LIVRE V
chargé de la défense des Alpes occidentales et de la garde du pas de Suse; il est réservé à de hautes et lointaines destinées ; au nord-ouest, le duc de Frioul, dont les domaines s’étendent des Alpes juliennes à l’Adige, et qui descendait d’une fille de Louis le Débonnaire; près d’eux l’archevêque de Milan, les évêques de Pavie, de Vérone, de Turin, possèdent les sièges les plus importants de la contrée. A l’abri de leur autorité, ces quatre villes jouissent d’une certaine indépendance, reste des institutions municipales romaines; mais il n’y a encore de véritable liberté qu’à Venise et à Gênes. La première, au milieu de ses lagunes, qui ne sont plus la terre et pas encore la mer, défendue par ses longs îlots contre la tempête, échappée à toutes les conquêtes, sous la protection de saint Marc, dont elle vient d’aller chercher les restes à Alexandrie, commence avec ses doges logés au palais du Rialto, à soumettre dans l’Adriatique les Istriotes et les Dalmates; la seconde, mise à l’abri des barbares par les montagnes arides qui l’entourent, s’élance de son port vaste et sûr à la poursuite des vaisseaux des Sarrasins.
Dans l’Italie centrale, le comte de Lucques, marquis de Toscane, règne sur cette belle province, où l’on voit déjà grandir, même en liberté, Pise et Florence, dont une tradition fait de Charlemagne le second fondateur. Le marquis de Spolèle domine au contraire par-dessus les Apennins à Fermo, à Camerino dans l’Ombrie; tous les deux viseront aussi à la royauté italienne. Le saint-siège à Rome et dans les environs, s’appuyant sur son privilège spirituel et sur le vague souvenir des donations des rois francs, qu’on faisait déjà remonter jusqu’à Constantin, espère recouvrer l’indépendance et le pouvoir en combattant avec la crosse et avec l’épée. N’a-t-il pas déjà, avec Nicolas Ier et Jean VIII, joué un grand rôle dans la chrétienté et en Italie? mais il s’agit de savoir si, privé de la protection impériale et voulant au moins disposer de la couronne italienne, si on la relève, il ne s’abîmera pas davantage au milieu des factions des partis italiens et des barons romains II voit avec peine déjà l’archevêque de Ravenno
rêver le même pouvoir en Romagne que lui-même dans son patrimoine, et il trouvera toujours un rival italien dans l’archevêque de Milan.
Au midi, l’ancien duché lombard de Bénévent, qui avait résisté aux successeurs d’Alboin et à ceux de Charlemagne, est encore assez puissant, sur le Vulturne, bien qu’affaibli par l’affranchissement des deux petits duchés de Salcrne et de Capoue. S’il n’y a pas là de puissants évêques comme au nord, on y rencontre, sur son roc qui brave au besoin les assauts, le puissant abbé du mont Cassin. Le duc de Naples, quelquefois en même temps, comme Athanase, évêque de la ville mollement étendue avec sa population de marins entre le Vésuve et la mer, prétend relever toujours de l’empire d’Orient, pour n’avoir à obéir à personne ; il s’allie même quelquefois avec les Sarrasins de Sicile et possède réellement dans la Calabre les districts qu’un empereur va décorer du titre de Thème de Lombardie. A l’abri de cette souveraineté dérisoire de l’Orient, la liberté aussi se développe dans Gaëte et dans Amalfi, gouvernées par des ducs et des consuls soumis à l’élection populaire. C’est même le temps de la prospérité de cette dernière ville descendue récemment des rochers de la Scala au golfe de Salerne, sur la colline plantée d’orangers qui regarde le vieux temple dorien de Pæstum, où l’on trouvait encore les fleurs qui n’existent plus aujourd’hui. Elle possède déjà presque tout le golfe avec l’îlc d’ischia, malgré l’hostilité du prince de Salerne, envoie ses vaisseaux, établit des comptoirs dans tous les ports de la Méditerranée, et rédige le premier code de navigation en Europe. On y retrouvera un exemplaire des Pandectes, on y découvrira la boussole. Ses doges tournent surtout leurs forces maritimes contre les Sarrasins qui, de la Sicile possédée depuis vingt-quatre ans et même de Tarente et des bords du G-arigliano où ils étaient établis comme une colonie militaire, attaquaient tout ce qui portait le nom de chrétien et mettaient le comble à la variété et au désordre du midi de l’Italie.
Au milieu de cette anarchie où trouver ce qu’on appelle