Pline, Hist. natur., III
La péninsule, qui était tombée alors de dix à huit millions d’habitants, avait perdu de bonne heure le privilège de produire et de nommer les empereurs. L’Espagne avec le grand Trajan et le pédant Adrien , la Gaule avec le pieux Antonin, l’Afrique avec le rude Sévère , la Syrie avec le fratricide Caracalla, la Pannonie avec les guerriers Décius et Aurélien, l’Arabie avec Philippe, la Dalmatie avec l’organisateur Dioclétien, avaient conquis successivement l’honneur de donner des maîtres à l’Italie et au monde. Depuis Antonin, deux Italiens à peine avaient pris place dans la nombreuse suite des empereurs qui s’étaient donné rendez-vous dans la ville éternelle après les dieux.
Ces maîtres étrangers ménageaient peu le vieil orgueil romain. Sous la république, la jouissance des droits de la cité conquérante n’avait guère dépassé les limites de la péninsule. Sous l’empire déjà, Claude, un des premiers Césars, avait admis la Gaule entière au partage ; le Syrien Caracalla, d’un trait de plume, accorda à tous ses sujets les droits du citoyen quand il n’y avait plus que des sujets, et fit descendre l’Italie au niveau des provinces qu’elle avait réduites. La puissance du sénat de Rome avait été frappée dans la même mesure. Auguste lui avait déjà fait sa part bien petite ; Adrien lui enleva les restes de son autorité législative ; Gallien interdit à ses membres l’honneur de commander les armées; Constantin, dans sa nouvelle organisation monarchique, lui ôta toute influence sur l’administration générale de l’empire et le réduisit à n’être plus guère qu’un corps municipal.
Cependant jusqu’à Dioclétien et Constantin , Rome et l’Italie étaient restées le centre de l’empire. Mais le premier, par l’établissement de sa tétrarchie, relâcha tous les liens qui unissaient les provinces à l’Italie, et, au sein de la péninsule même, suscita une rivale à Rome dans la ville de Milan, résidence de l’Auguste d’Occident ; le second, en fondant Constantinople, éleva une seconde Rome et commença de briser tous les rapports de l’Italie avec l’Orient. La scission du monde romain, ainsi préparée, fut consommée définitivement par le partage do l’em-
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pire après Théodose. L’Italie n’était plus que le centre administratif des provinces de l’Occident, au moment où elles furent toutes menacées par l’invasion, et Rome, ayant pour rivales Milan et bientôt Ravenne, abandonnée presque toujours par ses empereurs, comptant déjà beaucoup de monuments en ruines, n’était plus que la capitale idéale de la péninsule.
Sous Honorius, les provinces au nord et à l’ouest des Alpes vont se détacher de l’Italie soit sous l’effort des barbares qui franchiront les frontières ou seront admis dans ses provinces, soit sous celui d’usurpateurs qui rejetteront un pouvoir habile à opprimer, incapable de défendre, et l’empire, dont Rome était la tête et l’Italie le centre, va tomber. La péninsule frappée politiquement, déchue, réduite à elle-même et sans gouvernement, sera-t-elle au moins assez forte pour sauver son indépendance, son unité, dans la dissolution générale de l’empire? Et comment, de cette chute, de cette mort, « ce pays né», disait plus tard Machiavel, « pour ressusciter les choses mortes » retrouvera-t-il la santé, la vie, l’indépendance, la grandeur, et à travers quelles vicissitudes? c’est le sujet de cetto histoire.
Organisation savante et décadence.
L’Italie semblait avoir reçu une organisation faite pour assurer la prospérité d’une région si heureusement douée par la nature et dont le ciel et la terre, les montagnes et les eaux, semblent avoir rivalisé pour composer sa beauté et assurer sa fécondité même. Dans la division administrative récemment établie de l’empire d’Occident , elle était à la tête de la première préfecture, qui comprenait trois diocèses: celui de l’Italie proprement dite avec la Sicile, la Sardaigne et la Corse; celui de l’Illyrie qui, avec ses robustes et montagnardes populations de Dalmatie, deNorique et de Pannonie, pouvait la défendre ; enfin celui d’Afrique avec ses fertiles contrées du territoire carthaginois, de la Byzacène et de la Numidie, qui la nourrissaient.
