LIVRE V
Le roi Hugues, en frappant au visage un fils du premier lit de Marozie, Albéric, pour lui avoir renversé l’aiguière sur les mains, donne aux Romains l’occasion et le chef qu’ils cherchaient. Albéric, furieux de cet outrage, se met à leur tête et assiège sa mère Marozie et son nouvel époux dans le château Saint- Ange. Hugues s’évade par une fenêtre au moyen d’une corde; Marozie perd, avec le château, l’autorité dont elle avait fait un si scandaleux usage. Les Romains se voient débarrassés à la fois du joug d’une femme, de celui d’un pape indigne et d’un roi étranger. Albéric y substitue, il est vrai, le sien; pendant vingt ans sous le titre de patrice et de consul, il nomme des papes obscurs, sans dignité et fait du saint-siège le véritable patrimoine de sa maison.
Chassé de Rome, Hugues déshonora par sa faiblesse, ses désordres et ses crimes, la royauté italienne, déjà si compromise. H laissa la Provence à son ancien compétiteur, Rodolphe, qui réunit ainsi ce qu’on appelait les deux Bourgognes. Dans le royaume qui lui restait, toutes les dignités furent prodiguées à ses créatures et aux membres de sa famille, aux dépens des nationaux qu’il soupçonnait d’appeler l’étranger. Il n’eut qu’une idée nationale qu’il exécuta en ambitieux vulgaire. De concert avec le pape Marin II et la ville de Gênes, il conduisit une expédition contre les Sarrasins de Fraxinet. Les forbans, attaqués par terre et par mer, virent leurs vaisseaux brûlés ou coulés à fond et furent poursuivis à travers les montagnes jusque dans leurs derniers retranchements. Mais, au lieu de les exterminer, Hugues les transplanta des rochers de Fraxinet, qui furent bientôt occupés par de nouveaux bandits, dans les montagnes du Frioul, pour s’en faire des défenseurs contre les mécontents du dedans et les ennemis du dehors (940). Ce dernier trait le perdit.
Un Bérenger, marquis d’Ivrée, fils d’Adalbert par sa première femme Gisela, fille de Bérenger I*r, avait été victime aussi des persécutions d’Hugues. Menacé d’être assassiné, il n’avait été sauvé que par le fils même de Hugues, Lothaire, révolté de l’idée d’un pareil crime, et il avait
trouvé refuge en Allemagne, d’abord chez le duc do Souabe, puis à la cour du puissant roi Otton. Les souverains allemands se souvenaient toujours que Arnulphe avait porté la couronne impériale, et aimaient avoir la main en Italie. En 945 ce Bérenger descend en Italie avec quelques chevaliers allemands. Manassès, évêque de Pavie, livre le premier ses châteaux qui commandaient les défilés, dans l’espoir de l’archevêché de Milan. L’évêque de Modène en fait autant. Abandonné de tous, Hugues abdique, afin de laisser au moins la couronne à son fils Lothaire. Ce jeune homme était aimé à cause de ses vertus et à cause de sa femme, la belle Adelhaïde, fille du roi Rodolphe II de Bourgogne. Bérenger soit pour se donner l’apparence du désintéressement, soit pour pouvoir s’assurer les trésors que le roi était sur le point d’emporter, consent à cet arrangement, à la condition d’avoir la disposition de toutes les dignités, c’est-à-dire la réalité de la puissance. Mais bientôt, Hugues ne se sentant pas en sûreté dans son ancien royaume, s’enfuit en Provence, où il termine sa vie sous un habit de moine; et Lothaire, qui ne se méfiait point de celui qui lui devait la vie, s’affaiblit tout à coup, languit et meurt en 950. La couronne d’Italie était encore le prix d’un crime.
Bérenger II, pour légitimer une usurpation, voulait faire épouser à son fils la jeune veuve de Lothaire. Il échoua contre la volonté d’une femme. Enfermée dans une tour du lac (larda par Bérenger, qui voulait la réduire à force de mauvais traitements, Adelhaïde s’échappa avec l’aide d’un prêtre dévoué, se réfugia au château de Ganossa, près du comte Azzon, et de là implora la protection du puissant et ambitieux roi de Germanie, Otton Ier.
Il semblait que chaque grande révolution de la péninsule dût être amenée par les passions d’une femme. Au temps de la décadence de l’empire d’Occident, Honoria et Eudoxie avaient hâté sa chute en appelant l’une Attila, l’autre Genséric; Amalasonthe avait opposé la première Justinien aux Ostrogoths. Rosamunde faillit arrêter l’établissement de la puissance lombarde; Théodelindo l’affer-