LIVRE II I
une crise depuis longtemps prévue dans les destinées de Rome et de l’Italie vers le commencement du huitième siècle, en 715, en les détachant de Constantinople et de l’empire byzantin, pour les tourner tout à fait du côté des nouvelles nations de l’Occident.
Ce fut la proscription du culte des images, par l’Empereur Léon l’Isaurien, dans toutes les provinces de l’empire d’Orient, c’est-à-dire aussi en Italie, qui en fut l’occasion.
Les images des saints étaient déjà très-chères aux Italiens. La peinture et la statuaire religieuse, quoique dans un temps de décadence, occupaient un grand nombre d’artistes et surtout de moines. Rome particulièrement devenue, avec le temps, de politique tout ecclésiastique, était la ville de tous les saints, de tous les martyrs, qui y avaient leurs chapelles, leurs reliques, leurs représentations, comme elle avait autrefois réuni les statues de tous les dieux. Le Panthéon, nommé depuis sainte Marie Rotonde, avait été consacré à tous les saints et martyrs. Or le nouveau pape, Grégoire II, était un homme en qui se confondaient le zèle religieux et l’ambition mondaine. Sorti, comme ses prédécesseurs immédiats, de l’élection populaire, et héritant déjà d’une sorte d’indépendance née des troubles précédents, il soutenait les Romains de ses ressources, à la suite d’une inondation du Tibre, rachetait Gumes, à prix d’argent, des mains des Lombards, qui l’avaient surprise, et rétablissait le monastère du mont Gassin qu’ils avaient ruiné. Il envoyait le missionnaire Boniface porter dans la Germanie la religion et la domination romaines, et il essayai t de ramener le patriarche de Constantinople à l’esprit de concorde. Enfin il possédait en Italie, par son activité et ses bienfaits, l’autorité dont avait joui avant lui le grand pape contemporain de Théodelinde.
Lorsque l’exarque de la cour d’Orient, Paulus, voulut faire exécuter l’édit iconoclaste de Léon, le pape réclama le premier : « Tous les peuples de l’Occident », écrivit-il à l’empereur, « vénèrent ce saint Pierre dont tu nous menaces si orgueilleusement de renverser l’image. » A cette voix, les Romains s’arment au nom du pape, chef naturel de
cette révolte religieuse. Paulus est obligé de se retirer. Le pape est déclaré père de la république romaine, et devient un véritable prince dans Une ville libre, parce qu’il a été son défenseur. Ce succès est aussitôt, pour les Italiens de l’exarchat, le signal de l'affranchissement. Les villes de la Pentapole se donnent des ducs indépendants, comme les Vénitiens. Les habitants de Ravenne massacrent Paulus. Plusieurs villes, entre autres Bologne, se donnent à Luitprand, à la condition de garder leurs lois, ce qui leur est accordé, contrairement à la coutume lombarde généralement suivie. L’exarchat parut tomber en dissolution. Rome, Ravenne avaient imité Venise, qui la première avait donné l’exemple de secouer le joug byzantin. La vieille nationalité italienne, entre les Lombards et les Byzantins également haïs, se réveillait.
Mais c’était le moment même où le roi Luitprand rendait au royaume lombard la paix et la puissance. Ses additions au code de Rotharis témoignaient du désir d’approprier davantage les coutumes lombardes à la nature et aux vieilles institutions du pays. L’abaissement du taux de la composition, l’affranchissement facilité, les filles appelées à succéder, à défaut des frères, à la totalité de l’héritage paternel, la substitution de peines nouvelles à l’esclavage dans certains cas, autant de souvenirs réveillés de l’ancien droit romain, étaient les signes non équivoques d’un adoucissement des mœurs germaniques. L’orthodoxie du roi ne laissait rien à désirer. Il confirmait au saint-siège la possession de ses domaines dans les Alpes cottiennes. Il poursuivait avec rigueur, parmi les Lombards, les derniers restes du paganisme, les magiciens et les sorciers, les sacrifices au pied des arbres et les prières au bord des sources; il prêtait l’appui de son bras temporel aux prescriptions ecclésiastiques et couvrait le sol de tant de fondations pieuses, que les artistes de Corne ( magistri Comacini) ne suffisaient point à élever les basiliques pour le culte, et les cloîtres pour les congrégations. Sous l’empire d’une foi commune, le mélange des populations devenait plus actif; les affranchissements, les mariages entre Lom-