L’Afrique et l’Illyrie, liées ainsi administrativement à l’Italie, sous l’autorité supérieure d’un préfet résidant à Milan, étaient destinées à servir à la péninsule de grenier et de boulevard; elles devaient assurer son approvisionnement et sa défense.
L’Italie elle-même, ce pays que Berchet a chanté :
Che Apennin parte E circonda la mare et l’AIpe
que sépare l’Apennin d’où l’on aperçoit ces deux mers qui rapprochent plus qu’elles ne séparent, et qu’entourent les Alpes, ceinture du plus riche et du plus bel amphithéâtre du monde , l’Italie elle-même, mise comme diocèse sous l’autorité d’un vicaire dépendant du préfet de Milan, renfermait dix-sept provinces ayant chacune un caractère particulier. Au nord et par delà les Alpes, les deux Rhéties gardaient , avec leurs nombreuses légions, la frontière du haut Danube et les défilés des Alpes tyroliennes et carniques (Brenner, Tarvis) contre la Germanie; à l’ouest les Alpes cottiennes gardaient les défilés de Suse contre la Gaule, et, dans la Méditerranée, la Sicile, la Corse et la Sardaigne, formaient, comme avec autant d’avant-postes , une seconde enceinte fortifiée et pourvue de dépôts d’hommes et de vivres. Dans le large bassin du Pô, fluviorum rex Eridanus , la Vénétie et l’Istrie occupaient, entre les Alpes juliennes, l’Adige et la mer, la contrée montagneuse, ombragée de myrtes, d’ormes, de vignes, d’orangers, coupée par les torrents de la Brenta et du Tagliamento qui se jettent au fond de l’Adriatique, et concentraient dans l’active ville d’Aquilée tout le commerce du Nord avec l'Orient; la grande province de Ligurie, qui allait do l’Adige à Gênes, traversée par les torrents de l’Oglio, do l’Adda, du Tessin, baignée par les beaux lacs de Garda, de Côme et Majeur, s’étendait sur les deux rives du cours supérieur du Pô et voyait s’élever dans ce paradis italien, au milieu de campagnes verdoyantes qui gardaient encore de la fécondité au milieu de l’appauvrissement général, la nouvelle rivale do Rome, Milan; enfin, sur la droite
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du Pô, jusqu’aux premières crêtes des Apennins, l’Emilie, moins riche et moins vaste, mais aimable, renfermant dans son sein les villes de Plaisance et de Parme , était comme chargée de défendre l’entrée de la péninsule même, les défilés des monts Apennins, et le cours du Rubicon, ruisseau autrefois sacré.
