LIVRE XX
ner. Les petits-fils de ceux qui ont fait la révolution d’Italie seront les premiers à en récolter les fruits. Il n’est réservé aussi qu’à l’avenir d’amener le retour de la paix complète entre l’État et l’Église. Les dernières années de Pie IX ne parurent pas conduire ce problème près d’une solution autre que celle des faits accomplis.
« A Rome, » avait dit Pie IX, « le chef de l’Etat ne peut être que souverain ou captif 35. N’étant plus souverain qu’au Vatican où il conserva d’ailleurs ses gardes, scs ministres, les ambassadeurs accrédités auprès de sa personne, et continua à entretenir en toute liberté ses communications avec le monde catholique et les autres États, il crut de sa dignité de se considérer comme prisonnier. Il ne sortit plus du Vatican et suspendit les cérémonies solennelles de l’Église catholique, même de Saint-Pierre de Rome. Il se refusa à mettre le pied dans la ville, où le roi d’Italie d’ailleurs ne vint que rarement, au palais Quirinal qu’il avait choisi. Le chef infaillible de l’Église ne voulait pas contempler dans Rome les temples protestants ouverts, les couvents fermés, les demeures vides des ordres religieux supprimés. Il se complut, prisonnier moral, captif volontaire, à remettre en honneur les chaînes de saint Pierre. Il en est resté, dans la même ville, deux souverains, deux cours, avec leurs représentations diplomatiques au Vatican et au Quirinal, deux partis fort tranchés, les Italiens et les papalins.
La papauté n’en a été ni moins riche ni moins puissante au point de vue religieux, et elle a semblé même emprunter à cette captivité, en même temps qu’au caractère de Pie IX, une sorte de grandeur. La première fois que le gouvernement italien voulut faire remettre au Vatican la rente de trois millions deux cent mille francs de l’indemnité qui lui avait été réservée par la loi des garanties, Pie IX n’a pas voulu la recevoir. L’Église universelle vint à son aide avec le denier de Saint-Pierre, organisé dans toute la chrétienté par les soins du cardinal Antonelli. Ce tribut volontaire s’éleva à dix-huit millions, avec lesquels le pape put entretenir sa maison, ses cardinaux, payer les
PIE IX ET VICTOR-EMMANUEL II
retraites de ses officiers ou employés, soutenir les évêques ailleurs persécutés ou dans le besoin, fonder ou entretenir ses œuvres pies, et se constituer une rente perpétuelle qui, à sa mort, s’est trouvée être de trois millions et demi pour ses successeurs. Mendiant opulent, qui avait des finances considérables à administrer, un actif et un passif qui se renouvelaient sans cesse, il disait un jour en plaisantant : « J’ai le sac de saint François, se remplissant toujours et toujours se vidant. »
G’est ce pontife, captif et libre tout à la fois, que des princes, de grands personnages de toute nation et de toute religion, vinrent visiter aussi bien que la foule des pèlerins catholiques. Pie IX vit accourir à lui plus de sujets, apportant l’offrande volontaire de leurs tributs, que potentat au monde. Parmi les princes protestants, le prince et la princesse de Galles, les fils de l’empereur de Russie, appartenant à l’Église grecque, parmi les catholiques, l’empereur du Brésil, visitèrent le Vatican. — « Je ne suis qu’un pauvre vieillard,» disaitPieIX un jour, « les catholiques me portent, voilà ma force. » — Des évêques et catholiques français lui apportent un jour sept millions : « Vous payez des milliards aux Prussiens, » leur dit-il, « et vous m’apportez des millions; grande nation! » Les Romains de toutes les opinions, ne pouvant être reçus en corps, venaient parfois tâcher d’apercevoir à la fenêtre de sa chambre aux rideaux jaunes unis, du second étage où il avait son simple lit de fer, ce vieillard aux cheveux et aux habits blancs, dont ils pouvaient parfois surprendre comme la pâle et mélancolique apparition.
Et dans ce domaine religieux, quelle autorité absolue et étendue ! Maître du dogme, résumant l’Église en sa personne et élevé au-dessus d’elle, seul docteur et pasteur, pour ainsi dire, il développe le dogme. Emporté dans les mystiques régions, au fur et à mesure qu’il quitte du pied la terre, après avoir fait la Vierge sans tache, c’est Joseph qu’il érige en patron de l’Église. Il fait des dieux 1 Invisible aux yeux profanes, mais voyant et prophète au fond de son palais, il surenchérit dans le merveilleux, il réha-