LIVRE XIX
péraments deM. do Cavour. On remarqua le ton au moins péremptoire avec lequel, dans la circulaire du 3 janvier, comme dans ses discours, il affirma le droit de l’Italie sur Home et sur Venise. Dans le projet d’arrangement dont il saisit le gouvernement français, à la fin d’août 1861, en l’invitant à le proposer à la cour de Rome, on surprit le même caractère. La base de ce projet était la séparation complète de l’Église et de l’État : l’Église libre dans l’État libre, comme s’était exprimé de Cavour. Mais, en redemandant Rome comme capitale au nom de la logique politique et des nécessités de l’unité italienne, Ricasoli ne semblait tenir aucun compte des intérêts, des opinions ou des préjugés des autres nations engagées dans l’affaire. En s’adressant à l’Église, au nom de la raison humaine et de la civilisation moderne, il prenait un ton de docteur ou de juge qui gâtait les meilleurs arguments. La politique est le grand art des nuances. Thouvenel, ministre des affaires étrangères de France, ne crut point devoir prendre cette proposition sous son patronage, et le pape en plein consistoire y répondit par une des plus violentes allocutions qu’il eût encore prononcées contre la révolution italienne.
C’était un échec pour M. Ricasoli et qu’il sentit vivement. Il n’avait pas encore pu compléter son ministère au commencement de l’année 1862. On lui reprochait de préférer l’alliance toute morale de l’Angleterre à l’efficace alliance de la France ; un autre homme d’Etat, M. Ratazzi, eût été vu avec plus de plaisir. L’impatience agitait encore les sociétés nationales dont l’action avait déjà plusieurs fois précipité le mouvement italien et que M. Ricasoli avait jusque-là calmées par son influence morale. Une réunion du comité national de Prévoyance , organe de Y Union démocratique, était annoncée avec la présence de Garibaldi, à Gênes, pour le 9 mars. Interpellé à ce sujet, 25 février, M. Ricasoli, qui condamnait cependant ces démonstrations anti-pontificales, ne prétendait pas empêcher la réunion du 9 mars. Peut-être n’était-il plus l’homme delà situation. Il céda la place, après un vote de défiance, le 3 mars 1862, à M. Ra-
tazzi. Gc nouveau ministre comptait plus sur l’appui de la France que sur celui de l’Angleterre, se confiait plus dans l’emploi des moyens dilatoires que dans l’usage de moyens comminatoires pour la solution delà question romaine; et il était décidé à ne point se dessaisir de la conduite et de la direction des affaires en faveur des exaltés qui n’étaient pas bien vus par le gouvernement français. Le programme qu’il développa le 8 mars et qu’il annonça aux puissances étrangères le 17, tandis que Garibaldi tenait réunion populaire à Gènes, n’était pas sensiblement différent de celui de Ricasoli, au sujet de Venise et de Rome particulièrement. Il n’abandonnait pas le mandat que le roi avait reçu do l’Italie, disait-il, sur ces deux villes. Mais il voulait la paix à l’extérieur et la conciliation au dedans; tout dépendait de sa conduite.
Une visite du roi Victor-Emmanuel II, à Naples où vint le prince Napoléon (Jérôme), son gendre, connu pour ses sympathies italiennes, un contrat passé avec une compagnie française pour l’exécution des chemins de fer, la fusion de l’ancienne armée du Sud dans l’armée régulière, quelques réformes utiles, permirent au ministère nouveau de s’asseoir. Le parti de l’action fut un instant contenu; la goutte arrêta l’agitation que Garibaldi avait voulu provoquer. Mais la question romaine était pour Ratazzi comme pour les autres la première préoccupation. Le gouvernement français lui-même, sans croire que l’acquisition de Rome comme capitale fût nécessaire à l’Italie, pensait qu’il était temps de faire quelque chose pour mettre fin à l’antagonisme de deux causes que ses traditions religieuses et politiques recommandaient à titre égal à ses sympathies; il voulait mettre fin à un statu quo aussi nuisible à l’une qu’à l’autre et ouvrir la voie à un arrangement. Dès le commencement de l’année, l’ambassadeur français près la cour de Rome, M. de la Valette, avait été chargé de demander au gouvernement pontifical s’il entendait toujours apporter au règlement de ses rapports avec le régime nouveau établi dans la péninsule la même inflexibilité, ou si l’expérience ne lui commandait point de se résigner, sans re-