Au centre, la chaîne souvent nue et sauvage des Apennins, d’où l’on voit les deux mers, en s’engageant dans la péninsule, séparait la Flaminie, tournée vers l’Adriatique aux eaux bleues où se baignait alors l’imprenable Ravenne, bientôt le dernier asile des empereurs, de l’Étrurie, qui descendait en étages par l'Arno jusqu’à la Méditerranée occidentale. Rome, qui avait un préfet particulier, était comme flanquée de trois anciennes et robustes provinces : la Sabine avec ses collines arrondies qui se cachait sous le nom adouci de la Valérie, le Picénum et le Samnium plus rudes, qui n’avaient plus conservé d’eux-mêraes que, leur nom. L’ancien Latium avec quelques parties de ces provinces, désigné quelquefois sous le nom de Suburbicaire, était particulièrement lié à Rome dont il formait comme la campagne montueuse, tantôt verdoyante, tantôt brûlée du soleil, encore parsemée de tombeaux, de villas et de temples, et belle encore à contempler. On avait fait à la vieillesse de Rome comme une couronne de ces premières conquêtes qui furent l’origine de sa prodigieuse fortune. Au midi, la Campanie, avec ses anciennes limites, avait vu s’accroître et s’embellir Naples, qui paraissait déjà dominer la Sicile, heureuse si elle n’avait énervé davantage encore scs habitants en ajoutant aux délices de son climat, felix ilia ac beata amœnitas, toutes les délicatesses de la civilisation. A l’extrémité de la Péninsule, le Bruttium, joint à la Lucanie avec Cosenza pour capitale, et la Calabre réunie à l’Apulie, avec Lucérie pour chef-lieu, regardaient, des deux côtés du golfe de Tarente, l’un pardessus Malte, vers l’Afrique dont il a presque le climat, l’autre, vers les montagnes inextricables de l’Illyrie et les rivages de la Grèce avec laquelle elle entretenait par le port do Brindes d’assez actives communications.
Au sein des provinces, les villes avaient conservé leur constitution municipale; Home toujours vénérée, quoique sentant déjà la ruine prochaine dans ses centaines de monuments, était encore, comme disait l’orateur Themistius, belle et célèbre, quelque chose d’immense ( immensum ) « une mer de beauté qui surpasse tout ce qu’on peut dire », une ville d’or , urbs aurea. Elle avait toujours ses consuls, mais sans puissance, et son antique sénat mais dégénéré, et voyait des églises nouvelles surgir au milieu de débris de palais ou de temples. L’ordre des curiales composé des plus riches ( ordo decurionum) formait dans chaque autre cité une curie ou sénat chargé du soin des intérêts locaux et du choix des duumvirs ou des qualuorvirs qui rendaient la justice en première instance, et du curator ou censor qui administrait les biens et revenus de la cité. Mais il tombait en décadence. Pour la protection spéciale des intérêts du peuple qui n’avait point accès dans la curie, un magistrat nouveau, un défenseur , était souvent élu par la masse des citoyens moins aisés et parfois groupés selon leurs métiers en différentes corporations.
Cette organisation savante ne conjurait pas les misères que le despotisme impérial avait multipliées en Italie plus encore que dans le reste de l’empire. L’agriculture avait singulièrement dépéri dans un des pays les plus fertiles de l’Europe. Déjà, sous la république, les grands propriétaires, voyant dans leurs esclaves de mauvais cultivateurs et trouvant trop coûteux le travail des hommes libres, avaient converti leurs terres labourables en vastes prairies, Latifundia. Vespasien et Titus, en enlevant aux colonies, bourgs et villages les pâturages et bois communs, avancèrent encore la ruine de tout les petits propriétaires, qui, faute de cette ressource, cessèrent de continuer la culture, vendirent leurs terres, ou se firent colons des plus riches.
Tant que l’Italie jouit du privilège de l’exemption de l’impôt, que les empereurs y répandirent l’or des provinces et les esclaves faits prisonniers sur l’ennemi , une prospérité factice cacha ces causes de ruine. Mais lorsque la capitation, Yindiction, l’or lustral et coronaire , pesèrent
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aussi sur l’Italie déchue et que les provinces se disputèrent les esclaves pris sur les barbares, la misère, la dépopulation s’accrurent dans une proportion effrayante. Les grands propriétaires, à leur tour, les sénateurs surtout, qui ne pouvaient avoir de fonds et d’immeubles qu’en Italie, furent frappés ; et la petite propriété écrasée acheva de disparaître. Dans les villes , le corps des curiales , épuisé par la responsabilité des impôts qui pesaient sur lui, non-seulement ne put entretenir les monuments, les murailles , les aqueducs des cités , mais tomba sous le poids des charges qui s’augmentaient tous les jours, et vit ses membres chercher à sortir de la curie pour se réfugier au moins parmi les colons. Les campagnes étaient témoins d’un mouvement contraire; les petits possesseurs ruinés se réfugiaient dans les villes, comptant sur les distributions, cependant plus rares, de pain et d’huile. La république avait épuisé l’Italie pour conquérir l’empire ; l’empire l’épuise pour le gouverner. A Rome, à Naples, il y a encore de nombreux habitants, trop même, mais les campagnes se dépeuplent, et, dans certaines provinces, des villes elles-mêmes, des peuples entiers, ont disparu.
