LIVRE IV
chute de l’empire grandissait même la papauté. L’apparition à cette époque des Fausses décrétales , qui étaient comme une protestation de l’Église, groupée, serrée, même au prix de ses libertés, autour do son chef, en faveur de l’unité, en est une preuve. Au commencement de l’année 844, le pape Sergius chercha à faire l’expérience de son pouvoir; il se fit introniser à Rome sans la confirmation impériale. Mais la faiblesse de l’empire n’était-elle pas aussi une perte sensible pour l’Italie et le pape? Un nouvel ennemi, les Sarrasins, que Charlemagne avait tenus en respect, étaient apparus; ces me'créants, maîtres de la Sicile moins Syracuse, et de la ville de Bari dans la péninsule, pénétrant jusqu’à la capitale de la chrétienté, pillaient l’église Saint-Pierre hors des murs. N’était-ce pas une raison pour les deux pouvoirs de ne pas se diviser? Le cœur de la chrétienté même était menacé.
Envoyé par Lothaire, avec le titre de roi, en Italie, l’aîné des fils de l’empereur, Louis, fit d’abord réviser l’élection de Sergius par une réunion de vingt-trois évêques italiens, que le pape une fois reconnu réprimanda, il est vrai, vivement pour cette hardiesse. 11 marcha ensuite à la tête des Lombards contre les Sarrasins, et les refoula jusqu’à Gaëtc; mais bientôt une partie de son armée périt dans une embuscade. Aussitôt une flotte sarrasine remonta le Tibre : la capitale du christianisme allait devenir une bourgade mahométane; le pape fit fermer les portes et jeta les chrétiens aux murailles. Mais la rive gauche n’avait point de remparts. Saint-Pierre et Saint-Paul furent dévastés, un autel d’argent enlevé dans la première église, tous les environs pillés. Sergius mourut dans l’épouvante. On élut dans le trouble un noble et riche romain, Léon IV. Celui-ci profita du départ des infidèles, qui voulaient revenir en force, pour faire construire quinze tours et des remparts sur la rive gauche que l’on appela depuis la cité Léonine; il arma les Romains ; il appela les Italiens de Naples et de Gaëto à la défense d’Ostie, passa lui-même la flotte et l’armée de terre en revue quand les infidèles apparurent, anima les combat-
tants de sa présence et vit fuir les Sarrasins. C’était le second pape qui sauvait Rome des barbares, et le premier qui protégeait contre les Arabes la civilisation chrétienne !
Devenu empereur après la mort de Lothaire, n’ayant cependant que l’Italie, dépouillée cette fois des annexes de la Lorraine, de la Bourgogne et même de la Provence (855), Louis II, plus raisonnable que ses prédécesseurs, se borna à bien gouverner, à bien défendre la part qui lui était échue; et, si un royaume italien eût pu vivre alors, cet homme prudent et énergique l’eût constitué sans doute. Il fixa les conditions du service militaire imposé aux vassaux des comtes et des gastaldes, aussi bien qu’à ceux des évêques et des abbés. Tout à ses devoirs de roi et de chrétien, il chercha à adoucir les maux de ses sujets. En 860, pendant un hiver excessivement rigoureux et une disette, il s’allia avec l’empereur d’Orient, Basile le Macédonien, contre les Sarrasins, et, grâce à ses secours, vint assiéger le poste des Sarrasins à Bari et l’emporta (870); mais l’empereur d’Orient, dans un langage assez dédaigneux, s'attribua à lui seul tout le mérite de cette victoire, et Louis II put s’apercevoir le premier que les rois carolingiens détachés de l’empire en décadence avaient aussi peu de force que les rejetons d’un arbre puissant déjà frappé de mort.
Louis II se trouva en effet en face de la papauté et de la féodalité italienne qui, là comme partout, avait grandi à l’ombre de l’empire. Le successeur de Léon IY, Nicolas Ier, renouait alors avec énergie la tradition de la puissance pontificale interrompue après Grégoire le Grand ; il luttait avec le patriarche Photius en Orient, sans craindre le schisme, avec l’esprit indépendant du tout-puissant archevêque de Reims, Hincmar, en France; il rattachait la Moravie et la Bohême, nouvellement converties à l’Église latine, convertissait le roi des Bulgares, Bogoris, et, le premier, forçait, dans une circonstance célèbre, un souverain qui voulait divorcer, un frère même de Louis II, en Lorraine, Lothaire II, à reprendre sa femme Teutberge; il soumettait ainsi les rois mêmes aux prescriptions chrétiennes. Le premier, ce fier pape ne voulut point