle de la discussion présente, il laissa pénétrer dans son discours des espérances que les cœurs patriotes surent comprendre : « La neutralité, dit-il, souvent possible pour les États de premier ordre, l’est rarement pour ceux du second.... La neutralité est rarement heureuse : son fruit le moins amer est de fournir un aliment aux suspicions et aux haines des partis. » Grâce au comte de Gavour, le combat de la Tchernaia, où les premiers soldats de l’Europe admirèrent le courage des bersaglieri et la sûreté du tir de l’artillerie piémontaise, fut pour le roi de Sardaigne un commencement de revanche de Novare.
Le Piémont avait été à la peine, il fut à l’honneur. Appelé au Congrès de Paris (1856), M. de Cavour profila habilement encore de cette occasion pour attirer l’attention de la diplomatie sur la situation alarmante de l’Italie, occupée par les étrangers, et sur le Piémont lui-même, exposé à d’incessantes menaces. Le blâme ne tombait pas sur la seule Autriche, mais sur les gouvernements italiens, sur le saint-siège, sur le roi de Naples. Cependant les demandes des plénipotentiaires sardes n’avaient rien d’hostile ; ils se bornaient à souhaiter que le pape gouvernât et se maintint avec une armée nationale levée par la conscription. La conférence des diplomates fut tout à l’avantage de l’Italie. Le cri fut général contre Ferdinand de Naples : lord Clarendon le blâma hautement, et soutint avec tant de chaleur la cause de l’Italie que la cour de Turin, ainsi que de nombreux patriotes, firent reposer sur l’Angleterre des espérances dont l’avenir devait montrer la vanité. L’ambassadeur d’Autriche obtint, il est vrai, une sorte de déclaration de neutralité des grandes puissances; mais la question italienne n’en avaitpas moins été posée devant le tribunal européen; et l’Italie, éprouvée par dix nouvelles années de malheurs, était peut-être mieux en mesure que jamais de la résoudre si une occasion favorable s’offrait enfin à ses efforts.
i/lTÀLIE.
Éclairés maintenant sur leurs vrais intérêts, les Italiens avaient abjuré les vaines fictions qui les avaient perdus, et le mysticisme subversif de Dio e popolo et le mysticisme conservateur de Gioberti : l’Italie sous la direction du pape. C’en était fait du carbonarisme et du néo-guelfisme. Le Piémont était sorti moralement de ses étroites limites : nouvelle patrie de tous les émigrés, refuge des lettres italiennes et des espérances patriotiques, pays militaire et réorganisateur, il était devenu comme le centre d’une Italie qui n’existait pas encore sur la carte, mais qui était désormais fondée dans le cœur des peuples. Les esprits les plus portés à l’ancien fédéralisme se rattachaient à l’unité piémontaise, à l’idée piémontaise, comme on disait : l’héroïque et vertueux Manin, en dépit des colères de Mazzini immobile dans son fanatisme égoïste, acceptait la monarchie italienne sous le sceptre de Victor- Emmanuel. Par une ancienne habitude des sociétés secrètes, on avait pris un symbole mystérieux' des espérances nationales : VERDI, composé des initiales de ces mots : Vittorio Emmanuele Re d’Ilalia.
L’Italie existait dans les âmes, mais en même temps elle sentait l’illusion qui l’avait perdue, et savait qu’elle ne pouvait rien seule. Il lui fallait un allié puissant et généreux; elle l’avait espéré inutilement dans l’Angleterre, elle le trouva dans la France impériale. Une nouvelle révolution était imminente en Italie. D’une part, le seul fait de l’existence d’un gouvernement libre en Italie suffisait pour entretenir une agitation perpétuelle à Milan, à Rome et à Naples; et de l’autre, celui qui avait relevé l’empire en France, Napoléon III, pensait qu’une guerre libérale en Europe était le meilleur moyen de relever la considération de la France au dehors et de s’affermir luimême sur le trône qu’il venait d’occuper.
Une entrevue qui eut lieu en septembre 1858, entre Napoléon III et M. de Cavour, à Plombières, fut l’origine do ce qui devait arriver. Le 1" janvier 1859, l’empereur l’annonça à l’ambassadeur d’Autriche en ces termes : « Je regrette que nos' relations avec votre gouvernement ne soient msT. d’italie. 37