Au troisième siècle déjà le mal était si grand que plusieurs empereurs avaient senti la nécessité d’y remédier, mais en introduisant comme lètes ou colons des barbares germains qui n’étaient pas toujours aptes à la culture. Aurélien avait tenté de repeupler ainsi la Toscane et la Ligurie. Valentinien en 370 établit des barbares sur les rives du Pô pour en cultiver les rives. Gratien, un peu plus tard, transplanta des Goths, des Taïfales et des Huns, entre Parme et Reggio, qui, selon saint Ambroise, n’étaient plus que des ruines et des cadavres de cités ( tôt semirula urbium cadavera) . Honorius sera bientôt obligé d’exempter de l’impôt cinq cent mille journaux de terre devenus stériles dans la fertile Campanie. Le fisc semble reculer devant les ruines qu’il a faites, et l’Italie paraît déjà s’ouvrir d’elle-même aux barbares.
Affaissement de» caractère» ; ruine du sentiment patriotique, de la littérature et de* art».
L’affaissement des caractères, la démoralisation, avaient suivi naturellement l’abaissement politique et la misère générale. Et d’abord la population équivoque, riche ou pauvre, orientale et occidentale,
Jam pridem in Tiberim Syrus defluxit Orontes,
que les provinces éloignées ont jetée à Rome et en Italie de tous les bouts du monde n’a pas peu contribué à abâtardir la race. De ce mélange de richesse frelatée et de pauvreté sordide, il n’était sorti rien de pur. Les magistrats, les soldats, les défenseurs de l’Italie, étaient, ainsi que les empereurs, comme le produit de l’importation étrangère. L’Italie n’enfantait plus guère ni généraux , ni légionnaires. Les sénateurs, les clarissimes, les perfectissimes, après s’être plaints d’être éloignés des commandements militaires, avaient fini par tenir à honneur cette exemption qui les dispensait du courage et se contentaient de disputer encore les magistratures. Avides des charges civiles, si honorifiques, ils croyaient déroger en paraissant dans les armées. Depuis près de deux siècles, l’Italie n’avait fourni que peu d’officiers remarquables. Les empereurs , après avoir pris leurs soldats et leurs généraux parmi les provinciaux, les choisissaient maintenant aussi parmi les barbares ; Théodose confiait le commandement général des troupes d’Occident, déjà en partie barbares, à Stilicon, Vandale d’origine. Tels généraux, telles armées; les légions étaient elles-mêmes depuis longtemps remplies d’étrangers, de barbares, à défaut de nationaux! Le peuple des grandes villes italiennes fuyait le service militaire, regardé autrefois comme le privilège des propriétaires.Des descendants des Romains se coupaient les doigts pour y échapper. La défense du sol sacré était remise forcément à des barbares soldés, frères de ceux qui le menaçaient.
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Après tout, si les Italiens ne combattaient plus, c’est qu’ils n’avaient, pour ainsi dire, point de patrie, et plus de religion. Dès l’origine il n’y avait jamais eu vraiment de patriotisme italien dans la péninsule. Il y avait eu des peuples italiens, mais point un peuple italien. Ces peuples italiens, Rome les avait absorbés avant d’absorber les provinces. On était Romain, non Italien ; et le patriotisme romain lui-même s’était comme perdu, fondu dans l’humanité, dissipé dans le monde entier par cette sorte de cosmopolitisme vague et indéfini qu’on appellait la Romanité. Il n’y avait d’attachement que pour la localité, où l’on était né, non pour le pays, aux destinées duquel on était attaché; on tenait tout au plus à l’Etat, à l’empire, à l’être de raison dont-on dépendait. Entre les Alpes et la mer on songeait à défendre le monde, au besoin son village, mais l’Italie moins. L’Italie qui avait cessé d’être la terre nourricière de tant de fortes générations ne portait guère d’Italiens. La religion elle-même, celle du moins que les Romains étaient habitués à considérer comme nationale, qui se rattachait à tout un passé glorieux, celle dont les temples et les images couvraient encore le sol, disparaissait pour faire place à une autre foi venue de l’Orient ; celle-ci s’imposait irrésistiblement à eux, il est vrai, mais comme une étrangère , une ennemie et sans étouffer un reste de sympathie pour de vieilles et chères croyances ; ils ne se sentaient plus païens, mais ils ne s’abandonnaient pas sans réserve et sans regret à une religion qui les subjuguait, sans les retremper encore, et ils n’avaient pas trouvé là la source d’une vie nationale nouvelle.
Ainsi, le sénat romain venait d’envoyer quatre ambassades à Théodose pour obtenir la restauration de l’autel et de la statue de la Victoire dans le temple où il s’assemblait ; et il avait fallu tout le zèle ardent et la persistance de l’archevêque de Milan, Ambroise , pour vaincre dans l’esprit de l’empereur l’éloquence toute païenne du sénateur Symmaque. On ne comprenait pas encore ce mot du saint Évêque. « Rome n’est plus faite pour la conquête des terres, mais pour celle des âmes. » Théodose, armé du glaive
impérial, put donner sa loi d'unité , proscrire les sacrifices, fermer les temples , dissoudre les collèges des prêtres païens ; les plus zélés d’entre les chrétiens, à la suite de quelques moines, se précipitèrent sur les temples pour abattre, sans respect pour l’art, ces sanctuaires des vieilles superstitions. Les Italiens ne défendirent ni leurs anciens prêtres, ni leurs idoles ; quelques membres du vieux collège des pontifes quittèrent même leurs ornements païens pour revêtir la robe blanche des néophytes; et le peuple remplit quelques-uns de ces temples, convertis en églises chrétiennes. Néanmoins, dans l’esprit de beaucoup, la fortune del’Italie semblait condamnée avec ses anciens dieux; et quand un nouveau malheur arrivait, ceux qui, avec Zosime, dénonçaient l’abandon de la vieille religion comme la cause du mal, étaient encore plus nombreux que ceux qui, sur la foi de saint Augustin et de Salvicn, regardaient l’invasion des barbares et la chute de l’empire comme un châtiment providentiel des crimes des païens.
Les lettres et les arts étaient tombés avec la liberté, la grandeur et la religion de la vieille Italie; la péninsule était devenue tributaire des contrées voisines pour les dons de l’esprit comme pour les besoins du corps et les mâles vertus du cœur. Augustin était venu d’Afrique enseigner la rhétorique dans la patrie de Cicéron et de Pline. C’était un Grec, Claudien, qui retrouvait, et en le rabaissant, l’art de Virgile et de Lucain pour chanter les dernières victoires de Home sur les barbares ; il fallait un Égyptien, Macrobe, pour recueillir avec un pieux respect, qu’on n’était pas en droit d’attendre de lui, les secrets du foyer romain et du culte effacé des dieux pénales. Ambroise, préfet avant d’être archevêque de Milan, et Paulin de Noie lettré avant d’être prêtre, venus jeunes, il est vrai, en Italie, étaient nés en Gaule. Un soldat né à Antioche, Ammien Marcellin, était le seul enfin qui se servit de la langue dégénérée de Tite-Live pour raconter quelquefois avec indignation et douleur les misères de l’empire. Les citoyens opulents, parés des noms barbares de Raburrus et de Tarrasius pour imposer au vulgaire, vêtus do
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robes flottantes de soie et de pourpre, avaient assez à faire de pratiquer l’usure ou de donner des festins dans leurs maisons de campagne de Puteoli et deGaëte ; ils n’entraient même plus dans leurs bibliothèques qui restaient fermées comme des tombeaux où le jour ne pénétrait jamais. Et le peuple n’a-t-il pas sa journée bien remplie ? Dès le matin, il va se plonger dans les vastes bassins des Thermes , il court recevoir le pain et le lard de la distribution gratuite; alors bien repu, sans travail, il s’asseoit au cirque pour suivre pendant des heures entières le char qui porte la couleur préférée ou pour parler encore des combats regrettés des gladiateurs ; le soir a aussi son emploi, c’est le moment réservé aux plaisirs de la taverne.
De l’art il n’en faut plus parler. Les Romains dégradent eux-mêmes les vieux monuments de leur gloire pour y puiser les matériaux de leurs nouvelles demeures. Les sénateurs font encore couler leurs statues en or ou en bronze pour éterniser leur nullité vaniteuse. Mais quand il s’agit d’élever un arc de triomphe à un empereur victorieux, on dépouille l’arc de Trajan de ses bas-reliefs et de ses colonnes et c’est avec les ruines des temples qu’on bâtit les églises. L’arc de triomphe de Constantin a clos l’histoire monumentale de l’ancienne Rome.
L'arméf. l'Église, la papauté.
Deux institutions seulement avaient quelque vie en Italie, l’armée et l’Église ; mais, n’étant guère ni romaines ni italiennes, elles se trouvaient peu propres à soutenir l’ancien ordre de choses. Un maître général de la milice, ayant sous ses ordres un maître de la cavalerie, un maître de l’infanterie, et des ducs et comtes chargés de surveiller les frontières et de défendre les provinces, commandait l’armée encore fortement organisée; mais les cadres étaient remplis par des barbares au service de l’empire. Avec les mœurs et les coutumes de tous les peuples représentés dans les armées romaines, l’indiscipline et le caprice naturels à ces étrangers pénétraient dans les armées. Accoutumés à
suivre le chef de guerre qui leur promettait le plus de butin, ces mercenaires s’attachaient moins à l’empereur qu’au maître de la milice, souvent au général barbare qui les commandait. Braves, aimant la guerre, mais plus encore les jouissances que leur offrait la civilisation corrompue des provinces Romaines, n’ayant de romain que le nom, ils étaient prêts moins encore à défendre l’Italie contre les autres barbares, qu’à se joindre à eux pour s’en assurer la possession. Il n’y avait, pour les juger, qu’à les entendre, au lieu des anciens hymnes latins, entonner en marchant le terrible bai'ritus dont parle Tacite, et, quand ils délibéraient en armes, autour de leur empereur, comme d’un Arminiusou d’un Chnodomar, entre-choquer leurs épées dans le prétoire et mugir dans le creux de leurs boucliers.
L’Église n’avait pas un attachement beaucoup plus profond pour un ordre de choses sorti tout entier du paganisme ; elle n’appartenait point à Rome, à l’Italie, mais au monde. En Italie, comme partout, elle voyait dans les barbares des hommes à convertir plutôt que des ennemis à combattre ; elle se disposait non à sauver l’Italie, mais à adoucir l’orgueil et la férocité des vainqueurs, les misères des vaincus, et à préparer leur union dans la commune patrie du christianisme.
Dans l’Italie, d’ailleurs, l’Église était peut-être moins active, moins féconde en grands caractères qu’en d’autres contrées, dans la Gaule, par exemple. Si, là aussi, elle jouissait d’importantes immunités, si les évêques à Rome, à Milan, à Aquilée, àPavie, àRavenne, élus défenseurs du peuple, commençaient à devenir les personnages les plus importants de la nation, comme dans le reste de l’empire, il est remarquable cependant que, parmi les nombreux conciles qui furent tenus à la fin du quatrième siècle et au commencement du cinquième, on en voit beaucoup s’assembler en Afrique, en Gaule, en Orient, et très-peu en Italie Saint Ambroise, le tout-puissant et ardent évêque de Milan, grand en Italie, était loin d’avoir une influence aussi considérable dans l’Église que Saint-Jérôme de Bethléem et saint Augustin d’Hipponc. Après sa mort, arrivée en 397, saint
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Paulin do Nôle soutint seul encore et faiblement la gloire de l’Église d’Italie.
On ne voyait point dans la péninsule l’ardeur que mettaient l’Afrique et la Gaule à soutenir les discussions théologiques, alors le seul symptôme véritable de vie. En face de saint Ambroise, seul sur la brèche, et comme sous sa main, dans Milan, l’arianisme qui s’attaquait à la divinité même de Jésus-Christ, levait audacieusement la tête contre l’orthodoxie. Rien ne pouvait faire prévoir encore que Rome dût devenir, après la chute de l’empire, la capitale du monde chrétien. Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Constantinople même, par la vie et la mort du Christ, par le séjour des apôtres, des grands docteurs, par la tenue des conciles étaient bien plus grandes dans la tradition chrétienne. Mais Rome était le seul patriarchat d’Occident et, quand la puissance politique l’eut abandonné, il était naturel qu’on y cherchât la domination religieuse. Il y avait comme une place vide à Rome. Ses évêques devaient la remplir.
Le siège de Rome excitait déjà en 366 par son importance et par ses richesses, l’ambition d’Ursin et de Damase. A la suite d’une lutte, deux mille morts jonchèrent le pavé des églises. L’église de Saint-Jean, bâtie des ruines du palais de la famille des Laterani, sous Constantin, portait depuis, au frontispice, le titre de Mater et caput omnium urbis et orbis ecclesiarum, et celle de Saint-Pierre du Vatican, sur les ruines d’un temple de Gybèle, surgissait au milieu de l’ancien cirque de Néron. Les antiques destinées de la ville éternelle, la tradition de la mort des apôtres Pierre et Paul devaient donc assurer bientôt à Rome une sorte de suprématie sur les autres Églises, quoique ses illustres titulaires ne semblassent pas encore bien ardents à en accroître et à en étendre les prérogatives. Déjà l’empereur Gratien, par une loi de 381, accordait au pape de Rome le pouvoir de décider des difficultés survenues entre les autres évêques ; et, dans la même année, le concile de Constantinople, en donnant le premier rang au siège de cette capitale de l’Orient, après celui de Rome, reconnais-
sait implicitement la suprématie romaine. Les évêques do Rome n’osaient, il est vrai, encore agir avec autorité. En 404, par exemple, quand l’Église tout entière fut troublée par la déposition de Chrysostome à Constantinople, le pape Innocent hésita longtemps à se prononcer, empêché, dit-il dans une de ses lettres, par des personnages puissants ; et il n’épargna point au courageux évêque de Byzance la mort dans l’exil ; mais l’ambition du saint-siège s’éveillera bientôt, elle se fera sa place dans la péninsule et en Occident ; elle sommeille encore et semble partager la langueur qui frappait alors toutes les institutions de l’Italie ; mais on devine déjà que ce n’est pas pour longtemps.
Ainsi, doublement épuisée, sous la république, par les héroïques efforts d’une ambition qui voulait tout soumettre ; sous l’empire, par un despotisme plus pesant parce qu’il était plus proche, l’Italie, après l’épreuve d’une puissance excessive et d’une domination sans précédent, était moins capable encore que le reste des provinces de résister aux barbares qu’un instinct secret poussait de préférence dans ses campagnes et sur sa capitale. Pour se relever, elle devait commencer avec le christianisme des destinées bien différentes de celles qu’elle avait connues dans l’antiquité. C’est là l’histoire nouvelle de Rome dans la chrétienté.